Si les partis ultra-orthodoxes décidaient de faire imploser la coalition actuelle et de provoquer de nouvelles élections, le parti travailliste serait au moins aussi insatisfait que le Likoud.

En effet, selon tous les sondages, des élections donneraient à l’Union sioniste, alliance entre les travaillistes et le parti de Tzipi Livni, entre douze et quatorze sièges, moitié moins que sa représentation actuelle à la Knesset. Pas de quoi se réjouir donc, ni souhaiter que les Israéliens se rendent aux urnes.

La première chose que l’on peut noter est donc que l’élection d’Avi Gabbay n’a pas eu l’effet escompté. Près de huit mois après que les militants travaillistes l’ont porté à la tête de leur parti, il n’y a pas eu d’électrochoc. Au contraire, les intentions de vote pour le parti travailliste n’ont fait que baisser, lentement mais sûrement.

Il serait injuste de considérer que ces prévisions inquiétantes ne sont à mettre qu’au compte de Gabbay lui-même. Clairement, sa position est difficile. Il souffre des déboires passés de son parti, et notamment de l’image has been qui lui est souvent attachée. Il subit aussi un effet « vote utile » qui pousse les opposants de Netanyahou à concentrer leurs voix vers Yair Lapid pour assurer la fin du règne de « Bibi ». Enfin, à un moment où il existe en Israël un sentiment répandu de scepticisme vis-à-vis de la politique, miser sur un parti de l’« establishment », comme l’a fait Gabbay était un pari risqué.

On peut d’ailleurs souligner deux réussites à l’actif de Gabbay. Tout d’abord, il a réussi sa prise de contrôle sur les institutions travaillistes. Non content d’avoir battu des personnalités implantées depuis longtemps, il a, dans la foulée de sa victoire, fait accepter par l’appareil travailliste une profonde réforme de la charte du parti. Grâce à cette réforme, il contrôle largement ses finances, les nominations aux postes clés, la composition de la liste des candidats aux prochaines élections, et le cas échéant, le choix des ministres travaillistes au gouvernement. En bref, la prise de pouvoir institutionnelle du nouveau venu sur le vieux parti est complète.

Le deuxième point positif pour Gabbay est son activisme. N’ayant pas de poste politique autre que celui de président de son parti, il a pu consacrer la totalité de son temps à ses nouvelles fonctions. Et il a, de ce point de vue, fait preuve d’un volontarisme certain. Le nouveau chef travailliste a multiplié les réunions publiques partout dans le pays, avec comme objectif affiché de se faire connaître par la population israélienne. Dans cette opération de reconquête, il n’a d’ailleurs pas manqué de courage, n’hésitant pas à se rendre dans des villes où les travaillistes sont peu appréciés.

Mais Gabbay souffre aussi de deux grandes faiblesses. Tout d’abord, il n’est pas membre de la Knesset. Ce fait était su lors de son élection, mais son impact a été peut-être sous-estimé. Or, la démocratie israélienne est parlementaire, et c’est à la Knesset qu’ont lieu les développements politiques les plus importants. C’est ainsi au parlement qu’ont été débattus les projets de loi sur les recommandations, les épiceries, sur l’expulsion des demandeurs d’asile, etc qui ont occupé l’agenda politique de ces derniers mois.

Or, Avi Gabbay a beau avoir twitté, donné des interviews et essayé de se présenter comme maîtrisant la situation, ce sont d’autres personnes que le public a vues se battre contre ces lois à la Knesset, comme Yossi Yonah, ou, plus dangereux pour le leader travailliste, Yair Lapid, laissant au chef du parti travailliste une position passive dont il essaie tant bien que mal de sortir.

La deuxième faiblesse de Gabbay est son programme. Tout d’abord, ce dernier apparaît comme peu clair. Le chef travailliste croit avoir trouvé un slogan en affirmant vouloir faire d’Israël le meilleur pays du monde. C’est pourtant une grave erreur. Premièrement, peu de personnes confrontées à des difficultés dans leur vie quotidienne pourront être convaincues par une promesse aussi vague ou aussi irréaliste.

Mais surtout, l’optimisme creux est un positionnement qui est déjà occupé dans le monde politique israélien, par Yair Lapid lui-même. Au lieu de se démarquer, Gabbay se met donc en compétition avec une figure politique qui domine ce champ et ne lui laissera pas de place.

Plus grave, le programme de Gabbay représente un risque de rupture entre lui et la base des militants travaillistes. Sur un certain nombre de questions, le chef du parti travailliste a pris des positions bien plus à droite que beaucoup de ses sympathisants, comme sur la question des colonies, de Jérusalem, ou de la place du judaïsme dans la société. L’objectif de ces déclarations est clairement d’élargir sa base électorale au centre. Mais il doit faire attention à ne pas s’aliéner son propre parti dont il aura besoin durant sa campagne s’il veut avoir une chance de gagner les élections générales.

Rien n’a illustré ces deux faiblesses de manière aussi évidente que le micmac interne qu’a vécu le parti travailliste lors du vote de la loi sur l’expulsion des demandeurs d’asile. Après avoir exigé que l’ensemble du groupe parlementaire soutienne la loi, Avi Gabbay a dû reculer au dernier moment sous la pression de la base de son parti, et notamment de son aile jeunesse, qui trouvait cette position injustifiable.

Ultime pied de nez, aucun député travailliste n’a finalement voté comme le voulait initialement le chef de parti. En opposition frontale par rapport à ses militants et « disjoncté » par ses députés, le président travailliste a reçu là une claque symbolique qui ne doit pas se reproduire pour lui. Il doit donc se repositionner ou convaincre, ce qui, dans les deux cas, peut prendre du temps.

Dans ces conditions, le calcul politique est simple. Les faiblesses d’Avi Gabbay ont eu un effet immédiat sur les résultats des travaillistes. Sans programme convaincant et peinant à se trouver une place, notamment médiatique, il a rapidement mené son parti à un point plancher dans les sondages. A court terme, il ne pourrait donc sortir que vaincu d’une élection. Au contraire, son volontarisme sur le terrain ne peut avoir d’effet que dans la durée. Cette durée lui est aussi nécessaire pour se construire un positionnement qui puisse augmenter ses chances de victoire.

En d’autres termes, la stratégie de Gabbay est fondée sur le moyen terme. Quoi qu’il affirme publiquement, il a donc crucialement besoin de temps, et plus particulièrement de l’année qui nous sépare officiellement des prochaines élections. Seul ce temps, peut lui permettre de récolter quelques fruits de ses efforts, de corriger ses erreurs, de remonter, peut-être, dans les intentions de vote, et d’obtenir un résultat honorable aux élections.

De ce point de vue, le leader de l’opposition et le chef du gouvernement se retrouvent singulièrement avec une communauté d’intérêts. Pour les deux dirigeants, il faut que la coalition actuelle tienne, et qu’elle tienne longtemps.