La passion du djihâd

Le XXème siècle est marqué par trois grandes périodes de guerres saintes qu’il conviendrait de qualifier ainsi : le djihâd ottoman, le djihâd occidental et le djihâd diplomatique.

En 1908, l’empire ottoman fait figure d’enfant malade de l’Europe. Il a perdu la majeure partie de ses colonies.

La France s’est installée en Algérie et en Tunisie, les Britanniques lui ont ravi l’Égypte. Son territoire continue à se réduire par les Balkans qui se soulèvent. Plus grave encore, le pays est secoué par des dissensions qui le menacent de l’intérieur.

De ces difficultés émerge un parti politique au discours nationaliste : les Jeunes-Turcs. Ce parti pro-occidental, résolument tourné vers le progrès, recherche des alliances en Europe pour l’aider dans sa transition industrielle. Ennemis des Britanniques et de la Russie, ils trouvent une oreille attentive outre-Rhin.

La relation les amène, en novembre 1914, à engager la Turquie dans le conflit mondial au côté du Reich allemand. Une victoire finale contre l’Entente leur assurerait un retour au tout premier plan des puissances occidentales.

L’entrée en guerre des Turcs prend une tonalité religieuse, en tant que commandeurs des croyants, le sultan appelle au djihâd dans une longue homélie qui se termine ainsi :

« O Musulmans, épris de gloire et de félicité, prêts à sacrifier votre vie et vos biens et à braver tous les périls et toutes les luttes pour la défense du droit, groupez-vous, solidaires et unis autour du Trône impérial, conformément à l’ordre du Très-Haut qui nous a promis le bonheur dans ce monde et dans l’autre, pressez d’une étreinte commune le socle du Khalifat et sachez qu’en ce jour où notre État se trouve en guerre avec la Russie, la France, l’Angleterre et leurs alliés, ennemis mortels de l’Islamisme, le Commandeur des Croyants, Khalife des Musulmans, vous appelle à la Guerre Sainte.

« Combattants musulmans ! Avec l’aide de Dieu et l’assistance spirituelle du Prophète, vous vaincrez et écraserez les ennemis de la religion et vous remplirez d’une joie éternelle les cœurs musulmans suivant la promesse divine. »

C’est dans ce contexte qu’ont lieu les premiers massacres commis sur des minorités chrétiennes.

Les plus atteints sont les Arméniens 1.2 million de morts, puis les assyriens 700 000 morts ainsi que les grecs pontiques 350 000 morts. L’épuration ethnique touche également des Yézidis.

Avant la guerre, cette région est l’un des berceaux du christianisme et compte prêt de 30 % de chrétiens (L’apôtre Paul, créateur du christianisme, est originaire de Tarse).

Après la guerre, il n’en reste plus que 1 %. Des crimes rituels sont effectués : crucifixions, brûlés vifs, égorgements, ainsi que des viols et ventes d’esclaves. Des combattants musulmans kurdes et tchétchènes viennent prêter main forte aux ottomans. Des villages entiers sont décimés. Les survivants fuient la région pour ne jamais revenir (c’est le cas des assyriens).

Le concept du djihâd est décrit au XVIIème siècle par le savant Hadrien Reland. Selon son étude, qui fait figure de référence jusqu’au XIXème siècle en France, le djihâd est « l’action de se dévouer corps et biens à la défaite des impies et des rebelles comme à l’affermissement et à la propagation de l’islamisme (…) Il n’y a pas d’action plus belle au monde que de prendre les armes pour marcher à cette guerre. »

Hadrien Reland précise les modalités de participation au djihâd. Tout homme, femme, esclave est tenu d’y participer. Ce devoir doit être accompli alors même que le maître ne l’ait consenti à l’esclave, le mari à sa femme, le créancier à son débiteur, les parents à leurs enfants, alors même que l’imam ne l’ait point ordonné.

Aucun musulman n’est autorisé à se rendre à l’ennemi sans se défendre de toutes ses forces. La femme se voit affligée d’une obligation encore plus stricte : elle doit combattre jusqu’à la mort car il ne lui est pas permis de vivre aux dépens de l’honneur.

Lorsqu’il s’agit de la défense d’un territoire, aucune inflexion n’existe à ce dispositif. S’il s’agit de porter la guerre chez les autres dans le but de propager la foi, l’obligation est moindre sauf si l’armée d’invasion est en infériorité numérique devant l’opposant ou que l’imam en ait donné l’ordre.

Toutes ces attaques sont régulées, une fois au moins chaque année une expédition doit être menée contre les infidèles.
Le djihâd a pour objectif la préservation et l’extension des territoires. C’est une guerre totale qui justifie l’usage de la violence et glorifie le martyr. Il s’agit d’un acte de ferveur spirituelle et de dévotion à dieu.

Cette idéologie n’inspire pas seulement les extrémistes musulmans. Hitler voit dans cette liturgie un formidable outil de propagation du nazisme. Pour ses vastes projets, une doctrine qui récompense l’héroïsme, qui glorifie le groupe devant l’individu, qui promet à ses martyrs la félicité dans l’au-delà est une bénédiction.

Il n’admire pas seulement l’islam, il l’adopte. Dans ses discours, sa posture, ses mises en scène, il joue les prophètes, il se donne une transcendance mystique. Il fait du Reich la religion du prochain millénaire. Il exalte l’effort de guerre, le sens de l’honneur, du sacrifice.
« L’individu n’est rien, seul compte le Reich » lance-t-il à ses officiers en les incitant à se suicider plutôt qu’à se rendre.

Ses écrits en attestent : il regrette que Charles Martel ait arrêté les mahométans. Il méprise la chrétienté la jugeant décadente et inféodée au judaïsme.

Il va reprendre à son compte chaque particularité du djihâd : la ferveur, la dévotion, l’expansion et bien sûr l’épuration.

Hitler n’a pas eu à inventer la solution finale, il l’avait devant les yeux. Le calvaire du peuple arménien s’étale dans les journaux, dans les témoignages (Aurora Mardiganian), les rapports auxquels il a accès. Le chiffre de 1.2 million d’Arméniens tués correspond au double de la population de la Palestine à cette époque.

Rien n’arrête sa détermination d’autant qu’il n’a aucune raison de craindre la réaction de ses ennemis. Malgré la défaite et le démantèlement de l’empire ottoman, Atatürk a pu sans être inquiété continuer à exterminer les arméniens jusqu’en 1920. L’occident n’est jamais intervenu pour secourir les minorités chrétiennes menacées. Pourquoi le ferait-il pour le peuple juif ? L’attentisme des occidentaux laisse à Hitler carte blanche.

Tout ce qui a été fait au peuple arménien a été reproduit à l’identique, et à grande échelle, sur les juifs en Europe : déportations de masse, meurtres par petits groupes, camps de concentration, marches forcées, prisonniers torturés, affamés et incinérés. La seule innovation – si j’ose dire – de la barbarie Nazie a été les chambres à gaz : invention des ingénieurs de la machine de guerre allemande. Seul l’esclavage aboli au XIXème siècle en Europe est épargné au peuple juif.

Par bien des aspects, la Shoah a été une forme de djihad occidental auquel on a donné a posteriori le terme plus neutre de génocide.
Même l’obligation de porter un signe distinctif de couleur jaune (blanc pour les chrétiens) existe dans l’islam pour identifier les juifs.

En 1941, le mufti de Jérusalem Mohammed Amin al-Husseini (nommé à ce titre par les anglais) s’installe en Allemagne chassé de Palestine par les britanniques pour son activisme. La haine des juifs rassemble ces deux hommes. Ils se rencontrent en novembre. Hitler lui confie son intention de prendre le Moyen-Orient en passant par les Balkans.

Dans cette perspective, le führer lui demande son soutien au moment venu. Amin al-Husseini est ravi de cette rencontre. De retour à Jérusalem, le mufti exhorte les arabes à prendre les armes contre les britanniques et le mouvement sioniste. Il déclare : « si l’Allemagne gagne, le problème juif sera définitivement résolu.» On connait la suite. Malgré ses appels répétés au djihâd, l’état d’Israël est créé en 1947.

Son opiniâtreté aura néanmoins une conséquence non négligeable, le projet de foyer national juif est peu à peu abandonné au profit d’une solution à deux états.

Le réveil des nationalismes

Quand on parle du droit des Palestiniens à avoir un État, on oublie un peu vite que les Palestiniens sont le fruit des invasions arabes. Si les Palestiniens attendent depuis 60 ans un État, Juifs, Arméniens, Assyriens ont attendu, eux, pendant des siècles. On oublie un peu vite que ces peuples n’ont jamais cessé de revendiquer leur droit et qu’ils ont été massacrés périodiquement dans le seul but qu’ils n’obtiennent jamais ce droit.

Pendant 11 siècles, Arabes et Ottomans s’entendent sur la base d’une communauté de croyance pour conserver intact l’héritage territorial du califat des omeyades.

Les autres religions sont tolérées par l’islam tant qu’elles respectent les lois coraniques. Toute révolte est réprimée au nom de l’obligation principale du djihâd (la protection des territoires).

Les califats se succèdent effaçant peu à peu les traditions, les cultures antiques mais les religions continuent à maintenir un lien social et culturel assurant la survie de ces minorités.

A la fin du XIXème siècle les difficultés de l’empire ottoman réveillent les aspirations identitaires. La guerre va servir de prétexte à l’armée turque pour mettre un terme définitif à ces revendications.

Au même moment les Britanniques s’engagent sous la forme d’une déclaration, celle de Balfour, à mettre en place un foyer national juif en Palestine (sur l’ensemble du territoire, de la méditerranée à l’est du Jourdain). Trente ans plus tard l’État d’Israël voit le jour.

En réponse à la création de cet État, l’idéologie du djihâd trouve une nouvelle voie de contestation : le négationnisme.

Il s’agit non seulement de nier la réalité de la Shoah mais aussi de critiquer la légitimité du sionisme.

La « protection des territoires » ne se fait plus sur le terrain militaire mais sur le champ de l’opinion publique et de la diplomatie. De la même manière que les Turcs persistent à rejeter la réalité du génocide arménien, les pays musulmans vont dénoncer le sionisme israélien.

Leur dénigrement les mène jusqu’à l’ONU faisant du sionisme une forme de racisme (résolution 3379 et son abrogation 4686).

Et pourtant, le sionisme n’est rien d’autre que le droit de tout peuple à disposer d’un État sur sa terre d’origine.

C’est un droit naturel ouvert à tout peuple déraciné ou mis en minorité sur sa terre d’origine.

C’est un droit universel et imprescriptible dès lors que le peuple en question en fait la demande.

Restituer un territoire à son peuple d’origine engendre une crispation évidente. Ce droit s’oppose à la détermination des populations installées sur place depuis parfois des siècles. Le sentiment de possession d’une terre, quand vous y êtes né, est le même que le sentiment de possession d’un esclave quand celui-ci est né sur votre plantation.

Le temps passé efface la mauvaise conscience et la situation de fait devient certitude absolue. La transition est un déchirement. La France est bien placée pour le savoir avec l’Algérie. Aussi douloureuse soit-elle la transition doit être faite et elle n’est possible que selon deux options : le déplacement des populations indues vers leur terre d’origine ou l’intégration de ces populations dans le nouvel État.

La France a choisi la première option en Algérie, tandis que la deuxième solution est préconisée par la SDN en Palestine. Le mandat britannique stipule que le foyer national pour le peuple juif s’engage à intégrer les populations arabes et respecter leurs croyances :

« […] étant clairement entendu que rien ne sera fait qui puisse porter atteinte aux droits civiques et religieux des collectivités non juives existant en Palestine »

Depuis 60 ans, tout le débat sur le droit des peuples à disposer d’un État s’est focalisé autour du conflit israélo-palestinien, mais cette question n’est pas isolée.

Elle se posera nécessairement à l’avenir de manière plus large. Aucun continent ne sera épargné. En Europe, la question s’est posée récemment dans les Balkans mais Écossais et Catalans expriment également leurs souhaits d’autodétermination.

En Amérique, les tribus amérindiennes finiront tôt ou tard par obtenir un État.

En Asie, on pense au Tibet mais d’autres communautés souhaitent aussi se détacher du pouvoir central chinois.

L’Orient, où cette situation perdure depuis trop longtemps, sera balayé par bien d’autres revendications : celles des kurdes, des yazidis, des Mèdes, des kabyles et autres peuples berbères. Tous ces peuples le moment venu revendiqueront leur autonomie administrative.

Et alors la question qui s’est posée pour la Palestine se posera à nouveau : le déplacement des populations indues vers leur terre d’origine ou l’intégration de ces populations dans le nouvel État.

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