Il y a une douzaine d’années le sociologue et philosophe Edgar Morin publiait une tribune cosignée par deux autres intellectuels[1] dans le journal « Le Monde ». Il s’agissait d’un brûlot  intitulé « Israël-Palestine : le cancer », consistant à soutenir une thèse selon laquelle Israël étant le plus fort, les palestiniens avaient le droit pour eux dans tous les cas de figure. Mais au delà de ce creux postulat, le texte était truffé de contrevérités, d’élucubrations et de mensonges visant à diaboliser Israël, accusant même son gouvernement de favoriser l’antisémitisme en Europe. Plus tard la revue « Controverse » publia une remarquable étude qui pulvérisait les sophismes de Morin et de ses acolytes.

Suite à cette tribune, des associations[2] engagèrent une procédure pour antisémitisme. Lors d’un premier procès les plaignants furent déboutés, mais un an plus tard  la Cour d’Appel condamna Morin pour « diffamation raciale et apologie des actes de terrorisme ». Finalement la Cour de Cassation mit un terme aux poursuites, considérant que le texte en question relevait de la liberté d’expression.

Morin est un détracteur délirant d’Israël, et prêche l’antisionisme à toute occasion, même quand il s’agit de célébrer la monomanie de Stéphane Hessel, cet obscur diplomate à la pensée indigente qui déterminait dans un opuscule nauséabond intitulé « Indignez-vous » que Gaza devait être le principal sujet d’indignation à l’échelle planétaire, comme si les massacres endémiques entre les ennemis d’Israël eux-mêmes n’étaient que d’inoffensives kermesses.

Il ne faut pas grand-chose pour ranimer les réflexes judéophobes. Il y a un  terreau fertile, or Morin est bien placé pour le savoir, lui qui publia naguère un brillant essai intitulé « La Rumeur d’Orléans », où il analysait  avec intelligence la manière avec laquelle une infamie antisémite pouvait se propager, notamment moyennant la complaisance d’une certaine presse. Cela ne l’a pas retenu trente ans plus tard de recourir au même procédé pour répercuter  une rumeur sur un prétendu « carnage » à Jenine, non pas par souci d’informer, mais pour charger l’Etat Juif de tous les péchés d’Israël.

Nul ne peut mettre en cause les capacités analytiques ou l’érudition de Morin. Il est donc hors de question d’attribuer son antisionisme à un quelconque déficit intellectuel. En réalité il semble que cette obsession repose sur un conflit intérieur eu égard à son origine juive. Peut-être estime-t-il qu’un engagement universaliste est plus noble, plus élevé et plus respectable qu’une banale solidarité identitaire consistant à soutenir le droit d’Israël à l’existence.

Il faut espérer qu’adviendra un jour une humanité une, pacifiée et confiante, ou les seules différences, celles de la culture, des mérites et des besoins, seront enfin reconnues[3], mais en attendant la gauche dont se réclame Morin n’a jamais réussi à éliminer l’antisémitisme dans ses propres rangs malgré un antiracisme de façade. Il dénonçait d’ailleurs lui-même dès 1959 dans son livre « Autocritique » le dévoiement du communisme et les raisons qui l’emmenèrent à s’en désolidariser. Il reconnaissait à quel point il s’était fourvoyé au cours de sa jeunesse, notamment par rapport à sa condition juive:

« Déjà avant guerre, j’avais peur de réagir en Juif aux événements politiques, et j’étais heureux de m’opposer, pacifiste, au « bellicisme » de la plupart des autres. Au cours de l’été 1940, je me disais : « Mieux vaut le salut de 40 millions de Français que celui de 500 000 Juifs. » Les premières mesures raciales me renforcèrent dans cette sorte d’acceptation attristée … « J’étais même prêt a accepter l’immolation des Juifs si le salut des autres Français était à ce prix – si la fatalité de l’Histoire l’exigeait.

Certains, contrairement à Morin, pensent que ce sont les hommes qui font l’Histoire, et non pas que c’est l’Histoire qui fait les hommes. Mais si c’est Morin qui a raison, nous révélera-t-il un jour ce que, d’après lui, la fatalité de l’Histoire exige d’Israël ?

 

[1] Sami Naïr, homme politique franco-algérien et Danièle Sallenave, écrivaine.

[2] Avocats sans frontières et France-Israël

[3] Albert Memmi dans « Portrait d’un Juif »