* Sur le thème du médiatiquement incorrect.

Vous connaissez les médias et leurs frénétiques engouements… Alors, vous ne vous êtes certainement pas étonnés de voir, sur le petit écran, les mines faussement dramatiques des préposés à la désinformation linguistique, déplorant les centaines de migrants noyés en Méditerranée. Et c’est vrai que c’est dramatique. Mais ce qui l’est plus encore, à mon sens, c’est l’exploitation médiatique (l’audience, voyons !), que font les diseurs d’informations, de ces tragédies à répétition. Et chacun de s’ériger en Grand Inquisiteur : c’est la faute à ceci, à cela, à celui-ci, à celui-là… sans qu’il soit précisé que l’on rapporte, pêle-mêle, l’opinion de tel ou tel « spécialiste » et/ou politique, en mal d’audience, eux aussi…

Et puis, quelle aubaine ! On se hâte de diffuser en direct des vidéos que les services compétents n’ont pas encore eu le temps de ‘flouter’. Et vous et moi, pouvons, en dînant en paix, voir se noyer, en ‘live’ des êtres vivants…

Pourtant, il y a pire ou au moins aussi dramatique : je veux parler des massacres de chrétiens, accompagnés de mutilations épouvantables et de décapitations, perpétrés par l’organisation islamiste Daesh. Mais là, pas d’images, pas de reportages, juste un ou deux flashs. C’est qu’on s’est habitué. Le massacre de chrétiens ne fait plus recette. « Après tout, qu’est-ce qu’on y peut ? », se dit le téléspectateur pour calmer sa conscience.

Toutes proportions gardées, c’est comme au temps des nazis. Tout le monde savait, au moins dans ses grandes lignes, comment le régime traitait les juifs. Certains citoyens habitaient même parfois à quelques encablures d’un camp d’extermination, et à défaut de la vue des atrocités, ils en avaient l’odeur… de crémation. On sait qu’il n’y a eu qu’un nombre infime de gens droits assez héroïques pour protester (la plupart en sont morts d’ailleurs). Eux au moins, ils avaient une excuse : il fallait être un héros ou un saint pour oser défier le régime nazi. Ce n’est pas notre cas, ni celui des médias. Alors, sur le plan éthique, que penser de cette « chienlit » ? En ce qui me concerne, je préfère ne plus penser. J’assiste, impuissant, à ce carnaval de l’horreur assaisonné de commentaires hypocrites et de larmes de crocodile.

Alors, pardonnez-moi, je me cantonnerai ici à la tâche ingrate que je me suis assignée dans cette catégorie de mes billets de Blog, consacrés à mettre au pilori le saccage de ma langue maternelle par le ministère des préposés à dire l’information, que j’ai brocardés plus haut pour un délit beaucoup plus grave que celui sur lequel je clos ce texte.

Vous connaissez tous, bien sûr, des expressions construites avec les mots « de fortune ». Par exemple, « solution de fortune », « abri de fortune », etc. Nos modernes diseurs d’information ne l’ont pas manquée, eux, ou presque. Pourquoi presque ? – Parce qu’ils lui ont donné une forme insolite (dont ils ne sont pas, tant s’en faut, les auteurs originaux) : « d’infortune ».

J’ai d’abord cru avoir mal entendu. Mais non, ils avaient bien dit « d’infortune » en parlant des « embarcations » que le pédant que je suis aurait appelées « de fortune ».

Ensuite j’ai opté pour une autre explication, plus flatteuse pour ces journalistes. Mais oui, me suis-je exclamé intérieurement : c’est de l’humour !

Que sont ces migrants qui affrontent ainsi la mer et la noyade pour voguer vers des cieux plus cléments ? Mais, bien sûr, ce sont des « infortunés ». D’où l’assonance recherchée, pensai-je : « d’infortune » au lieu de « de fortune »

J’ai bien vite abandonné mon idée généreuse, quand j’ai pu constater, grâce à Google », que l’expression était utilisée à la pelle et par des gens qui visiblement ne faisaient pas preuve d’humour.

Tout simplement, ils connaissaient mal ou pas du tout l’expression et son sens évident, alors les embarcations « de fortune » de ces « infortunés » sont devenues, dans la bouche de nos modernes diseurs d’informations, des embarcations « d’infortune ».

Et voilà comment la saga journalistique de ces naufrages entraîne celui de la langue française !

 

© Menahem Macina