Quelle mouche a piqué Ehud Barak pour qu’il se lance dans une controverse contre Benjamin Netanyahu avec lequel il a cohabité dans un gouvernement de droite alors que sa carrière politique était toute concentrée autour du parti travailliste. Il s’était fait oublier en fréquentant le monde des affaires mais le virus de la politique le poursuit. S’il n’y avait qu’éloges dans sa carrière militaire exemplaire, qui a fait de lui l’officier le plus décoré, sa vie politique a été faite de renoncement, de compromission et d’opportunisme.

L’ancien chef d’État-Major avait été nommé le 7 juillet 1995 ministre de l’Intérieur par Yitzhak Rabin. À la suite de l’assassinat de Rabin en novembre 1995, Shimon Peres le nomma au ministère des Affaires étrangères (1995-1996). Il a ensuite été élu à la Knesset sur ​​la liste du parti travailliste en 1996 et, après la défaite de Shimon Peres à l’élection directe au poste de Premier ministre, Barak prit la tête du Parti travailliste en 1996.

À l’élection du Premier ministre au suffrage universel en 1999, Barak avait largement battu Benjamin Netanyahu mais il avait suscité la controverse en décidant de former une coalition, sans Meretz mais avec le parti ultra-orthodoxe Shass qui, pour la première fois dans son histoire, avait gagné 17 sièges à la Knesset. À ce titre il avait organisé le 24 mai 2000 le retrait unilatéral controversé du Liban-Sud après 22 ans d’occupation israélienne.

Il a par la suite repris les négociations de paix avec l’OLP et Yasser Arafat en déclarant que : «Toute tentative de l’État d’Israël pour garder la main sur la Cisjordanie et Gaza sous forme d’une seule entité politique conduira, nécessairement, à un État non démocratique ou à un État non-juif. Si les Palestiniens votent, alors ce sera un État binational et s’ils ne votent pas nous aurons un État d’apartheid​​». Barak, qui avait fait beaucoup de concessions au Sommet de Camp David en 2000 pour résoudre le conflit israélo-palestinien, avait pourtant échoué face au refus d’Arafat de signer un accord.

Aux élections de 2001, il avait été battu par le chef du Likud, Ariel Sharon, ce qui le poussa à démissionner de la Knesset et du parti travailliste. Mais ce ne fut qu’une courte absence car en 2005, Barak décida de retourner à la politique israélienne, et de tenter une OPA sur la direction du Parti travailliste en novembre. Ce fut un échec. Aux élections de mars 2006, après l’hospitalisation d’Ariel Sharon, la tentative de Barak pour revenir à un rôle de premier plan échoua à nouveau face à Ehud Olmert mais il ne renonça pas pour autant. Ces échecs rappellent ceux d’Itzhak Herzog qui lui aussi n’a jamais renoncé.

En janvier 2007, Ehud Barak annonça qu’il se lançait dans la course à la direction du parti travailliste face au contre-amiral Ami Ayalon, chef du Shin Beth. Aux primaires du 28 mai 2007, il fut réélu président du parti. Malgré sa menace de se retirer de la coalition si le premier ministre Ehud Olmert ne démissionnait pas, il entra au gouvernement comme ministre de la Défense le 18 juin 2007. Barak avait en effet condamné la gouvernance d’Olmert durant la guerre du Liban de 2006. Le rapport de la commission Winograd avait jeté la majeure partie du blâme sur Olmert pour une erreur de planification et une mauvaise exécution des stratégies de guerre contre le Hezbollah.

Les élections anticipées du 10 février 2009 ont vu la victoire du parti Kadima qui avait puisé des électeurs dans les rangs travaillistes et qui avait alors obtenu 28 sièges à la Knesset face au Likud (27 députés) et Israël Beitenou (15 sièges) tandis que le parti travailliste de Barak était relégué au quatrième rang avec 13 députés. Leader de Kadima, Tsipi Livni n’avait pas réussi à constituer un gouvernement majoritaire, face à son refus d’intégrer les religieux orthodoxes. La droite s’est alors liguée contre elle alors qu’elle était arrivée en tête des élections. Ce sera alors le début des compromissions d’Ehud Barak qui préféra apporter son soutien à Benjamin Netanyahu en échange de son maintien au ministère de la défense. Ce fut aussi le début des querelles au sein du parti travailliste dont plusieurs dirigeants n’acceptèrent pas de vendre leur âme à la droite.

Face à une situation sans issue, le leader du Parti travailliste Barak décida la scission en créant en janvier 2011 un parti séparatiste, «Hatzmaout, indépendance», pour se maintenir au sein du gouvernement de Netanyahu. Il fit venir avec lui quatre députés, Matan Vilnai, Einat Wilf, Orit Naked et Shalom Simchon au sein de ce nouveau parti «centriste, sioniste et démocratique» qui n’eut qu’une durée de vie limitée.

En effet Barak ne se présenta pas aux élections de 2012 mais il fut responsable de l’éclatement du parti travailliste qui ne s’en est jamais remis. Le 26 novembre 2012 il annonça son intention de se retirer de la vie politique pour se consacrer à sa famille et à ses nombreuses affaires. Mais c’était a priori une promesse d’ivrogne puisque sa récente charge contre Netanyahu préfigure ouvertement sa volonté de retour sur la scène politique.

Sans donner de détails pour ne pas enfreindre les règles sécuritaires, Barak a accusé le 17 août Benjamin Netanyahu d’avoir mis en danger la sécurité de l’État et de mener le pays à la catastrophe. Pire il aurait trahi son devoir de sauvegarder les intérêts de sécurité d’Israël. On s’étonne de cette charge violente de Barak contre son ancien allié au gouvernement mais elle semble répondre à une stratégie de retour en politique. Barak a usé d’un effet dramatique sans détailler ses accusations, laissant selon lui la primeur à la commission de la Défense de la Knesset.

Le suspense est volontairement maintenu pour mieux marquer les esprits. Les supputations vont bon train et certains observateurs font allusion à l’aide militaire américaine à la lumière de l’accord nucléaire de 2015 avec l’Iran. Netanyahu aurait rejeté une proposition américaine de déployer des systèmes d’armes stratégiques sur le sol israélien pour neutraliser rapidement la menace nucléaire iranienne. En tout état de cause les Israéliens n’en sauront rien car les débats à la commission de la Défense sont frappés du secret militaire. Les spéculations alimentent donc le débat pour discréditer Netanyahu.

Mais il semble bien que Barak prépare sa stratégie électorale. On ne peut pas accuser le Premier ministre de « fascisme et d’être responsable de la détérioration des relations avec les États-Unis » sans avoir une idée politique derrière la tête. Les politiques s’agitent et anticipent la curée, fort improbable d’ailleurs. Pour lui, le moment est venu de refaire surface devant le vide à gauche et les gesticulations politiques au sein du Likud. Il a compris que de nombreux militants contestaient ouvertement la gouvernance de Netanyahu et qu’une véritable révolte interne se préparait. L’exemple est en effet venu d’en-haut.

Le secrétaire du Likud et ministre des Transports, Israël Katz, avait préparé une série de décisions pour réduire les pouvoirs du chef du parti, en l’occurrence Netanyahu. Il s’agissait de limiter les fonctions à un mandat de huit années pour le chef du parti et pour les chefs de départements afin de forcer un renouvellement des cadres. Il avait été également décidé que l’admission de nouveaux membres du parti devait s’effectuer avec le consentement du Secrétariat et non pas sur la seule décision du leader.

Enfin, les membres du Secrétariat ont également décidé de nommer le conseiller juridique de cet organisme pour s’opposer au candidat désigné par Netanyahu. Cela fait un certain temps qu’Israël Katz cherche à démocratiser les instances du parti pour permettre au secrétariat du Likud d’avoir un pouvoir réel.

C’était sans compter sur le Premier ministre qui a mis en balance le poste de ministre de Katz et la poursuite de ce processus. Il lui a laissé par ailleurs miroiter le portefeuille des Affaires étrangères qu’il n’obtiendra jamais. Katz a manqué de courage politique et a fait marche arrière pour garder son portefeuille, ce qui augure de la volonté réelle de certains ministres à s’opposer au Premier ministre.

Dans cette atmosphère «d’insurrection» politique à droite, Barak sent qu’il a une carte à jouer. Il pense que les Israéliens sont las des gouvernants actuels et qu’ils pourraient faire encore appel à lui. Cependant ses trois années aux côtés de Netanyahu l’on rendu peu crédible dans ses attaques frontales. Mais son opinion était faite; le moment était arrivé pour lui d’agir. En juin 2016 à la Conférence d’Herzliya, il avait gravi une nouvelle marche dans sa rhétorique apocalyptique en alertant l’auditoire sur le fait que Netanyahu avait détruit Israël et sa démocratie, et en appelant à une manifestation populaire pour l’abattre politiquement et remplacer son gouvernement.

Mais s’il vise le Parti travailliste, il y reste cependant persona non grata depuis la scission qu’il a imposée. C’est pourquoi il s’appuie aujourd’hui sur le mouvement Darkenou qui cherche à remplir l’espace vide au centre-gauche en se distinguant du Parti travailliste. Mais il s’agit d’une structure de réflexion trop nouvelle pour se mettre au niveau du Parti travailliste.

Barak persiste et n’a pas l’impression d’être démonétisé après ses va-et-vient politiques. Il sent aussi que le temps presse car plusieurs sources confirment à nouveau que le chef de l’opposition Yitzhak Herzog a rencontré à Césarée le Premier ministre, au milieu du mois d’août, et que les tentatives pour former un gouvernement d’unité ont repris car Netanyahu a toujours l’intention d’écarter Naftali Bennett de la coalition parce qu’il devient un concurrent sérieux. Barak sait que le Parti travailliste risque d’exploser à cette occasion et qu’une recomposition au centre-gauche sera d’actualité. Il doit être prêt à recoller les morceaux à gauche.

Il suit de près la montée électorale du parti centriste Yesh Atid de Yaïr Lapid qui n’est pas en reste. Son député Ofer Shelah a lui aussi lancé une charge contre Netanyahu dont, selon lui, «l’arrogance aurait coûté à Israël une réduction de l’aide américaine».

Alors que les élections législatives ne sont nullement planifiées à court terme, beaucoup d’animation politique est prévue en perspective avec les noms d’oiseaux et le lot d’attaques personnelles qui vont fuser sur les dirigeants politiques de tout bord.

Cet article a été publié sur le site Temps et Contretemps.