2011 à 2015, de New York au Carton de Lille

Dans un précédent article (Israël magazine, 31 mai 2011), je terminais mes propos par cette formule « Que la Vérité passe de la puissance à l’acte ». A croire que la magie ait opéré. Mais qu’en est-il de ce miracle (le vertige de ces mois passés en 2011 étant à la mesure de ce miracle) ?

Au cours de l’audience du 23 août 2011, Benjamin Brafman, l’avocat de Dominique Strauss-Kahn* a souligné l’ «intégrité » du procureur. A croire la qualité rare en ce monde.

Ce mot est de surcroît d’une résonance étrange. Qui, en effet, dans cette curée, s’en est porté digne ou méritant ?

DSK est libre. Mais de quel matériau est-elle cette liberté ? Le regard désormais que les Autres portent et porteront sur lui, le même, tentaculaire, soupçonneux, déboutera cette liberté.

Une liberté accordée mais douteuse, menottée par ce même regard collectif nourri de toutes les distances (géographique, culturelle, sociale…) et de toutes les frustrations.

Pourquoi ne paye t-il pas encore au nom des femmes, des pauvres, des envieux, des violées et des agressées, lui, le Désaxé, le Symptôme du Mal ?

DSK est libre. Comment va t-il payer à nouveau cette liberté ?
Ce lynchage porte en lui les stigmates de sa violence incarnée : cette issue promet-elle renouveau ou n’est-elle qu’un labyrinthe arque bouté sur une vase d’antan (une crasse non lavée-levée de rumeurs, de refoulements, de pulsions…).

L’anti-héros sans liberté a écrit à son insu un roman d’apprentissage à l’envers, qui porte les marques de son propre négatif : de l’homme en vue, de renommée, triomphal, il est devenu l’homme vu, trop vu, mal vu,

La réputation, déchu.

Marqué à présent par toutes les fatalités du monde, il est le Soupçon, celui qui portera en lui, de cette liberté déficiente, non pas cette intégrité citée par Benjamin Brafman mais le jamais-assez : jamais-assez payé les malheurs du monde, les injustices, jamais assez avoué sa faute, La faute originelle.

Le Soupçon et l’inachevé (la bête n’est pas encore achevée) font partie de son Histoire. L’homme du malaise, de la chambre mi-close emportera sans doute avec lui les vestiges de toutes les culpabilités, ces souvenirs-là de New York, ceux d’une ville de sortilèges et d’un champ de bataille : sera t-il libre d’y revenir sans craindre le crachat de ce Regard collectif ?

DSK… libre ? Il en portera le poids effarant de la culpabilité.

On ne croit jamais tout à fait à un miracle, peut-être s’y efforce t-on pour braver la peur. De cette liberté acquise, aux prises avec ce vertige, des questions affleurent : quand cessera cette cacophonie ? La série américaine prendra t-elle fin ou la France rivalisera t-elle ? Que peut-il arriver à nouveau ?

Libre et…désiré ?

Les distances créent d’étranges effets de loupe.

Distances géographiques : là-bas, durant de longs mois, on pouvait l’oublier, progressivement, insidieusement. Ses « amis » socialistes, ici, un peu contrits pouvaient enfin se lancer dans la bataille aux primaires et convoiter les premiers rangs.

Distances morales : l’homme est devenu l’objet-monstre qui a permis de fracasser toutes les modérations, toutes les nuances et d’étaler les contrastes au grand jour du manichéisme (lutte des classes, révolutions humaines de tous ordres permettant à ceux qui se taisaient de s’exprimer, voire d’insulter –tel le « Shame on you » de la cohorte des femmes de chambre à New York-, de devenir stars des podiums et de créer un effet de masse pour réveiller la planète.

Et bien d’autres encore.

Mais la distance géographique tend à s’amenuiser désormais. DSK a émis le souhait de « rentrer à la maison ».

Or, ce rapprochement semblerait gêner, cette soudaine humanité de l’homme-monstre, de l’homme de paroles qui réapparaît sur la scène, une autre, cette fois, celle d’une autre rive à rejoindre. Le voilà réapparu et parlant. De l’oublié, du distancié (mis à l’écart), il revient-revit et gêne. Mais la distance résistera : gêneur, il troublera ; le Regard de New-York se réverbérera en France.

L’homme mobile–immobile (mobile exploité par les faux justiciers, par les cow-boys de la Loi et des certitudes infranchissables, par la masse in-humaine ; homme assigné, sommé, épié) déchaîne à nouveau les hirsutes, puisque sa liberté récente, proclamée, le désenchaîne de toutes les vindictes de la horde.

Inacceptable que la proie s’échappe, que la meute reste sur sa faim, elle, qui n’a pas achevé son travail de dépeçage. Le Mâle-Mal n’a pas eu le temps de se bonifier en purgeant sa peine. Il n’a pas expié. Il porte l’opprobre et le vice.

Verdict de l’infanterie qui s’est vautrée dans la mauvaise foi et le mensonge et qui réclame la vérité, celle-ci, la seule : que la victime présumée demeure cette figure sauve au nom de toutes et que le coupable (présumé) soit condamné pour crime contre…toutes.

Pour que Dominique Strauss-Kahn s’en sorte, sans doute faudrait-il qu’il se dérobe à cette liberté qui le condamne, qu’il reconquiert l’ab-solu : ainsi, l’homme qu’on a détruit pourrait ne plus coïncider avec ce passé-là, cette réputation, qui ne le lierait plus.

———————————————————————————————-*Nous emploierons à la suite de l’article les initiales du nom pour plus de simplicité typographique mais sans jamais brandir ce sigle-logo comme il est devenu si coutumier de le faire, le martelant avec tant d’inélégance.