On peut se poser la question, à juste titre, de savoir si la transition du socialisme économique au libéralisme pur et dur n’a pas été trop rapide en Israël.

L’idéologie socialiste, qui a prévalu durant les premières années de la construction d’un État pionnier, a été balayée par un mouvement de réformes et de privatisations intervenu dans les années 1990 qui a éliminé l’État des manettes du pays pour le rendre simple observateur sur le plan économique et social.

Fin de l’idéal collectiviste

Il est vrai que les premiers pionniers juifs, profondément imprégnés d’idéal collectiviste pouvant seul permettre une réelle répartition des richesses dans un pays pauvre qui se construisait, n’ont eu de cesse que d’étatiser tous les pans d’une industrie naissante et d’une économie à la recherche d’une identité.

À l’époque, l’eau, l’électricité, le pétrole et l’agriculture ne pouvaient se concevoir qu’entre les mains d’un État providence, omniprésent, caractérisé par une bureaucratie à la soviétique et un syndicalisme fort.

L’élimination en 1977 des travaillistes au pouvoir et l’arrivée du Likoud de Menahem Begin aux affaires ont été caractérisées par la mise en œuvre d’une politique libérale, que confirmera Netanyahou quelques années plus tard.

La lutte contre le syndicat majoritaire s’est accompagnée de mesures économiques drastiques : réduction du déficit budgétaire, suppression de l’indexation des salaires cause de l’inflation, baisse des taux d’intérêt, fixation d’une parité constante du shekel-dollar, et baisse des charges salariales.

L’arrivée des nouvelles technologies minimisa le rôle de l’État qui perdit sa fonction d’exécutant. L’afflux depuis l’ex-URSS de nouveaux immigrants diplômés a permis à l’industrie militaire de se développer en tirant les enseignements des différentes guerres auxquelles Israël a été confronté.

Le résultat a vite été probant puisque le «petit pays» s’est classé troisième des entreprises de haute technologie cotées au Nasdaq. Les fleurons d’une industrie de pointe se sont taillé une place internationale à l’instar de la société Teva, leader dans les médicaments génériques. Les techniques de dessalement d’eau de mer, d’irrigation et de recyclage des eaux usées ont été exportées.

Israël s’est placé cinquième parmi les puissances exportatrices d’armement, juste derrière la France. Une véritable Silicon Valley a pris place dans le paysage entre le monde industriel et l’université. Cela a permis au professeur Ami Moyal de développer dans son université d’Afeka les techniques de décodages de textes et de voix utilisées  par les principales agences de renseignement du monde.

Vue à court terme

La question reste de savoir si Israël a intérêt à se défaire de ses bijoux de famille pour un avantage immédiat, au risque de nuire à l’avenir de ses tissus industriels, de délocaliser des entreprises et de réduire les emplois en Israël. Par ailleurs, Israël se pénalise en se passant d’entreprises locales qui créent une synergie pour de nouveaux développements dans des secteurs innovants.

Certes la recherche est financée à 77% par les entreprises privées et 5% par le gouvernement qui se borne à des encouragements fiscaux pour attirer le capital-risque.

Par son programme Yozma en 1993, initiative, le gouvernement avait offert des incitations fiscales attrayantes pour les investissements de capital-risque étrangers en Israël en promettant de doubler tout investissement avec des fonds du gouvernement. L’État a autorisé par ailleurs le versement de la totalité des gains aux investisseurs permettant ainsi de multiplier par 60 en dix ans les montants des investissements.

Pour favoriser les investissements privés, l’État a aussi inventé le dispositif Angel Law qui permet à tout investisseur dans une entreprise de haute technologie de déduire  jusqu’à un million d’euros de son revenu au lieu d’être taxé selon les normes à 45%. Pas étonnant donc que les investissements en capital-risque soient en croissance exponentielle.

Mais cette politique libérale, pénalisant les classes défavorisées,  a mis fin en 1977 au revenu minimal garanti aux plus pauvres tout en profitant aux couches les plus riches. Les associations  caritatives se sont alors substituées à l’État pour venir en aide aux défavorisés.

Le libéralisme a même atteint le kibboutz qui a été à l’origine de la création de l’État et du partage des richesses entre immigrés démunis.

L’agriculture a depuis été délaissée au profit de productions industrielles plus rentables alors que le kibboutz, avec 2% de la population incluant la fine fleur de la jeunesse, avait permis de nourrir tout un pays, longtemps astreint à des rationnements alimentaires.

Le kibboutz, lui-aussi frappé par la mondialisation, a privilégié la rentabilité économique à la nécessaire production alimentaire qui permet au pays d’être autonome pour sa subsistance, laissant souvent aux Arabes de Cisjordanie et de Gaza le soin de produire les produits agricoles de base.

Il symbolisait la solidarité et le sacrifice d’un peuple alors qu’ils sont actuellement remplacés par une idéologie individualiste.

Libéralisation

Certes le libéralisme a renforcé l’économie israélienne en favorisant la libre circulation des biens et des capitaux jusqu’à devenir un exemple pour de nombreux pays. Quelques dirigeants français se sont d’ailleurs déplacés à Tel-Aviv pour s’informer sur l’expérience israélienne sur les capitaux-risques car la France est aussi soumise aux prédateurs internationaux.

En effet Israël a favorisé le capital-risque, quitte à perdre quelques impôts sur les sociétés. Il a développé une fiscalité avantageuse pour ceux qui investissaient en Israël. Il a innové en permettant le transfert de technologie des industries militaires vers le civil.

Mais surtout, après l’épisode de l’économie collectiviste chère aux pionniers israéliens, il n’a pas hésité à faire appel aux experts internationaux juifs pour l’aider à assainir une économie en pleine transition libérale.

On se souvient de Milton Friedman, père du libéralisme moderne, qui avait longtemps conseillé Menahem Begin pour diminuer une inflation à trois chiffres au début des années 1980 et plus près de nous, de Stanley Fisher qui a dirigé la Banque d’Israël au moment de la crise mondiale permettant à Israël de devenir l’une des réserves mondiales en devises, capable de financer le FMI.

La question est posée aux grands économistes pour savoir s’il est sain pour Israël de se défaire des fleurons de son industrie pour quelques dollars de plus, en vendant ses bijoux de famille.

Ainsi déjà le loup chinois était entré dans la bergerie, Agan en l’occurrence, l’un des plus grands producteurs israéliens de produits chimiques agricoles pour la protection des cultures. Il approvisionne les marchés à travers le monde avec une gamme complète d’herbicides éprouvée sur le terrain, d’acaricides et de régulateurs de croissance.

La société exporte plus de 90% de sa production à travers une centaine de pays et emploie plus de 500 salariés. Ses ingénieurs de recherche sont parmi les plus créatifs, les plus originaux et les plus efficaces pour la découverte de nouvelles lignes de production.

Or l’usine a été cédée aux Chinois sans que le gouvernement israélien, dans sa grande libéralité, n’intervienne pour bloquer le transfert d’un secteur chimique stratégique vers des mains étrangères.

Il n’a rien fait pour rechercher auprès d’investisseurs israéliens, des candidats nationaux à la reprise de cette société. Nous connaissons les méthodes chinoises appliquées dans d’autres pays et leur façon progressive et discrète de s’approprier le know-how des occidentaux.

Ils commencent par remplacer une partie du personnel, aux postes sensibles, pour éliminer les blocages des transferts de technologie puis remplacent les ouvriers d’Ashdod et de Beersheba par des ouvriers chinois aux salaires plus réduits.

Startups

Aujourd’hui les startups israéliennes sont devenues des proies faciles pour les groupes internationaux qui viennent faire leur marché en Israël. Fort de l’expérience d’Agan, le groupe chinois Bright Food cherche à acquérir à présent le groupe alimentaire israélien Tnuva qui a nourri des générations d’Israéliens, en tant que l’un des fleurons de la Histadrout.

La vente de Tnuva signifierait brader la valeur sur laquelle la société a été fondée à savoir  le  symbole de l’État et de la réussite de l’agriculture israélienne.

La situation est comparable à celle qui prévaut en France où rien n’est fait pour s’opposer aux prédateurs internationaux. Les startups constituent des proies faciles car leurs jeunes dirigeants veulent un retour immédiat sur investissement.

Or le gouvernement israélien n’encourage pas les entreprises du high-tech israélien à rester indépendantes en levant des capitaux directement en Israël.

Selon Shmuel Hauser, président de l’Autorité israélienne de régulation, en plus du risque sur l’emploi en Israël, l’économie israélienne perd lors de la vente d’une startup à des étrangers : « Nous voulons abandonner la culture de l’exit de start-ups en faveur du maintien du capital humain et des activités commerciales en Israël.

Nous avons constaté que pour chaque dollar perçu par un entrepreneur lors de la vente de son entreprise à un acheteur étranger, l’État perd beaucoup plus. Si vous prenez en compte l’impact indirect sur l’économie et le fait que toutes les opérations de l’entreprise s’effectueront désormais à l’étranger, les pertes sont souvent triples».

Devant la facilité, Israël laisse vendre les bijoux de famille pour un intérêt immédiat sans songer au lendemain car, si aujourd’hui le chômage n’existe pas en Israël ou est faible, il pourrait s’aggraver avec l’arrivée massive d’immigrants de France et d’Ukraine à la recherche d’un emploi assurant leur intégration.

Les entreprises en Israël disposent de revenus à long terme. Or l’emploi en Israël doit être maintenu pour assurer un avenir aux nouvelles générations.