Nous sommes maintenant à cinquante jours des prochaines échéances électorales israéliennes. Cinquante jours pour permettre aux électeurs de choisir. Traditionnellement, les campagnes électorales israéliennes ne volent pas haut. C’est toujours l’occasion pour les candidats de rivaliser de démagogie, et les débats de fond sont en général absents. Cette fois, il semble que ce sera encore pire.

D’un côté, Benny Gantz, ancien chef d’état-major, est parvenu à construire un nouvelle formation vaguement centriste autour de lui et de deux autres anciens chefs d’état-major, Moshé « Boogie » Ya’alon, et Gabi Ashkenazi, ainsi que de Yaïr Lapid, leader de l’autre principal parti centriste « Yesh Atid ». Alternant successivement testostérone et grossiers appels du pied à la gauche, et malgré des maladresses, Gantz mène pour le moment dans les sondages.

De l’autre côté, Benyamin Netanyahou, qu’on ne présente plus, s’est engagé dans une lutte à mort pour conserver son trône. Et à ce jeu, on devine qu’il ne retiendra aucun coup, ne reculera devant aucune tactique, dût-elle le mettre en porte-à-faux avec des organisations juives américaines pourtant peu soupçonnables d’inimitié avec lui.

En France, il serait exagéré de dire que la politique est d’un très haut niveau, mais les partis politiques ont au moins la décence élémentaire de produire un programme avant de se lancer dans une campagne. En Israël, c’est différent. En Israël, un programme politique peut tenir en quelques lignes, et on peut annoncer qu’on en n’a pas encore et qu’on le communiquera bientôt. Et s’adonner tranquillement à une surenchère démagogique. Surréaliste.

A noter tout de même qu’un parti (un seul !) a produit un programme détaillé, chiffré et doté d’un calendrier, le parti « Zehout » de Moshé Feiglin, ancien député du Likoud qui a pris une orientation résolument « libertarienne ». Le fait est tellement exceptionnel, que le programme, qui tient dans un livre de 340 pages, pas moins, est en tête des ventes dans les deux principales chaînes de librairie du pays. Du jamais vu en Israël.

Le parti de Feiglin peut raisonnablement espérer emporter plus que les 4 mandats minimum requis pour entrer à la Knesset, qui compte 120 sièges. Certains sondages prédisent qu’il ne passera pas le pourcentage minimum, mais d’autres lui en octroient 5, d’autres encore 7. Et cinquante jours, c’est long, il peut encore convaincre et augmenter son potentiel électoral. Mais quoi qu’il en soit, la bataille du pouvoir se livre entre Gantz et Netanyahou, et elle est tellement indécise qu’on s’achemine vers une situation de blocage.

En effet, si les sondages actuels donnent à Gantz 36 mandats et 32 à Netanyahou, aucun des deux ne serait en mesure aujourd’hui de former un gouvernement dans la configuration actuelle. Gantz pourrait compter sur une coalition de centre-gauche qui réunirait péniblement 52 mandats, Netanyahou atteindrait tout juste les 60, dans un cas comme dans l’autre, impossible de gouverner dans ces conditions.

Donc, il est probable que contrairement à ce que claironne Gantz depuis des semaines, qui jure à qui veut l’entendre qu’il ne siègera pas dans un gouvernement avec Netanyahou, on se dirige tout droit vers un gouvernement d’union nationale. Et dans ce cas de figure, les inconnues sont très nombreuses. Trump va-t-il présenter son « Accord du Siècle » ? Sous quelle forme, et va-t-il infléchir sa politique jusqu’ici à sens unique en faveur d’Israël ? Et dans ce cas, comment vont réagir les députés du Likoud, dont le curseur politique se déplace à droite avec constance depuis 10 ans ?

Des gens comme Gideon Sa’ar, Gilad Erdan ou Israël Katz, qui lorgnent sur la place du Chef depuis des années, vont-ils suivre, ou vont-ils se saisir de l’occasion pour renverser Netanyahou ? Après tout, Sa’ar, par exemple, a réalisé un excellent score lors des dernières primaires, alors même que Netanyahou avait expressément appelé à ne pas voter pour lui. La base ne l’a pas entendu de cette oreille.

La question se pose également du côté de Gantz, d’ailleurs. Beaucoup de gens annoncent vouloir voter pour lui, principalement par détestation de Netanyahou, de sa femme, de leur façon de diriger, mais il n’est pas certain qu’ils accueillent favorablement un accord qui prévoirait un partage de Jérusalem. Il est donc probable que quel que soit le résultat de l’élection, quel que soit le gouvernement dont elle accouchera, celui-ci ne durera pas longtemps.

N’oublions pas, encore une fois, que l’élection est dans 50 jours. Au Proche-Orient, 50 jours, c’est une éternité, il peut se passer énormément de choses qui peuvent tout remettre en question et bouleverser des tendances qui semblent acquises. Le Hamas, par exemple, semble vouloir s’inviter dans les élections israéliennes, et pourrait provoquer un brusque réchauffement du front Sud, front que le nouveau chef d’Etat-Major, Aviv Koh’avi, scrute à la loupe.

Une guerre en période d’élection, le cauchemar absolu pour Netanyahou, qui déteste déjà s’y aventurer en temps normal lorsqu’il maîtrise le tempo politique, et qui sait qu’il a tout à y perdre et rien à y gagner. Le front Nord pourrait également s’embraser, l’Iran n’abandonnant pas son projet d’implantation en Syrie, et sur ce terrain là, Netanyahou est plutôt à l’aise, et pourrait marquer des points.

Et, bien évidemment, il faudra attentivement scruter le front judiciaire ! Avih’aï Mandelblit, le Procureur Général de l’Etat, a dores et déjà confirmé qu’il émettrait une inculpation à l’encontre de Netanyahou avant les élections. On sait déjà que Netanyahou redoublera d’efforts pour faire diversion, on sait que ce sera sale, on sait que politiquement le niveau du débat sera misérable, ce qu’on ignore en revanche à ce stade, c’est quelles seront les conséquences concrètes de cette inculpation sur les élections.