Mesdames et Messieurs,

Le peuple juif… Le Keren Hayessod donne consistance au sentiment d’appartenir à un même peuple juif, ce peuple qui est comme une  famille avec les membres de laquelle on se rencontre, on se souvient, on partage et on s’entraide. Etre lié au Keren Hayessod c’est bénéficier d’un titre de copropriété sur cette famille du peuple juif, dont Israël est le centre et Jérusalem le foyer. Nous sommes heureux d’être l’hôte de ce diner où le Keren Hayessod reçoit ses partenaires de l’Agence juive.

Cher Natan Sharansky, le peuple juif, c’est votre vie. Il y a trente ans, quand vous traversiez le pont entre Potsdam et Berlin, entre le goulag et la liberté, vous étiez déjà un héros. Grâce, entre autres, à  l’énergie de votre épouse Avital, vous étiez devenu au cours de ces neuf années de prison le visage des Droits de l’Homme et la fierté des Juifs du monde entier.

A votre procès, vous aviez déclaré : « Je n’ai rien à dire à la Cour, mais à ma femme et aux Juifs, je dis rendez-vous l’an prochain à Jérusalem ».

Et voilà que quarante ans plus tard, vous venez, Président de l’Agence juive, ausculter la communauté juive de France, pour mesurer dans notre pays, l’antisémitisme qui l’an dernier a conduit huit mille Juifs à faire leur Alyah. Qui aurait imaginé pareil scénario ?

Notre situation n’a rien de commun avec ce que vous avez connu en Union soviétique. Notre Premier ministre a répété que sans les Juifs, la France ne serait plus la France : je doute que le camarade  Brejnev ait prononcé une phrase analogue sur les Juifs soviétiques….Les pouvoirs publics sont exemplaires. La situation en France est particulièrement délicate ces jours-ci et Manuel Valls, dont je salue la détermination, ne pourra pas venir. Nous recevrons Jean-Marie Le Guen, ministre des Relations avec le Parlement, qui s’exprimera au nom du gouvernement.

Les Juifs ne quittent pas la France parce que c’est un pays  antisémite, mais ils la quittent parce qu’il y a de l’antisémitisme. Notre pays a fait un important travail de mémoire, les Juifs n’y sont pas discriminés et le pourcentage d’antisémites reste faible.

L’histoire des Juifs en France est complexe, elle comporte des pages lumineuses et d’autres très sombres, mais ne vous y trompez pas : lorsque Léon Blum était Président du Conseil en France, les Juifs n’étaient pas les bienvenus à Harvard….

Entre l’antisémitisme perçu par les sondages qui reste stable et les actes antisémites qui ont flambé depuis l’Intifada Al-Aqsa, en 2000, il n’y a pas de corrélation : ces actes ne reflètent pas un état global de l’opinion, mais la violence d’une partie limitée de la population.

Cette partie, ce sont de jeunes musulmans.

Ils sont nés en France; ils côtoient des Juifs souvent religieux de parents venus aussi d’Afrique du Nord. On pensait que leur cohabitation était paisible et voici qu’en 2002, dans un livre intitulé les Territoires perdus de la République, des élèves musulmans expriment envers les Juifs les pires stéréotypes antisémites.

L’oeil ne voit que ce que l’esprit est prêt à comprendre, a écrit le philosophe Bergson. L’esprit du temps ne comprenait pas que l’antisémitisme puisse provenir d’enfants de colonisés : on critiqua le livre et on attribua les violences à la souffrance sociale.

Aujourd’hui la situation s’est nettement aggravée.

Lorsque la mère d’un soldat musulman assassiné à Toulouse en 2012, rencontre il y a six mois les jeunes du quartier de Mohamed Merah, l’assassin, ils lui disent trois choses : 1° Merah est notre héros, 2° c’est le Mossad qui a tué les enfants de l’école juive 3° le Mossad voulait que la responsabilité retombe sur les musulmans………

Ce sont les trois clés du malaise des Juifs de France.

D’abord la peur physique : glorifier l’assassin signifie qu’on rêve de l’imiter. Pour ceux qui ont vécu une agression, cette peur n’est pas abstraite.

La deuxième clé, c’est le travestissement des faits : il est ici grossier, c’est le complot du Mossad  qui fait des Israéliens des créatures diaboliques. Là, plus subtil, c’est l’argument magique que tout irait bien dans le monde si seulement les Israéliens se conduisaient de façon raisonnable. Ailleurs on transforme un assassinat terroriste en acte de violence intercommunautaire.

Et la diplomatie française plonge dans la bouillie complotiste avec la déclaration de l’Unesco sur Jérusalem, puis la déclaration de l’Organisation Mondiale de la Santé accusant les Israéliens d’attenter à la santé des Palestiniens.

C’est pourquoi, il y a des Juifs qui envisagent de partir même s’ils ne craignent pas d’être eux-mêmes victimes d’actes antisémites. Ils ne supportent  plus la mise en cause systématique d’Israël, orchestrée par des militants israélo-phobes pour qui, par gauchisme, relativisme, marxisme, complotisme, post-modernisme, anticolonialisme, déconstructionnisme, universalisme, droit de l’hommisme, anti ou post-sionisme, angélisme, égocentrisme ou fanatisme, les termes même de vérité et de valeurs universelles ont perdu toute signification.

La troisième clé, c’est la victimisation : « C’est nous, les vraies victimes » m’avait dit un responsable musulman après les attentats de Toulouse.

Les appels à la haine envers les musulmans sont inexcusables, mais on a en France le droit de critiquer une religion. Or, le temps est à l’autocensure, qui prétend que l’Islam « n’a rien à voir avec tout cela », comme l’a dit le président Hollande à Charlie Hebdo, alors que les assassins avaient crié Allah hou Akbar. On parle de racisme plutôt que d’antisémitisme, quand plus de la moitié des actes racistes concernent des Juifs. Nous avons vu après Orlando que le déni n’est pas une spécificité française.

Pourquoi ne pas nommer, alors qu’il est facile d’éviter les amalgames, et que les premières victimes de cette lâcheté, ce sont lesmusulmans qui luttent contre l’islamisme? Poids électoral de la population musulmane ? Peur de réactions violentes? Attitude du dhimmi qui espère que s’il se conduit aimablement, on sera gentil avec lui? Ménager les Frères Musulmans, ce danger terrible, pour éviter Al Qaida ou Daech? La peur d’être qualifié d’islamophobe est la première étape  de la soumission à l’islamisme.

Beaucoup de Juifs redoutent qu’en raison de leur faible nombre ils deviendront, ou Israël deviendra, une monnaie d’échange dans la Realpolitik des pesanteurs démographiques. Ils en tirent des conclusions pessimistes pour leur avenir en France. D’autres préfèrent lutter sur place dans ce combat où les Juifs sont le canari dans la mine…….

Je terminerai par un souvenir. Il y a quarante ans aujourd’hui, le 27 juin 1976, un Airbus d’Air France venant de Tel Aviv était détourné par quatre terroristes après une escale à Athènes. La suite fait partie de l’histoire, c’est le raid d’Entebbe. Pour rappeler cet épisode où se sont illustrés les soldats israéliens, mais aussi l’équipage exemplaire d’Air France, Jacques Tarnero en a recueilli de passionnants témoignages. Il vient avec un résumé de son film, que nous n’aurons malheureusement pas le temps de montrer publiquement.

Certains  lui reprochent déjà d’avoir représenté Israël de façon «trop positive». Mais en 1976, les temps n’étaient pas non plus idylliques, Libération titrait « Championnat du terrorisme, Israël en tête » et l’Humanité « Israël attaque l’Ouganda «

L’israélophobie a  une longue histoire. Elle est le nouvel antisémitisme. Nous, nous sommes fiers d’Israël.

Je vous remercie

Dr Richard Prasquier

Président du Keren Hayessod France

Président d’Honneur du Crif