C’est un honneur redoutable que d’évoquer la mémoire d’un homme qu’on a un peu approché et beaucoup admiré. Les mots qui ordinairement vous tombent sous les doigts se font réticents. Car Elie Eliezer Éléazar Wiesel avait autant de visages tristement souriants que de prénoms. Il ciselait les mots en de nombreuses langues : le français, le yiddish, l’hébreu et l’anglais, mais se tourmentait de leur insuffisance. Il murmurait préférer le silence qui les séparait et dans lequel il s’essayait, en croyant, à percevoir Dieu et les hommes.

Le premier visage d’Elie était celui d’un témoin de malheur. Et même d’un témoin des témoins. C’est en tant que témoin qu’il déposa ses mots écorchés vifs la Nuit, dans la langue morte de la yiddishkeit. Tandis que Primo Levi, autre compagnon d’infortune aux mots riches parce qu’économes, racontait les premiers coups donnés, sans la moindre raison, par les premiers soldats allemands réceptionnant les juifs latins des mains des Italiens, Elie racontait la première nuit à Auschwitz de ses Juifs de Hongrie.

Elie Wiesel, juif pratiquant, fils de juifs orthodoxes, ne pratiquait pas la religion de la Shoah, qu’il nommait Holocauste. Il témoignait seulement. Il ne se considérait pas dépositaire d’une marque déposée, et, même s’il ne le disait pas, avec cette humilité des grands qui frappait tous ceux qui le rencontrèrent, n’appréciait guère les littérateurs de l’horreur qui en faisaient fiction sans l’avoir connue.

Raconter des contes non pour faire dormir mais pour éveiller

Le second visage d’Eliezer Wiesel est celui d’un érudit du hassidisme de l’Europe centrale, qui aime raconter des contes non pour faire dormir mais pour éveiller, des histoires de Golem, de faux messies, de vases brisés du Zohar, de sages qui rencontrent la grâce en racontant leur mort ou de mendiants à Jérusalem. Je me permettrai de ne pas partager entièrement l’avis du premier ministre israélien qui, dans son hommage, écrit que Wiesel aimait Dieu et les hommes. Il disait plutôt qu’il avait foi en eux, mais qu’il ne savait pas pourquoi. Wiesel aimait le doute.

Croyant, il ne pouvait douter, mais en philosophe empirique du pire, et en témoin de la méchanceté humaine, il tenait à douter. Et à attendre et endurer le mal. Le temps qu’il faudra bien. En croyant philosophe, Eliezer Wiesel pratiquait le messianisme universel. Un messianisme non réservé aux seuls Juifs, mais à l’humanité terrestre pour une vie simple, paisible et souriante.

Le troisième visage d’Éléazar Wiesel fut celui d’un défenseur sans concessions de l’existence de l’État du peuple juif. D’autres, à sa place et à son altitude de Prix Nobel de la paix, auraient pu céder à l’humaine attitude de ne pas se salir les mains et la réputation en se faisant l’avocat de la plus disputée des disputes. C’eût été méconnaître Éléazar.

D’abord, parce que plus encore qu’aux morts, il disait devoir penser avant tout aux vivants. Et l’État d’Israël incarnait sans doute à ses yeux non seulement une manière de consolation, mais encore le symbole même de l’espérance survivante. Ensuite, parce que toute sa vie, il n’aura cessé de ressasser l’amertume devant le déni et la passivité du monde pendant le grand massacre des innocents. Il ressentait exactement la même révolte devant cette manière que ce monde traite l’État juif en juif des nations.

Qu’on me permette à ce stade d’évoquer un témoignage personnel. En 2002, je lui adressais à New York mon Nouveau bréviaire de la haine dans lequel je présentais l’antisémitisme comme un virus mutant. Je tentais de montrer que le mal de toujours était à présent davantage incarné par l’extrême gauche puissante que par la vieille extrême droite à qui j’attribuais «l’antisémitisme de papa».

J’avais tenu à citer en exergue de l’opus cette sentence de son Golem : «Comme de coutume, l’année s’annonce sous le signe du châtiment ; je le pressens à travers chacun de mes os. J’ai vécu trop d’épreuves pour ne pas savoir prédire ce que l’avenir nous réserve. Oh bien sûr, j’ai foi en Dieu: je ne serais pas juif si j’évoluais dans le vide. Mais je ne serais pas juif non plus si je n’avais pas peur. Que vous dire? Je distingue les signes et je sais les interpréter ; il faut dire que j’en ai l’expérience.» Wiesel, qui connaissait les signes, même s’il continuait de considérer le mal comme une manière d’énigme maligne, me signifia en réponse que le nazisme n’était pas mort, qu’il avait seulement changé d’uniforme. À plusieurs reprises, et depuis son enfance, Wiesel aura connu la souffrance physique et tutoyé la mort.

Peu de vivants l’auront approchée d’aussi près. Aujourd’hui, certainement, la mort vouvoie Elie.

Après la Nuit noire, l’Aube est enfin venue.

Ce texte a été publié dans le Figaro.