Un terrible fait divers s’est produit cette semaine à Brooklyn dans une famille juive très orthodoxe. Sept de ses enfants, de 5 à 16 ans, sont morts dans l’incendie de leur maison dans la nuit de vendredi à samedi dernier, c’est-à-dire pendant le shabbath.

Les seuls survivants de la famille Sassoon sont le père, Gabriel, qui se trouvait en Israël, ainsi que la mère, Gayle et l’une des filles, Tsipora 15 ans, toutes deux gravement brûlées.

Les sept petites victimes ont été inhumées à Jérusalem dès dimanche. L’origine de l’incendie est la plaque chauffante spéciale pour le shabbath qui maintient les aliments au chaud, ce qui évite d’enfreindre l’interdiction de cuisiner ce jour.

La famille Sassoon, qui vivait en Israël, était revenue aux Etats-Unis depuis peu pour se rapprocher des siens. Elle habitait une petite maison dans cette banlieue orthodoxe de New York.

En apprenant cette tragédie, j’ai machinalement pensé à l’histoire du célèbre rabbin du Talmud, Elisha ben Abouya, appelé Aher, l’Autre, après son apostasie.

Qu’est-ce qui avait amené ce très grand sage et érudit à rejeter la religion au point de se promener à cheval le shabbath dans son village ? C’est le Talmud (traité Haguiga) et le midrash (Kohéleth Rabba) qui l’expliquent.

Un jour, il se promenait dans la vallée de Guinossar lorsqu’il aperçut un homme qui grimpait à un palmier et qui attrapa dans un nid d’oiseau la mère qui couvait,  laissant les petits. Puis il redescendit sans aucun problème. Or, ce faisant, il avait enfreint deux commandements contenus dans la Torah : celui de monter à un arbre pour saisir un oiseau un shabbath, et celui d’avoir pris la mère alors que c’est l’inverse que prescrit le Deutéronome (22:6), à savoir de laisser partir la mère et de prendre les oisillons.

A la fin de ce même shabbath, il vit un homme monter à un palmier jusqu’à un nid, attraper les oisillons et laisser partir la mère. En redescendant de l’arbre, cet homme fut mordu par un serpent et mourut.

Or, il n’avait ni enfreint le shabbath, ni détourné le commandement de la Torah, lequel pourtant se termine ainsi : « (En agissant de la sorte) tu auras prospérité et longue vie ». Une autre fois, il vit la langue de rabbi Houtspit hametourgueman (le traducteur), supplicié par les Romains, dans le groin d’un porc. Il s’écria : « La bouche qui a émis des perles traîne dans la poussière ! » Et il apostasia, non sans affirmer : « (s’il en est ainsi) leth dine veleth dayane, c’est qu’il n’y a ni justice, ni Juge ! »

La famille Sassoon respectait scrupuleusement le shabbath et ses interdits. « Mes enfants étaient si purs », s’est lamenté leur père face à leurs sept dépouilles. Il a ajouté : « Je ne sais pas comment j’ai pu tout avoir et désormais plus rien. […] L’unique façon de survivre à cette tragédie est une dévotion complète, absolue et totale à mes convictions religieuses ».

Deux hommes – Elisha ben Abouya, Gabriel Sassoon –, deux réponses diamétralement opposées. Le premier a rejeté les pratiques et la foi juives, ne conservant que ses immenses connaissances pour lesquelles son fidèle disciple, rabbi Méir, continua de le consulter jusqu’à sa mort ; le second, Job des temps modernes, se maintient dans sa foi, dans sa religion et dans ses pratiques envers et contre tout. – Ça ne vous rappelle pas quelque chose ?

Oui, la Shoah. Parmi les survivants, beaucoup, à l’instar de Elisha ben Abouya, ont rejeté en bloc tout leur judaïsme (mais pas leur judéité), s’écriant : où était Dieu pendant la Shoah ? S’Il existait vraiment, Il n’aurait pas laissé faire ça !

D’autres se sont interrogés sur cette identité qui les avait rattrapés et ont cherché à connaître ce judaïsme qui ne leur avait pas été transmis, parfois parce que ceux qui auraient pu le leur transmettre avaient été déportés.

Il faut admettre qu’Elisha ben Abouya a vécu une shoah, au sens biblique de ce terme emprunté au livre de Job. Tout son monde, ses êtres chers, ses valeurs se sont effondrés sous ses yeux, et justement parce qu’il avait la foi et les connaissances, il a été ébranlé jusqu’au tréfonds de lui-même.

Il a tout abandonné. Gabriel Sassoon a aussi vécu une shoah familiale comme celle de Job qui avait perdu tous ses fils en un jour. Sa réponse (pour l’instant) est de persévérer dans sa foi et ses pratiques dont pourtant au moins l’une d’elles a entraîné cette tragédie. Bien sûr, comment ne pas penser à la parabole du renard et des poissons de Hillel.

Souvenez-vous ; le renard, au bord de la rivière, dit aux poissons : dans la rivière les pêcheurs vous attrapent  pour vous manger. Venez donc sur la berge, vous y serez en sécurité !

Et les poissons de lui répondre : si dans l’eau, qui est notre élément vital, nous sommes en danger, à combien plus forte raison le serons-nous hors de notre élément !

C’est ce que les Juifs ont lancé à leurs détracteurs qui voulaient leur faire abandonner la Torah : si déjà avec elle nous sommes en danger, que serait-ce sans elle ?

Le mauvais esprit d’un rabbin libéral (!) pourrait consister à dire que tous ces expédients technologiques pour contourner des interdits bibliques, en l’occurrence celui de ne pas faire de feu le shabbath, outre leur aspect casuistique, peuvent entraîner certains dangers.

Je n’en ai pas le cœur devant l’horreur vécue par cette famille. En revanche, j’ai lu que dans la maison incendiée, les pompiers n’avaient pas trouvé trace de détecteurs de fumée aux étages où dormait la famille.

Il n’y en avait qu’en bas, dans la cuisine, mais inaudibles aux étages. Cela me fait à nouveau penser à un adage talmudique : אין סומכין על הנס (ène somekhine al haness), « on ne doit pas s’appuyer sur le miracle ». Autrement dit, on ne peut attendre du Tout-Puissant qu’Il nous protège contre nous-mêmes, c’est-à-dire si nous ne nous protégeons pas nous-mêmes.

Il n’est pas question d’accabler ou de culpabiliser les survivants de ce drame, mais seulement d’attirer votre attention, chers lecteurs, sur la campagne actuelle concernant la pose obligatoire de détecteurs de fumée dans nos demeures.

La mezouza ne saurait les remplacer, sauf à tomber dans la superstition dont Voltaire disait qu’elle est à la religion ce que l’astrologie est à l’astronomie.