Éducation et religion : comment transmettre le message a nos enfants ?

Il y a une guemara dans Talmud Bavli Pessachim Daf 50b qui dit :

לעולם יעסוק אדם בתורה ובמצות אף על פי שלא לשמה, שמתוך שלא לשמה

בא לשמה

Ce qui veut dire qu’en vérité l’homme doit étudier la Torah et pratiquer les mitsvot même pour un motif qui n’est pas pour la Torah, car du fait qu’il étudie la Torah même si ce n’est pas pour elle-même il en viendra par la suite (grâce à la force et à la puissance de la Torah) à l’étudier et à la pratiquer pour elle-même.

En suivant cette recommandation, on apprend que dans l’éducation également il faudrait enseigner à nos enfants la pratique de la Torah en passant par des motivations d’ordre matériel ou inhérentes au monde que nous côtoyons pour en arriver finalement a une pratique d’un niveau plus élevé, attachée à des intérêts spirituels et torani.

Mais que signifient ces notions et comment appliquer au quotidien les injonctions de cette guemara ?

Il est important de comprendre que les motivations « matérielles » ne sont pas une possibilité d’arriver à appliquer ensuite la Torah pour des raisons purement spirituelles mais en constituent le seul et unique moyen.

A la lumière des ces explications et suivant la même logique, nous allons tenter de comprendre pourquoi il est bien plus sain pour nos enfants de passer d’abord par des obligations et des encouragements qui n’ont rien à voir avec la Torah.

Une anecdote personnelle du Rav Yaakovsohn illustre parfaitement cette idée. Alors qu’il était âgé d’une dizaine d’années environ, l’habitude des habitants de Beit Vegan, son quartier de résidence, était d’entourer le célèbre Rav Chlomo Zalmann Auerbach afin de lui poser des questions. Le Rav Yaakovsohn assistait régulièrement à ces rassemblements et se laissait envahir par son imagination de petit garçon.

Il s’imaginait a la place de tous ces adultes qui avaient le privilège de pouvoir poser une question au Rav. Il répétait sans cesse à voix basse ce qu’il aurait aimé avoir le courage de prononcer un jour à haute et intelligible voix comme tous les « grands » qui lui faisaient face : « Rav, j’ai une question ! »

Puis un jour, pris à son propre jeu, la fameuse phrase s’est échappée plus fort que prévu. Alors que Rav Chlomo Zalmann interpelé par cette toute jeune voix, se tourne et l’invite à lui faire part de sa remarque. L’enfant désemparé cherche aussitôt une question à formuler. Il est pris de panique et d’émotion devant cette scène qui mime son rêve d’enfant. Il se souvient alors qu’il a récemment posé une question au professeur de son école . Le seul inconvénient est que cela lui a valu une gifle. Il n’a pas le choix et ne peut plus faire marche arrière.

Persuadé que si son professeur a réagi de manière tellement négative la réaction du Gadol Hador  (grans de la génération) ne présage rien de bon.

Tremblant il lui murmure : « lorsque hazal (nos maitres)  enseignent qu’Hachem a gratifié de bien les bnei Israel en multipliant les mitsvots, c’est incompréhensible ? Si Hachem veut notre bien pourquoi Il a ajouté des mitsvots et n’en a pas enlevé ? C’est plus difficile, on risque de fauter davantage ? »

Le jeune garçon est stupéfait face à la reaction du Rav qui lui repond amicalement qu’il a posé une question pertinente. « Tu sais comment on doit mettre les chaussures ? », le questionne à son tour le Rav ?

« Oui, on met la droite, puis la gauche, ensuite on lace la gauche et enfin la droite ». – « Comment un non juif fait-il, met-il les deux en même temps ? N’est-il pas logique de mettre une chaussure après l’autre ? Voilà les commandements qu’Hachem a ajoutés, ceux qui coulent sous le sens, que l’on aurait fait plus ou moins de la même façon même sans la Torah. Ceci, pour nous faire acquérir des mérites en plus, voici en quoi s’exprime ici la bonté d’Hachem. »

A propos de cet enseignement, nous voyons d’ailleurs que Rachi explique qu’Hachem a également interdit de manger des substances dégoûtantes pour la même raison. Instinctivement, nous ne l’aurions pas mangé par répulsion. De surcroît la Torah l’impose comme une obligation pour nous gratifier d’une bonne action supplémentaire.

Même si ce constat ne concerne pas toutes les injonctions de la Torah, une grande partie de nos obligations en tant que juifs le sont aussi pour tout être humain qui se respecte.

Cela nous offre donc la possibilité d’inculquer aux enfants certains principes évoqués par la Torah sans pour autant leur donner l’impression que c’est elle qui leur impose tant de contraintes.

Ainsi, autant que faire se peut, pour chaque principe que l’on veut inculquer à nos enfants, il est recommandé de le justifier par un autre motif que l’attachement à la Torah et aux mitsvots.

Un exemple parlant est celui d’habituer un enfant à se lever tôt le matin. Il est vrai qu’en tant que juif, il doit apprendre à se lever pour servir son Créateur. Mais nous pouvons en premier lieu lui expliquer que la journée appartient à celui qui se lève tôt, et, de façon plus générale, la réussite dans la vie également. C’est cela que nous avons regroupé sous le terme de « lo lichma » (de manière intéressé ! ).

En quoi, faire intervenir pour toute recommandation un motif religieux, peut-il être néfaste pour un enfant ?

Premièrement, de par sa nature, un enfant est instinctivement dérangé par les règles contraignantes de la vie auxquelles il apprend dans son évolution à se soumettre. Si, à chaque fois qu’il joue, son camion heurte le mur, par exemple, il sera amené à s’énerver suite à cette entrave directe à sa liberté d’action. Il souhaiterait que le mur n’existe pas afin de bénéficier de toute sa marge de manœuvre. Ce sentiment de colère est sain et inévitable. Il passera d’ailleurs rapidement des que l’enfant comprendra qu’il na pas le choix.

Ici, il s’agit d’un jeu, il peut s’agir de n’importe quel facteur dans sa vie qu’il ressentira comme une entrave. S’il sent par contre qu’il a le choix, il souffrira davantage de la situation.

 

Deuxièmement, nous avons explique que ce même sentiment d’impuissance face à un obstacle physique ou moral passera avec l’âge et la raison dès que l’enfant comprendra qu’il s’agit des règles de la vie et qu’il n’existe pas d’autres alternatives.

Si toutefois il en vient à comprendre par notre faute que c’est uniquement la Torah qui est source des obstacles qu’il rencontre, il recherchera une autre alternative qui existe bel et bien : un monde où la Tora ne l’entrave pas. Or ce message est erroné.

Par contre, si nous faisons passer le message correctement, de même qu’il réalisera qu’il n’y a pas d’autre alternative aux règles que la vie nous impose, il se pliera au final aux recommandations de la Torah sans la mépriser ni la fuir.

On peut en effet dans la pratique abandonner la Torah, mais pas la vie. Or, face à une situation où un enfant tout comme un adulte n’a pas d’autre choix, il accepte son sort avec beaucoup plus de facilité et son énervement se résorbe peu à peu.

 

Donc, en attachant les obligations de la vie d’un enfant a la Torah, d’une part il s’y soumettra plus difficilement et d’autre part il accusera la religion de tous ses maux. Ce qui est faux.

Le Rav Yaakovsohn raconte à ce propos qu’un jour il roulait en voiture accompagné d’un jeune homme sur une route nationale sur laquelle aucun dépassement n’était autorisé. Coincés derrière un camion, ils ont dû s’armer de patience pendant le quart d’heure durant lequel ils n’avaient pas d’autre choix que de le suivre puisque lui-même ne pouvait pas accélérer.

Cet obstacle enfin franchi, la scène se reproduit peu après mais cette fois-ci avec une voiture qui roulait simplement lentement mais qui pouvait accélérer. A ce moment le jeune homme s’énerve. Le Rav Yaakovsohn le confronte alors à une contradiction manifeste dans sa réaction. Pourquoi tout d’un coup s’énerve-t-il alors qu’il n’a pas manifesté la moindre objection auparavant ?

Le garçon se rendit lui-même compte de la différence. Dans les deux cas la situation était la même et pourtant lorsqu’il a senti qu’il pouvait avoir le choix, un sentiment de colère et de frustration l’a envahi Tandis que tant que c’était un état de fait et qu’on n’y pouvait rien changer, il s’était instinctivement résigné.

Pour la même raison, il est fondamental d’attacher le moins possible dans l’esprit d’un enfant une contrainte à la Torah. Il faut lui faire comprendre au contraire qu’il s’agit des règles naturelles et inévitables pour qui veut mener à bien sa vie. Une fois cela acquis, rien ne nous empêche de compléter son éducation en lui expliquant que de surcroit il a acquis une mitsva.

L’enfant fournira des efforts qui rejoignent les injonctions de la Torah sans ressentir pour autant que c’est elle qui les impose. Une fois cette étape acquise, il pourra aborder la recherche purement spirituelle des mitsvots. Il est sans doute important d’expliquer également de que signifie cette « quête désintéressée du spirituel ».

La plupart des « Richonims » sont d’accord pour dire que l’application de la Torah pour elle-même et sans intérêt personnel n’existe pas. Le but recherche représente par le terme de « lo lichma » ne signifie pas que l’on doive agir par pure dévotion mais anime d’intentions spirituelles, même si on en retire une certaine satisfaction, celle d’avoir bien agi.

Il est important que dans leur évolution, les enfants perçoivent clairement ce message. Sinon, on pourrait par mégarde les encourager à tenter d’atteindre un idéal qui en fait n’existe pas.

 

Raphaël de lev.