Le voyage dura deux jours, en train, dans des wagons à bestiaux, puants à souhait. Mes camarades d’infortune, trouvaient encore la force pour plaisanter, et disaient qu’on allait nous liquider au « crématoire », dès notre arrivée.

Nous étions tellement découragés que ces plaisanteries déplacées ne nous faisaient aucun effet. Tout nous était égal.

Quand le train stoppa, nous vîmes par les fentes des planches, sur le quai, des soldats allemands qui attendaient la réception du convoi. Ils portaient l’insigne des SA.

Débarqués, mis en rangs avec grandes difficultés (nous étions tous des malades, avec des moyens restreints pour nous mouvoir) on nous dirigea vers le nouveau camp. Notre marche ressemblait à la marche de Zombies.

Ce qui était étonnant, et peu usuel, on n’entendait pas les cris de colères des gardes qui devaient nous accompagner, au moment d’un transfert. Ils étaient calmes et nous suivaient sans ronchonner. On n’était plus habitués à pareil traitement.

En marchant lentement, ce transport de « déchet humain » arriva au camp de NIEDERKIRSCH, qui était (on l’a appris plus tard) un Herholungslager (camp de rétablissement !!!). Un camp prévu pour des malades.

Pas de travaux sur chantier extérieur. On pouvait rester au repos, au lit, et être « soigné ». Je commençais à respirer un peu mieux ; j’étais sauvé, du moins pour le moment, et cela me suffisait.

Deux médecins français passaient régulièrement dans les chambrées pour visiter les malades. Ils n’avaient que très peu de moyen à leur disposition (un rouleau de papier crêpe et un flacon de liquide rouge), mais pour nous c’était énorme. On s’occupait de notre santé !!!

En plus, du fait que je m’adresse à eux en français, et constatant mon état général, ils me prirent en amitié. Je présume que mon jeune âge y contribua aussi. De temps en temps, quand ils en avaient la possibilité, ils m’apportaient, en cachette, un peu de sucre cristallisé, en me disant « mange ça, cela te fera du bien pour tes doigts gelés ». Je ne suis jamais arrivé à me souvenir de leur nom…

Je sais, que cette histoire est difficile à croire : un Herholunsglager !

Même des anciens déportés à qui j’ai raconté ces faits, m’ont regardé comme un dingue, mais c’est la stricte vérité, et il faut que cela se sache. Pourquoi, les Allemands ont-ils agis de cette manière ? Je ne vois qu’une raison : pour brouiller les pistes et faire croire qu’ils étaient humains…

N’oublions pas que ces évènements se passaient fin 1942, et que la conférence de Wansée a eu lieu au début de la même année, où les nazis décidèrent la destruction systématique de tous les Juifs d’Europe.

La création de camps de malades est ainsi difficile à imaginer…

Après un repos de quelques semaines, nous fûmes transférés dans un autre camp pour « malades légers » à GROSSARNE. Là aussi, on était en convalescence. Pas de travaux lourds, mais la nourriture était toujours aussi mauvaise et pauvre . Des choux à l’eau, et des rutabagas.

Surtout que le Lagerführer, de temps en temps, nous faisait le coup d’escamoter la ration de pain des 600 hommes, en nous donnant des patates gelées à la place. Il revendait au marché noir la farine et faisait du troc pour avoir de l’alcool. Pas de réclamation de notre part !

Après cette période de repos, on a tout de même repris quelques forces, et un beau jour (ce qui n’est qu’une manière de parler), un haut fonctionnaire allemand est annoncé.

Les changements n’étaient pas tellement appréciés dans les camps. On tombait chaque fois plus mal.

Je reconnu le fameux Autschil, le « marchand de bestiaux ». Il venait pour faire son marché. On avait besoin de 200 hommes pour un travail facile, assis et à l’intérieur, sans fatigue, dans une fabrique de munitions à LUDWIGSDORF (près de Breslau – Kreis Glatz bei Neurode).

Un travail, à l’intérieur, en hiver, quelle aubaine . Mais quel travail…

Bien entendu, je fus parmi le groupe choisi, et quittai ces lieux « hospitaliers », à la fin de la journée.

Nous sommes arrivés dans le nouveau camp, quand il faisait déjà nuit, et nous vîmes, sous le reflet des projecteurs de la place d’appel un spectacle hallucinant : des hommes alignés pour le comptage, de couleurs différentes. Des rouges, des jaunes clairs, et des verts !

On aurait dit des squelettes colorés pour un bal costumé. C’était aussi, des malades faibles, qui se préparaient à partir au travail. Nous, par rapport à eux, avions « bonne mine », puisque nous venions de nous reposer pendant quelques semaines.

C’est la poudre de dynamite, utilisée dans l’usine, qui laissait ces traces sur la peau. La matière était grasse, et pour s’en débarrasser, on avait besoin d’eau chaude et du savon. Les civils allemands, travaillant à nos côtés, recevaient, journellement des vitamines, du lait et du potage avec les timbres supplémentaires de ravitaillement, et avaient accès, après le travail aux douches chaudes. Nous rien.

LUDWIGSDORF, était un petit village, où l’on avait construit cette usine de munitions. On y fabriquait les grenades à mains avec ce fameux manchon, que les actualités nous avaient fait découvrir.

Je suis arrivé dans ce nouveau camp le 1er mars 1943. Le lendemain, nous étions au travail.

A l’entrée de l’usine, gardée par une milice en uniforme, gardiens de la fabrique, au-dessus du porche d’entrée, figurait en grandes lettres l’avertissement suivant : l’apport de matières inflammables, ou de matériels pour fumeurs est strictement interdit.

A notre arrivée, et à la sortie, tous les jours, cette milice nous fouillait très scrupuleusement, malgré la surveillance de nos gardes, qui nous accompagnaient du camp.

L’usine tournait jour et nuit, sans arrêt, suivant un roulement par trois équipes. Le matin, de 6h à 14h, puis de 14h à 22h, et l’équipe de nuit fermait la marche, avec un travail de 22h à 6h du matin.

Mes premières impressions furent très mauvaises. Je me suis retrouvé devant une table à casiers, et une balance style pharmaceutique, très précise, et il fallait peser quelques grammes de poudre jaune, additionnée de poudre rouge, et verser le tout dans les presses se trouvant devant nous.

Ensuite, par un système de glissement, la presse faisait pénétrer ces casiers dans la grande machine qui pressait cette poudre en bloc solide. Nous étions assis par rangée, et chacun de nous avait « ses presses« . Tout de suite, je fus pris à la gorge par la poussière, et je me mis à tousser.