Voilà quelques mois maintenant, Dolores O’Riordan nous a quittés. Pour tous ceux qui ont grandi dans les années 90, que l’on soit fan ou non, l’interprète de Just My Imagination et Promises a incarné la bande son de l’enfance ou de l’adolescence. Une voix puissante et inimitable, un rock brut, des ballades solaires ou mélancoliques, les Cranberries ont marqué la décennie. Alors forcément, tous les trentenaires (ou en passe de l’être) en avaient gros sur la patate ce jour-là. Et je dois bien l’admettre, je ne faisais pas exception.

Puis, j’ai lu une remarque anonyme, perdue dans les méandres de la toile… Quelque part, quelqu’un a cru bon d’écrire que puisque cette chanteuse était quand-même plutôt « réac », il ne pleurerait sans doute pas longtemps « la personne ». Cette phrase m’a, à la fois, sidérée et terrifiée.

J’entends bien que l’intention était de signaler que, talents musicaux ou pas, l’anonyme en question était en désaccord avec les opinions déclarées de la défunte artiste. Mais si j’ai ressenti nausée et tristesse infinie, c’est parce que ce que cette formulation laisse transparaître, est un phénomène bien plus inquiétant que l’indélicatesse (dont ont également fait preuve nombre de médias) consistant à cracher sur le corps encore chaud d’une femme qui, quoi qu’on en dise, n’était pas le serviteur de l’Antéchrist.

Il y a eu, dans la façon dont on a traité ce décès, une indécence qui aurait de quoi choquer si elle n’était pas tant le reflet de l’époque. Quelques mots sur ses tubes, surtout sur Zombie – ce qui donnait l’occasion de rappeler les polémiques ayant entouré la chanson – et puis, comme on a fini par le faire pour toute personne publique, une dissection en bonne et due forme du pedigree de l’intéressée, avec un intérêt tout particulier pour ce qui permettra de titiller un peu le clic.

Alors oui, Dolores O’Riordan était un personnage haut en couleurs et ne faisait pas toujours preuve de délicatesse ou de finesse dans ses interviews. Oui, elle a osé mépriser le sacro-saint féminisme (avec des arguments plus que discutables, on en conviendra aisément) et a osé exprimer une opinion à contre-courant concernant l’IVG. Etant assez croyante, la rockeuse affirmait, en effet, y être opposée.

On peut, bien entendu, être en désaccord le plus total avec ces propos. On peut aussi, évidemment, le dire – être mort ne vous rend pas idéologiquement inattaquable. Mais le choix des mots, on ne le répétera jamais assez, est crucial. Laisser entendre que quelqu’un de « réac » est une personne sur laquelle on ne risque pas de pleurer beaucoup lorsqu’elle sera passée outre, résume finalement assez bien ce qui devrait tous nous travailler : il est un réflexe qui dit « si tu ne penses pas comme moi, tu ne fais pas partie du camp du Bien et ta qualité d’être humain pourrait en pâtir ».

Ce réflexe, il a toujours été là. Les guerres idéologiques et de religions en sont un exemple parfait. En revanche, à l’heure où tous – journalistes, politiques, chroniqueurs, religieux et philosophes confondus – s’affolent et s’agitent pour savoir « comment sauver le vivre-ensemble », il me semble que travailler sur ce vilain instinct primaire ne nous ferait pas de tort.

Parce que cet instinct, il se manifeste dans le quotidien, dans les discussions badines aux terrasses des cafés, dans la rue après avoir vu un film avec des amis, ou en papotant avec le libraire du coin. Partout où le tissu social se crée, il risque d’être déchiré par la tentation du monopole du Vrai et du Bien.

Je repense régulièrement à cette phrase anonyme. Et plus j’y reviens, plus il m’apparaît évident qu’elle résume à merveille ce qui constitue, sans doute, notre plus grosse entrave sociétale, politique et humaine : le mépris de l’adversaire, sans discernement de gravité dans les conflits. Le désaccord idéologique est vécu comme une déclaration de guerre et cela, quel que soit le degré de divergence, l’agressivité ou le caractère pacifique du discours, ou le sujet traité.

Faire la distinction entre un individu présentant des convictions qui heurtent quelque peu les nôtres et un individu qui profère des incitations à la haine, cela pourrait, à tout le moins, être une bonne base pour ne pas tous se taper dessus.

Malheureusement, la « culture » des réseaux sociaux, qui s’est imposée dans le quotidien de tout un chacun, n’encourage pas vraiment à prendre du recul et faire le tri.

Au-delà de la pulsion de micro-débat par commentaires interposés, le plus bel exemple de stérilisation intellectuelle pourrait probablement être cette mode des petits croquis, de type bandes dessinées « éducatives » qui se répandent plus ou moins régulièrement sur la toile. Il s’agit, en effet, « d’éduquer » ou de « rééduquer » un adversaire idéologique en prenant généralement un ton condescendant pour déverser un discours pédiatrique, voire pathologisant sur celui qui ne pense pas comme il faut. Oui, car bien souvent (pas toujours), en fait de pédagogie, on a l’air d’offrir du mépris.

Il n’est pas certain que ceux dont les opinions devraient être ébranlées voient leur monde chamboulé par des saillies qui semblent davantage servir à des êtres déjà « éclairés » à se conforter dans leurs certitudes.

La vocation initiale derrière ces dessins n’est certainement pas celle-là. Il s’agit, bien évidemment, de tenter de faire passer des idées parfois complexes – et hermétiques pour certains – en synthétisant les fondamentaux. Parfois, un bon dessin vaut mieux qu’un long discours.
Le problème est que certains sujets méritent que l’on prenne le temps d’entrer dans la complexité : l’identité, le sexisme, les genres et toutes les questions sociétales. Or, ces BD tentent de simplifier les choses pour que le message soit clair.

Dans ma peut-être grande naïveté, j’ai tendance à penser que ce n’est pas en prenant les gens pour des enfants ou des idiots que l’on va les faire évoluer, les émanciper ou les tirer vers le haut.

Que nos opinions aillent dans le sens de ces « dessins du progrès » ou non, il serait sans doute profitable à tous que nous nous gardions de sombrer dans la tentation des simplifications tweetesques et facebookiennes. Car si ces réseaux sociaux ont des vertus, ils ont pour tare et danger premiers de nourrir abondamment l’autosatisfaction et l’ego.

Si le but est de faire changer des mentalités, rien ne vaut, a priori, un débat ou une discussion dont le corollaire n’est pas d’être mis en avant pour sa belle âme ou son bel esprit, mais de faire avancer la réflexion.
Bien sûr, l’un n’empêche pas l’autre. Mais la culture de l’immédiateté, de l’instantané, du « simple et efficace » véhiculée par la toile de Narcisse a vraisemblablement peu de chance de nous pousser à l’introspection et la nuance.

Dans un article de journal ou de blog non plus, les choses ne semblent jamais suffisamment fouillées, creusées. Et c’est tant mieux ! Cela prouve qu’il y a toujours quelque chose à ajouter, toujours quelque chose à questionner. Par conséquent, réduire des sujets sérieux et délicats à quelques caractères ou un dessin, si pertinent soit-il, ne se révélera sans doute pas le moyen le plus efficace de nous sortir de nos zones de confort et de vérités révélées.