Commençons cette chronique par une petite visite à Ésope (7ème-6ème siècle av. EC) écrivain grec d’origine phrygienne, à qui on attribue la paternité de la fable comme genre littéraire. Bien sûr nous pensons tous à Jean de La Fontaine qui s’est beaucoup inspiré d’Ésope et lui a d’ailleurs rendu hommage. Les fables d’Ésope étaient écrites en prose sous forme de contes. Nombre d’entre elles ont donné naissance à des expressions courantes, telle celle qui nous intéresse cette semaine : « Crier au loup ». Je ne résiste pas au bonheur de vous citer ce texte, tant il nous apporte de fraîcheur en ces temps moroses.

Le garçon qui criait au loup !

Il était une fois un jeune berger qui gardait tous les moutons des habitants de son village. Certains jours, la vie sur la colline était agréable et le temps passait vite. Mais parfois, le jeune homme s’ennuyait.

Un jour qu’il s’ennuyait particulièrement, il grimpa sur la colline qui dominait le village et il hurla : « Au loup ! Un loup dévore le troupeau ! »

A ces mots, les villageois bondirent hors de leurs maisons et grimpèrent sur la colline pour chasser le loup. Mais ils ne trouvèrent que le jeune garçon qui riait comme un fou de son bon tour. Ils rentrèrent chez eux très en colère, tandis que le berger retournait à ses moutons en riant toujours.

Environ une semaine plus tard, le jeune homme qui s’ennuyait de nouveau grimpa sur la colline et se remit à crier : « Au loup ! Un loup dévore le troupeau ! »

Une nouvelle fois, les villageois se précipitèrent pour le secourir. Mais point de loup, et rien que le berger qui se moquait d’eux. Furieux de s’être fait prendre une deuxième fois, ils redescendirent au village.

Le berger prit ainsi l’habitude de leur jouer régulièrement son tour… Et chaque fois, les villageois bondissaient sur la colline pour trouver un berger qui riait comme un fou !

Enfin, un soir d’hiver, alors que le berger rassemblait son troupeau pour le ramener à la bergerie, un vrai loup approcha des moutons…

Le berger eut grande peur. Ce loup semblait énorme, et lui n’avait que son bâton pour se défendre… Il se précipita sur la colline et hurla : « Au loup ! Un loup dévore le troupeau ! »

Mais pas un villageois ne bougea… « Encore une vieille farce ! dirent-ils tous. S’il y a un vrai loup, eh bien ! Qu’il mange ce menteur de berger ! »

Et c’est exactement ce que fit le loup !

Crier au loup signifie alerter à propos d’un danger qui n’existe pas. Ce peut être grave, autant que de ne pas alerter à propos d’un danger qui existe.

Or il se trouve que la semaine passée nous a apporté un exemple du premier cas, et celle-ci (samedi prochain) un exemple du second. Vous avez tous en tête l’accident survenu au cimetière parisien de Pantin, dans un carré confessionnel israélite (48ème division), lundi dernier 20 mars. Un camion de service de la Ville de Paris, en voulant éviter une voiture particulière qui lui refusait la priorité, a empiété sur la bordure de ladite division, renversant un certain nombre de stèles et déplaçant quelques pierres tombales. Les témoins de l’accident ont confirmé cette version des faits, ajoutant que la vitesse excessive de l’un des véhicules en a été la cause (outre le refus de priorité), et que c’est pour éviter un arbre que le camion de service a fait cette embardée, causant les dommages que des photos, tournant en boucle sur les réseaux sociaux, ont permis à tout un chacun de visualiser.

La Ville de Paris ayant tardé à communiquer sur ce sujet (elle ne l’a fait que vendredi), probablement en raison d’une enquête, les utilisateurs de Facebook se sont déchaînés pour dénoncer un acte antisémite. Tous les délires se sont donné libre cours, y compris sur le numéro de la 48ème division correspondant, selon eux, à la date de la création de l’Etat d’Israël !

En l’absence de tags qui signent en général les profanations, on a dépêché sur place des pseudo-commissions d’enquêtes qui, smartphone en main, ont filmé sous toutes les coutures l’angle de chute des stèles pour « prouver » qu’il ne s’agissait pas d’un accident, mais d’un attentat antisémite. – Rien n’y a fait : ni les communiqués du CRIF, du Consistoire et de la Hevrah kadishah (toilette rituelle), ni même la visite sur place du grand rabbin de France, Haïm Korsia, confirmant la thèse de l’accident, n’ont suffi à désarmer les polémiqueurs des réseaux sociaux.

Je vois là la réaction anormale de nombreux coreligionnaires – certes justifiés dans leurs peurs par d’autres actes, réellement antisémites, eux – et qui, de façon irrationnelle, crient au loup à tort et à travers.

N’y a-t-il pas assez de véritables raisons de se mobiliser pour ne pas en créer d’autres sans fondement ?

Pour avoir fréquenté professionnellement les cimetières durant plus de cinquante ans, je puis témoigner que les vitesses des véhicules, les priorités à droite et autres règles sont très peu respectées. Autant je ne peux imaginer une croix gammée apparaissant par hasard sur une tombe juive, autant je peux comprendre les causes de l’accident du cimetière de Pantin alors que vous avez des carrefours tous les cinquante mètres, de par la configuration en carrés !

En revanche, et à moins de 48 heures de l’événement, je m’inquiète du peu de réactions des mêmes réseaux sociaux face à l’annonce d’une manifestation autorisée par la Préfecture de police de Paris place du Châtelet samedi après-midi prochain, 1er avril. Cette manifestation est organisée par plusieurs associations, dont le CAPJPO-EuroPalestine, le PIR (Indigènes de la République), le Collectif BDS 57, les comités BDS France 34, Lille Métropole qui, toutes appellent à manifester le samedi 1er avril, contre l’oppression du Peuple palestinien depuis 70 ans, et pour le Boycott d’Israël.

Mais un communiqué du CRIF ajoute : « Si la manifestation est officiellement en soutien au peuple palestinien, les appels sur internet et les réseaux sociaux appellent directement au « boycott d’Israël » et à la « séparation du CRIF et de l’Etat ». Personne ne peut donc ignorer que la manifestation annoncée pour le 1er avril est en réalité un appel à la haine d’Israël et par extension à la haine des Juifs. »

Le CRIF et différentes associations juives (SPCJ, BNVCA, etc.) alertent le Préfet de Police sur le caractère hautement dangereux de ce rassemblement « pacifique » qui, en réalité, s’apparente à certaines manifestations nazies des années 30 en Allemagne.

De son côté, JForum écrit : « Il est pour le moins insupportable que le gouvernement et la Préfecture aient autorisé un rassemblement qui affiche clairement la haine antisémite en laissant entendre que l’Etat Français serait aux mains du CRIF et donc des Juifs !

Depuis la seconde Guerre mondiale c’est la première fois qu’une organisation utilise le thème du « complot Juif » et de la mainmise des Juifs sur le pouvoir ! […] On sait que CAPJPO Euro-Palestine est une organisation islamiste, proche de certains groupes terroristes comme le Hamas. Que ses objectifs sont de diffuser la haine d’Israël et des Juifs à travers l’organisation islamiste BDS. Et, à terme, de détruire l’Etat d’Israël. »

S’il est une occasion de crier au loup, c’est bien celle-ci ! Il est vrai que l’événement aura lieu un shabbat et qu’il risque de dégénérer gravement. Il n’empêche qu’en cette période électorale, il y aurait lieu de se mobiliser auprès des candidats à la présidence de la République via les réseaux sociaux.

Si, contrairement à moi, vous savez déjà pour qui vous voterez, interpellez votre candidat (je n’ose ajouter un (e), mais j’en parlerai dans une prochaine chronique) et exigez de lui qu’il s’oppose publiquement à la manifestation du 1er avril qui n’a hélas rien d’un poisson.

Et n’oublions pas : crier au loup à tort peut être dangereux. Ne pas pousser un cri d’alarme amplement justifié peut se révéler fatal.

Daniel Farhi.