Le Times of Israël du 15 juillet, sous la plume de Julie Masis, nous alerte sur un phénomène extrêmement inquiétant qui est constaté en Biélorussie concernant les mémoriaux de la Shoah.

Rappelons tout d’abord (pour nous, Français, pas très forts en géographie) que la Biélorussie est entourée par la Russie, la Lettonie, la Lituanie, la Pologne et l’Ukraine. Sa capitale est Minsk.

Le pays d’une superficie de 207 600 km2 est peuplé de 9 500 000 habitants. Pendant la Seconde Guerre mondiale la Biélorussie est envahie par les nazis. La forte minorité juive est anéantie : près de 800 000 Juifs disparaissent dans les ghettos organisés par les forces d’occupation allemandes ou assassinés par les Einsatzgruppen, soit 90 % de la population juive du pays.

Les villages chrétiens aussi sont des centaines à être entièrement incendiés et pour un soldat allemand tué par les Partisans, dix otages civils sont pendus ou fusillés, femmes et enfants inclus, comme pour les Juifs. Au total, la population est décimée à hauteur de 25 %. Ce court rappel historique était nécessaire pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui.

L’article précité nous donne un exemple de ce que, en l’absence de survivants juifs, les mémoriaux dédiés aux victimes des nazis sont « récupérés » par la population chrétienne. Il s’agit de la petite ville de Petrikov où un monument a été construit pour rappeler qu’entre 1941 et 1944, plus d’un millier de civils ont été tués par la soldatesque hitlérienne dans des conditions souvent horribles.

Le monument est surmonté d’une … croix et ne mentionne nullement que la majorité des victimes étaient des Juifs. Ces derniers ont été contraints d’entrer dans la rivière, des pierres attachées au cou, puis fusillés dans le dos.

Galina Truhanovich, directrice du musée de Petrikov a expliqué : l’auteur du monument « était un chrétien religieux et il a donc placé une croix dessus ». Plus tard, elle a ajouté : « Les Juifs n’ont pas été les seuls à être exécutés mais la majorité des victimes étaient juives, c’était stupide de mettre une croix sur ce monument. Mais jusqu’à présent, personne n’a soulevé cette question ». Et pour cause : il n’y a plus de Juifs à Petrikov ! – Alla Korolevich, directrice non juive d’un autre musée de Biélorussie (à Begomi), argumente en toute bonne foi, et nous voulons la croire : « Nous vivons tous sous un seul Dieu. Nous l’appelons par des noms différents mais Il existe encore. Pour moi, cela m’importe peu de savoir si quelqu’un était Juif, Biélorusse ou Russe – ils ont tué tout le monde. Je ne fais pas de séparation entre les gens. Ils étaient tous des êtres humains ».

D’autres exemples sont avancés par la journaliste, mais il serait inutile de les énumérer ici. La question qui se pose est double :

1 – Les auteurs des monuments sont-ils de bonne foi lorsqu’ils érigent des croix sur ceux-ci, laissant croire au passant que ce sont de braves civils biélorusses qui ont été assassinés alors même qu’il s’agissait de la mise en œuvre de la « solution finale » préconisée par Hitler pour exterminer tous les Juifs d’Europe ?

2 – La communauté juive internationale peut-elle garder le silence devant ce dévoiement (volontaire ou involontaire) de la Shoah ?

Concernant la première question, ma naïveté habituelle (que certains d’entre vous, mes chers lecteurs, me reprochent gentiment) m’incline à plaider la bonne foi. Lorsque la directrice du musée de Petrikov dit de l’auteur du monument : « C’était un chrétien religieux et il a donc placé une croix dessus », je suis tenté de dire : ça partait d’un bon sentiment. Et puis, après tout, réunir dans la mort Chrétiens et Juifs est plutôt une belle idée.

Oui, mais pourquoi sous une croix ? Irina Shikhova, conservatrice du musée du patrimoine juif en Moldavie, met en avant une autre initiative : dans le village de Terebna, dans la région d’Edinets, en Moldavie, un seul monument a été érigé à la mémoire des Juifs comme des non-Juifs assassinés en 1941 ; à gauche, il y a une croix chrétienne, et à droite, une étoile de David. Cette réalisation, qui va dans le sens d’un œcuménisme que nous prônons, laisse pourtant un goût amer.

Cela ne revient-il pas à signifier que Juifs et Chrétiens civils ont été massacrés pour la même raison, alors que nous savons que pour les premiers, il s’agissait de l’exécution d’un projet génocidaire, tandis que pour les seconds, c’était une volonté d’imposer la terreur à la population envahie ? Et si vous me dites que le résultat est le même, je vous répondrai que non puisque la majorité de la population chrétienne a survécu alors même que la quasi-totalité de la population juive a été exterminée.

Pour employer une expression à la mode, pas question d’établir une concurrence victimaire, mais de nommer justement les choses.

Quant à la seconde question, je réponds catégoriquement que la communauté juive internationale doit se mobiliser pour empêcher une telle dérive mémorielle.

C’est assassiner une deuxième fois les victimes que d’ériger des monuments rappelant leur martyre à l’ombre de la croix qui fut pendant tant de siècles le symbole de leur persécution par le monde chrétien.

Je n’oublie jamais cette affirmation du RP Bernard Dupuy, selon qui, il ne nous faut jamais oublier que la Shoah s’est déroulée sur une terre chrétienne fertilisée par la foi chrétienne. Merci donc à Julie Masis pour son article en forme d’alerte.

Alors que nous venons de vivre une extraordinaire commémoration de la rafle du Vel d’Hiv, il serait choquant que nous ne nous mobilisions pas pour endiguer cette pratique en Biélorussie, comme jadis nous nous sommes mobilisés contre l’installation d’un Carmel sur le site d’Auschwitz, surmonté d’une immense croix de 7 mètres de haut. La Shoah fut juive et elle doit le rester. Le mot même de Shoah est extrait de la Bible hébraïque et nous devons en revendiquer la spécificité.

Daniel Farhi.