Du sultan protecteur au roi diplomate

Au 17e siècle, le Royaume chérifien du Maroc sort de sa crise saâdienne affaibli et désuni : la mort d’Ahmed al-Mansur (1603) provoque la désagrégation du royaume jusqu’à l’effondrement final de la dynastie en 1659. le Royaume chérifien baigne dans de graves guerres successorales. Divisé entre rivaux à Marrakech et Fès, miné par les guerres civiles et l’affaiblissement du pouvoir central.
La dynastie alaouite, fondée par Moulay Rachid (1666), s’inscrit dans un contexte de recomposition du pouvoir au Maroc après le déclin saadien et une période d’anarchie politique. Elle vise la réunification et la consolidation des rapports de forces. Les communautés juives, enracinées dans l’espace marocain et renforcées par l’arrivée de séfarades expulsés d’Espagne, cherchent aussi un nouveau cadre de stabilité.
C’est dans ce contexte d’anarchie que s’impose Moulay Rachid. Issu d’une lignée chérifienne, il s’empare de Fès et se proclame sultan, devenant ainsi le premier sultan alaouite. L’accueil favorable réservé à Moulay Rachid par les juifs de Fès, mentionné par plusieurs historiens, signale moins une adhésion idéologique qu’un choix pragmatique. Moulay Rachid fut en effet bien accueilli par les juifs de Fès lors de sa conquête du pouvoir, ce qui contribua à améliorer leur situation. Par la suite, sous son frère et successeur Moulay Ismaïl, de nombreux juifs occupèrent des postes de haut rang.
Aucune doctrine antisémite d’État n’exista sous les Alaouites.
La condition des juifs se joue souvent à la frontière entre l’autorité centrale et les pouvoirs locaux. Les exactions et massacres qui jalonnent l’histoire des juifs marocains sous les Alaouites relèvent davantage de périodes d’instabilité dynastique, de révoltes populaires ou de rivalités tribales que d’une volonté programmée.
En principe, tous les sujets sont placés sous la protection du souverain. Les juifs du royaume étaient considérés comme des dhimmis – sujets protégés soumis à un statut distinct – ce qui n’empêchait pas la montée en influence de certains, notamment dans le commerce, la diplomatie et autres secteurs vitaux ou populaires. Cette configuration renforce paradoxalement la valeur du trône alaouite, perçu comme l’ultime recours face aux débordements du pouvoir périphérique. Le cas le plus notable de rupture fut le règne de Moulay Yazid (1790–1792), une exception qui marqua les mémoires par sa brutalité. Les historiens le qualifient de « sultan particulièrement tyrannique ».
L’historiographie insiste sur le fait que Moulay Yazid constitue une exception dans une longue série de sultans dont la politique envers les juifs oscille entre protection paternaliste et intégration de juifs (négociants, intermédiaires diplomatiques, conseillers proches du souverain). Cette ambivalence est au cœur de la relation judéo-alaouite : les juifs sont à la fois sujets dhimmis placés sous la responsabilité du commandeur des croyants, et partenaires politiques et économiques parfois privilégiés du trône.
Cela a historiquement offert aux juifs un cadre prévisible : en prêtant allégeance au souverain, ils inscrivent leur loyauté dans une légitimation religieuse, sans pour autant renier leur identité juive.
Dans le contexte contemporain, marqué par la recomposition des relations entre le Maroc, Israël et les diasporas juives, le trône alaouite devient un symbole diplomatique. Il est mobilisé comme garant d’un islam de tolérance et comme référence partagée qui permet aux juifs d’origine marocaine de concilier attachement au royaume et intégration dans d’autres sociétés.
La mémoire des protections octroyées, des juifs de cour et de la relative absence d’une doctrine antisémite d’État nourrit un récit où le trône apparaît comme médiateur historique entre judaïsme marocain, pouvoir musulman et ouverture internationale. Dans la diaspora aussi, on retrouve cet attachement. Le trône a contribué à forger une identité judéo-marocaine singulière, dans laquelle la loyauté au trône demeure un marqueur fort, même au cœur des diasporas, réunissant musulmans et juifs autour du projet commun de développer la singularité marocaine.
Mohammed V et Mohammed VI jouent tous deux un rôle central dans la construction d’un récit judéo-marocain où le trône alaouite apparaît comme un exemple universel.
Les études sur la monarchie soulignent que Mohammed V , en tant qu’Amir al-Mouminine, mobilisait sa valeur de commandeur des croyants pour incarner un islam national-inclusif, protecteur des communautés « du Livre », et refusait une instrumentalisation raciale des juifs par le régime de Vichy, lorsque ses pouvoirs le permettaient.
Mohammed VI, monté sur le trône en 1999, inscrit sa légitimité dans la continuité de son grand-père, notamment en entretenant un lien d’amour avec les diasporas judéo-marocaines. Son règne est marqué par un discours récurrent sur l’ islam du juste milieu et la reconnaissance de la composante juive (Constitution de 2011) par des gestes concrets envers les communautés juives, que ce soit par la restauration de synagogues et cimetières ou par le soutien à des initiatives mémorielles. Mohammed VI réactive le récit de protection inauguré par Mohammed V et le met au service d’une image internationale du Maroc comme espace de coexistence.
Le premier a posé les gestes fondateurs de protection et d’indépendance, le second modernise cette tradition en l’inscrivant dans les registres de la diplomatie et des droits de citoyenneté.
