Après la Seconde Guerre Mondiale, des restes humains de 86 victimes de l’Holocauste furent découverts à l’Université de médecine de Strasbourg puis enterrés au cimetière de Cronenbourg.

Sélectionnés à Auschwitz, en 1943, ils furent gazés au camp de concentration de Natzweiller-Struthof poui complêter la collection de squelettes d’un Institut d´anatomie dirigé par le SS obersturmbännfuhrer, August Hirt.

En 2005, le Dr Hans-Joachim Lang identifie le nom des victimes puis en 2015, Raphael Toledano, retrouve des bocaux contenants des restes humains appartenant au sinistre anatomiste. Il a réalisé avec Emmanuel Heyd, un documentaire, Le Nom des 86, sur leur histoire.

Pouvez-vous nous parler de votre rencontre avec Raphaël Toledano avec qui vous réalisez le documentaire sur le nom des 86 victimes du professeur Hirt ?

J’ai rencontré Raphaël Toledano, à l’époque encore étudiant en médecine, lors d’une conférence de l’historien et journaliste Hans Joachim Lang qui présentait à Strasbourg le fruit de ses 15 ans de recherches et la publication de son ouvrage en langue allemande : « Die Namen der Nummern » (le nom des chiffres).

Hallucinés par cette histoire, Raphaël et moi avons ébauché ensemble l’idée d’un documentaire qui pourrait raconter cette histoire locale à portée internationale. Il y avait une urgence en ce début du XXIe siècle à raconter ce qui s’était passé il y a plus de 70 ans, car les derniers témoins de l’époque nous quittaient.

Il y avait également une urgence à parler des crimes horribles commis sur le territoire français. À rappeler qu’à Strasbourg, non seulement occupée mais annexée de fait, un médecin anatomiste nazi de l’université de Strasbourg (Reichsuniversität) planifiait et faisait assassiner 86 Juifs en les gazant au camp du Struthof situé à 50 km à l’ouest de Strasbourg, afin de constituer une collection pour le musée d’anatomie de la faculté de médecine de Strasbourg.

Originaire d’Haguenau dans le nord de l’Alsace et fils de Malgré nous, parliez-vous du sujet de la formation intellectuelle des Waffen SS au sein de l’Université alsacienne dans votre entourage lorsque vous vous êtes intéressé au sujet ?

Les universités du Reich (Reichsuniversitäten en allemand) sont des universités fondées par l’Allemagne nationale-socialiste dans les régions qu’elle avait annexées. Il n’y en a eu que trois : à Prague, à Poznan et à Strasbourg.

Ces universités étaient destinées à devenir le « rempart combattant » du Reich national-socialiste, les deux premières contre le monde slave, et la dernière contre l’Occident.

(Précision: Les nazis réutilisèrent l’Université, développée par le second Empire Allemand, après la guerre de 1870. Les personnels furent évacués en septembre 1939 lors de l’évacuation totale de Strasbourg.)

Elles ont été dotées de moyens importants et des meilleurs éléments : chercheurs, professeurs venant de toute l’Allemagne nazie afin de proposer une vitrine de la science et la culture allemande comme la plus avancée et la meilleure du monde.

Une propagande de germanisation destinée à donner envie, à rendre fière la population locale de l’existence de ce phare de la culture germanique sur leur territoire. Sur l’activité même de la Reichsüniversität, il existe malheureusement très peu de travaux historiques.

Après une phase d’oubli (ou de déni), nécessaire pour se rabibocher et continuer à vivre ensemble après-guerre, on a raté la phase de reconstruction mémorielle du passé. C’est un peu grâce à notre documentaire, que l’Université projette chaque année aux étudiants de première année de médecine, que l’université de Strasbourg a mis en place une commission de recherche historique internationale en 2016 pour rattraper ce manquement.

La collection d’êtres humains du néonazi Ed Gein qui inspira les films Psychose, Le Silence des agneaux, Massacre à la tronçonneuse, Maniac ou American Psycho est considérée comme le fait d’un psychopathe.
Pour le psychiatre George Federmann, August Hirt était quelqu’un de définitivement normal à l’image des meilleurs médecins de son époque. Est-ce votre avis ?

Je partage l‘avis du docteur Georges Federmann, oui August Hirt est normal (encore faut-il définir ce qu’est la normalité), ce n’est pas un psychopathe schizophrène, n’en déplaise à certains auteurs de fiction. Et je trouve ça encore plus horrifiant.

Un savant, reconnu à son époque par ses pairs à l’étranger se retrouve capable de porter de tels projets criminels. Comment un savant de renom, un excellent professeur, un médecin a-t-il pu proposer et faire exécuter ce crime horrible ?

On aurait pu croire que c’était un monstre, un fou, mais il n’en est rien. C’était un homme normal, certes craint par ses étudiants, mais ce père de famille aimé par ses enfants, un chercheur reconnu par ses pairs, a utilisé sa croyance pour nier l’humanité de ceux qui, à ses yeux, en étaient indignes.

Il a fait tuer 86 Juifs parce qu’il croyait que bientôt, il n’y aurait plus de Juifs sur terre et voulait en garder une trace.

L’anatomiste August Hirt était Gottgläubig. Dans l’Allemagne nazie, l’adjectif Gottgläubig (littéralement, croyant en Dieu) s’appliquait à un mouvement religieux nazi (créé par Himmler), qui rassemblait ceux qui avaient rompu avec le christianisme mais avaient gardé leur foi dans une puissance supérieure où « Dieu était la pureté de la race humaine ».

La recherche de cette pureté, d’humains ayant une lignée non mélangée, a été l’obsession de l’Ahnenerbe, cet institut de recherche dépendant directement de Himmler et tentant de trouver des justifications scientifiques à l’idéologie nazie. Cette idéologie, cette religion déshumanise et tue.

Bruno Geber, le phrénologue membre de l’expédition de l’Ahnenerbe au Tibet pour retrouver les origines biologiques de la race aryenne, sujet cher à Himmler, fut-il l’initiateur du projet de collection de squelettes ?

C’est la thèse que défend Michael Kater, mais il n’y a pas de preuve tangible. Nous avons trouvé les écrits du directeur de l’Ahnenerbe Sievers aux Bundesarchiv de Berlin, qui semblait presser l’anthropologue Beger à rencontrer August Hirt à Strasbourg quelques jours après l’inauguration de l’université nazie de Strasbourg afin de rajouter ce projet de collection de squelettes (ou de crânes, suivant certains courriers) dans le dossier que Hirt devait transmettre à Himmler pour faire valider ses travaux.

Hirt n’est peut-être pas l’initiateur du projet, mais il s’en saisit et le défend auprès de la hiérarchie nazie. Par conviction, certes, mais certainement aussi par ambition personnelle.

Cela lui a permis d’avoir les budgets pour ses autres recherches, il est passé Haupsturmführer en moins de deux ans, comme Josef Mengele ou Klaus Barbie. Rappelons, qu’après le gazage des 86 Juifs, les corps ont été plongés dans des cuves de la cave de l’Institut d’Anatomie de Strasbourg.

Et vont y rester jusqu’à la libération de Strasbourg. Les corps vont être mutilés afin de les faire disparaitre avant l’arrivée de la deuxième DB du Général Leclerc qui libéra Strasbourg avec l’aide des Américains. Le bâtiment devait être dynamité par les nazis avant de fuir la ville. Les bombardements alliés les en ont empêchés.

Inspira-t-il plus tard directement les personnages sinistres de nazis des films de Jean Jacques Annaud (7 ans au Tibet) et Steven Spielberg (Indiana Jones) ?

Il y a eu beaucoup de médecins et de savants nazis criminels. Après le procès de Nuremberg, a eu lieu en 1946 le procès des médecins. La liste de leurs crimes a inspiré maints auteurs de fiction ultérieurement.

On trouvera moins de choses concernant les savants nazis criminels, dans la mesure où ceux-ci pour la plupart ont été recrutés par les forces alliées. La seule référence directe à August Hirt que je connaisse est le film PORCHERIE de Pasolini en 1971.

Ressentez vous toujours des résistances du public dans la diffusion de votre documentaire ?

Du public, non, les résistances viennent plutôt des diffuseurs. À l’exception d’Alsace 20 et d’HISTOIRE qui nous a fait l’honneur de diffuser notre documentaire en prime-time à 20h40 en mars 2016.

Les autres diffuseurs nous reprochant surtout une forme de narration du documentaire inadapté à la télévision (ou du moins à leur vision de la télévision). Notre choix pour un tel sujet a été de garder une pudeur, nous avons écarté les images chocs, mais parfois le simple récit n’en n’est que plus fort.