Sidonie Kellerer, chercheuse à l’université de Cologne, répond au philosophe Jean Luc Nancy, sur l’art de faire de Heidegger un antinazi.

Précédemment:
*Jean Luc Nancy, Libération du 12 octobre 2017,
*Sidonie Kellerer, Le Monde du 26 octobre 2017,
*Jean Luc Nancy, Libération du 5 novembre 2017.
*François Rastier, Libération du 5 novembre 2017.
*Emmanuel Faye, Libération du 8 novembre 2017.
*Sabine Prokhoris, Libération du 16 novembre 2017.
*Jean-Luc Nancy, Times of Israel du 19 juin 2018 (ci dessous)

Dialogue avec Jean-Luc Nancy

Quelle discussion ?

Le 22 mars paraissait chez Gallimard « La vérité sur les ‘Cahiers noirs’ » sous la direction de Friedrich-Wilhelm von Herrmann, ancien assistant de Heidegger. La thèse du livre est d’une très grande simplicité : fort du soutien et des « intrigues » de la « presse internationale », l’éditeur des Cahiers noirs, Peter Trawny, ainsi que d’autres « bavards » et ignorants ont discrédité la pensée du Maître.

Et d’insister : nul antisémitisme chez Heidegger – tout juste d’adventices considérations « antijudaïques » sans importance. Le penseur allemand « est et restera à l’avenir un grand penseur ». Qui n’y souscrit prouve par là qu’il n’est pas à la hauteur de la pensée heideggérienne.

Peter Trawny en Allemagne ou Jean-Luc Nancy en France n’adoptent pas une position aussi caricaturale. Il y a pourtant une similitude certaine au moins chez Nancy lorsque, dans trois tribunes successives publiées l’année passée dans Libération (12 octobre, 5 et 21 novembre 2017) il écartait d’emblée toute discussion objective avec ceux qui « sots », « dyslexiques », « bavards » et « avides de dénoncer » voudraient voir brûler les livres et lorsque dans son entretien du 19 juin 2018 avec Alexandre Gilbert il s’imagine en président de jury et déclare avec morgue : « Mme Kellerer, excusez-moi…

Elle a esquissé, dans un article contre moi, un commentaire de Sein und Zeit tellement faux que si c’était un travail d’étudiante il faudrait la recaler. Je regrette de devoir le dire ». Du point de vue de la sociologie académique il n’est pas sans intérêt de voir Nancy procéder ainsi sans argument à une dévaluation péremptoire et paternaliste de surcroît.

Quelle dyslexie ?

Il y affinité de jugement également entre von Herrmann et Nancy lorsque celui-ci affirme qu’il faudrait apprendre à lire pour discerner le « mépris bien attesté » du penseur allemand pour les nazis. Il suggère en ce sens de méditer ces propos de Heidegger : « Comme le national-socialisme, le judaïsme est la tentative vaine de faire servir la ‘machination’ à ses fins propres » (postface de GA 95, 452). Or, il se trouve que cette phrase n’est pas de Heidegger mais de Trawny.

Et que penser de l’affirmation que l’on retrouve aussi bien chez les apologètes inconditionnels que chez les lecteurs plus ‘modérés’ du penseur allemand : celui-ci aurait critiqué le nazisme et rejeté toute forme de racisme. C’est en effet un point crucial dans le débat sur ce qui reste aujourd’hui de la pensée de Heidegger et je vais y revenir plus loin.

L’auteur des Cahiers noirs, aurait « accablé » les nazis avec « virulence », assure Nancy, il aurait mené de 1935 à 1945, affirme-il, « un combat proprement acharné, éperdu, dissimulé par crainte des représailles ». Cela ne tient pas.

En pleine guerre Heidegger déclarait : il n’y a pas pire qu’un peuple déraciné et « dépourvu d’histoire » ; cela, insiste-t-il, est « bien plus épouvantable » que toutes les bombes (GA 96 : 131). Or, nulle part il ne taxe le nazisme ou bien le Führer d’absence d’histoire. Nulle part il n’assimile le nazisme à une « épidémie » (GA 96 : 259), à un « banditisme » (GA 96 : 266) qu’il faudrait éradiquer. Ces caractérisations sont réservées au bolchévisme, à l’américanisme, aux Anglais, tous – selon lui – enjuivés.

Certes, il s’en prend au « fascisme ». Faut-il y voir une critique du nazisme ? Non, car il distingue soigneusement nazisme et fascisme (GA 95 : 408), celui-ci étant du côté du catholicisme et de la romanité qui sont « entièrement non-nordiques et non-allemands » (GA 95 : 326). Transformer, comme le fait Nancy, le nazisme de Heidegger en « archi-fascisme », sorte de nazisme transcendant, relève du contresens.

Nazisme radicalisé

Ce que Heidegger reproche, par contre, à la politique nazie, c’est son caractère, à ses yeux, trop étriqué, pas assez « barbare ». Il vilipende non le « mouvement » en tant que tel, mais la « politique du parti » trop portée à la routine. Face à ce train-train, il est urgent, martèle-t-il, d’ « allumer la flamme » du « combat pour l’essence la plus propre au peuple allemand ». Heidegger ne représente pas un nazisme pour ainsi dire idéalisé ou rendu plus fréquentable, mais, bien plutôt, une surenchère radicalisée.

Ce que Gadamer, l’élève le plus fidèle de Heidegger, savait parfaitement, lui qui notait en 1988 : Heidegger « était profondément déçu par la pétrification bureaucratique de la vie spirituelle sous Hitler ». Avec cette phrase, Gadamer était bien loin de vouloir critiquer son maître à penser. En ce sens, rapprochant le nom de Gadamer de celui de Jean-Pierre Faye, Nancy participe toujours et encore au brouillage du débat en cours.

Combattre un ennemi invisible mais omniprésent

Heidegger est obsédé par le danger d’une « juiverie » attaquant l’essence allemande, danger d’autant plus redoutable qu’il est invisible, sournois et imperceptible. Le pire, écrit-il, c’est « la dévastation invisible » (GA 96 : 147), mise en œuvre par les « boutiquiers » et la « presse ». Il faut empêcher que le nazisme soit peu à peu « étouffé » par les agents invisibles. Il est donc impératif de lutter contre ce qu’il appelle la « dé-racification » imperceptible du peuple germanique.

Cette lutte concerne également la langue allemande, exposée elle aussi au « déracinement total » (GA 95 : 94). Le remède, c’est la germanisation. Aussi la razza italienne doit-elle céder la place à la « souche », la « lignée », enfin leur fusion : l’ « essence allemande » ; une essentialisation qui donne un semblant de profondeur à une idéologie meurtrière. Les thèses heideggériennes sur l’essence allemande ne constituent nullement une critique du racisme nazi.

Elles sont un plaidoyer pour un racisme qui ne soit pas seulement fondé sur le sang, mais aussi et surtout porté par une méditation sur l’Être assimilée au « combat pour la libération de l’essence ». Se contenter de la pureté du sang reviendrait à s’abaisser au niveau des Juifs, qui déracinent le peuple allemand du fait de leur conception réductrice, parce que seulement physique de la race (GA 96 : 56). Il en est chez Heidegger de la technique comme du sang : pris en eux-mêmes ils ne sont rien, mis au service du « destin » allemand, ils sont tout.

Le rôle central d’un langage de l’égarement

Nancy ne prend pas la peine de discuter une thèse pourtant centrale dans le débat actuel et qui engage le statut du langage heideggérien. En effet les carnets mettent en évidence le recours à un langage délibérément indirect. L’opacité de ce langage n’est pas le prix d’une pénétration philosophique particulière ; elle est bien plutôt un moyen d’asseoir par l’exclusion le pouvoir philosophique et politique d’une élite spirituelle allemande.

Dans les Cahiers, les allusions à la nécessité d’un langage stratégiquement indirect ont le caractère d’un leitmotiv. L’écriture qui en découle et qui sous cette forme est inédite dans l’histoire de la philosophie, a été durant près d’un demi-siècle la source principale des illusions quant à la profondeur spécifique à la pensée heideggérienne.

Le langage ésotérique s’adresse délibérément à un « petit nombre » (GA 95 : 76), aux « hommes essentiels » (GA 95 : 230) et tient les autres à distance. Pour Heidegger le « dire authentique » (GA 4 : 37) ne doit jamais être adressé à l’humanité (Menschheit) en tant que totalité des êtres humains, mais seulement à certains types humains (Menschentümer ; GA 96 : 257) – aussi Nancy qui, dans sa Banalité de Heidegger, traduit Menschentum en français par « humanité » commet-il un contresens.

Sa pratique discriminatoire du langage, précise Heidegger au printemps 1938, vaut également pour Être et temps : dans ce livre il ne s’est pas « exprimé entièrement ». Ce texte se parant de l’ « habit (Gewand) de la ‘recherche’ et de la ‘démonstration’ » (GA 94 : 503). La lecture existentialiste de son livre, précise-t-il plus loin, est une mésinterprétation, qui cependant lui convient : c’est « un masquage bien commode » (GA 96 : 207). Les choses sont sur ce point plus complexes que Nancy semble le croire ; l’’opus magnum’ heideggérien n’est pas un texte qui s’adresserait en droit à tous les hommes.

Antisémitisme entre les lignes

Mais pourquoi Heidegger ne mène-t-il pas son combat pour la libération de l’essence à visage découvert ? Car si par exemple Joseph de Maistre ou Edmund Burke conçurent eux aussi leurs écrits comme des machines de guerre contre la Révolution française et le mouvement des Lumières, ils menèrent leur guerre ouvertement. Pourquoi Heidegger procède-t-il autrement ?

L’emploi d’un langage indirect est une réaction à la mesure du caractère insidieux des agressions ennemies ; celles-ci ont lieu dans l’ombre. En effet, dès avant 1927, le On – ce pseudo-sujet anthropomorphe qui hante Être et temps – est décrit comme essentiellement perfide, invisible et insaisissable. Les agressions ennemies ne se déroulent pas ouvertement et honnêtement en face à face. D’où la nécessité de se dissimuler afin de se dérober à un ennemi d’autant plus dangereux qu’il est partout et nulle part.

Un aspect important de ce langage indirect est l’antisémitisme qui s’exprime entre les lignes. Les passages explicitement antisémites, ne sont que la partie évidente dans un discours résolument équivoque. Codé certes, mais cependant décodable : du moins pour le lecteur germanophone et avisé qui perçoit sans grande difficulté les accents antisémites de tournures telles que « changeurs vaniteux » (eitle Wechsler ; GA 94 : 173) qui avec malice et astuce, favorisent les machinations : ces « commerçants » (GA 96 : 114), tour à tour faux et enjôleurs, ces « combinards et accapareurs » (Rechner und Raffer), ces « fanatiques » (Eiferer ; GA 96 : 94) et leur « adresse tenace dans les trafics » (GA 95 : 97).

L’antisémitisme apparaît déjà dans des textes antérieurs à l’arrivée au pouvoir des nazis. Ainsi Heidegger enseignait-il au semestre d’été 1923 que « tout ce qui est moderne » se dérobe lâchement ; et d’en donner comme exemple : « affairement, propagande, prosélytisme, népotisme » et « maquignonnage spirituel » (GA 63 : 18–19). Le caractère antisémite de cette dernière tournure – geistiges Schiebertum – était clairement perceptible en 1923, année d’une terrible inflation alors volontiers attribuée aux Juifs. Par ailleurs, en 1929 Heidegger écrivait dans la célèbre conférence Concepts fondamentaux de la métaphysique que les « hommes de main et les brasseurs d’affaires […] ne sont pas créateurs » (GA 29/30 : 270) et répriment l’‘histoire du Dasein’.

Être et temps : un livre discriminatoire

Être et temps n’est pas dépourvu de cet antisémitisme latent. Gadamer remarquait, en 1986, concernant les textes de Heidegger : « qui n’a pas la langue allemande dans l’oreille, ne sait pas les concepts visés ». Il s’agit là d’une caractéristique importante du codage xénophobe qui ôte au texte toute visée universelle. Adorno qui avait quant à lui la langue allemande dans l’oreille a perçu, il y a de cela plus de 50 ans, ce que les Cahiers noirs, aujourd’hui confirment.

Il écrivait en 1964 : « L’intellectuel déraciné porte, dans la philosophie de 1927, la marque jaune de celui qui défait l’ordre social ». L’extension de la métaphore du sol et de l’enracinement aux attributs du calcul, de l’habileté, de la séduction, de l’invisibilité, de l’absence d’attaches etc., rend l’atmosphère antisémite dans Être et temps palpable. La référence heideggérienne appuyée à la correspondance entre Yorck von Wartenburg et Dilthey au § 77 ne fait que confirmer un antisémitisme qui est déjà perceptible sans cette référence(1).

Dépasser le niveau de la lecture immanente de l’œuvre heideggérienne est donc d’autant plus indispensable pour les lecteurs non-germanophones, que le recours systématique à l’allusion, aux connotations, aux jeux de mots est constitutif du langage cryptique qui tient les lecteurs étrangers (die Fremden) à distance. Les exemples de ces jeux de mots, de ces figures dérivatives, des paronymes en particulier ne se comptent pas. Dans cette pensée politique aux allures mythologiques la sonorité du mot allemand est garante de la vérité de l’Être.

Pour Heidegger – le mode d’écriture découle de sa conception de la raison – philosopher ne consiste pas tant à exposer un raisonnement, qu’à « protéger » la « force des mots les plus élémentaires » face à « l’entendement commun » (SuZ : 220). Cette force n’est pas à proportion de la pertinence argumentative, mais de la tonalité – Befindlichkeit, terme clé à double sens spatial et émotionnel – de la sonorité et de l’atmosphère que les mots ont le pouvoir de créer.

Conséquemment tout dans l’expression de la pensée heideggérienne est dans l’emploi allusif et équivoque des « mots-couverts »(2), des mots-signaux (par ex. Schiebertum), des jeux de mots suggestifs etc. Cet usage délibéré et continuel d’un langage de la double entente rend les textes heideggériens difficilement accessibles aux non-germanophones du fait de l’extrême difficulté de leur traduction.

Ainsi les mots heideggériens ne désignent-il jamais des notions générales, abstraites, ils sont toujours reliés à une situation concrète de combat qui éclaire leur signification. Ce que Carl Schmitt affirme dans La notion du politique à propos des termes politiques, à savoir qu’ils ne sont compréhensibles que s’il est clair « qui, concrètement, est visé, contesté combattu et réfuté par ces mots », s’applique pleinement à la manière dont Heidegger exprime sa pensée.

Comment lire désormais Heidegger et comment en parler ?

En dépit de l’évolution importante dans les travaux de recherche sur la pensée de Heidegger, en dépit des nombreuses nouvelles connaissances acquises ces dernières années, Nancy entend continuer à lire les textes heideggériens comme si les nouvelles publications n’exigeaient pas une nouvelle approche.

Ce phénomène correspond à ce que Pierre Bourdieu résumait dans Censure et mise en forme comme « l’attente d’un traitement pur et purement formel, l’exigence d’une lecture interne, circonscrite à l’espace des mots » comme « l’irréductibilité de l’œuvre ‘auto-engendrée’ à toute détermination historique ». Cette décontextualisation subtilement encouragée par diverses stratégies heideggériennes fait partie intégrante du brouillage des textes et permet d’éclairer les raisons du succès de cette pensée en dépit de sa teneur discriminatoire.

Nancy, épigone de Heidegger, poursuit le brouillage  en jouant de manière impressionniste des oppositions (« messianicité sans messianisme » etc.), en usant d’un style nébuleux et de formulations incompréhensible (« D’abord le ‘sombre’ de Heidegger est une ‘partie’ sans l’être : il colore tout peut-on dire »).

Cela tient probablement au fait qu’il n’a pas pris la mesure du langage intentionnellement cryptique de Heidegger ; du moins parler du « silence complet de Heidegger sur les camps » comme il le fait va en ce sens. Pourtant face à la stratégie heideggérienne de l’égarement il importe de cultiver un langage d’autant plus clair afin de limiter enfin les malentendus.

La profession de foi heideggérienne en faveur du nazisme est en conformité avec le fondement de sa pensée. Il s’agit donc de ne plus faire l’impasse sur certains passages de Heidegger pour comprendre la véritable portée de son projet et permettre l’interrogation critique : que peut bien nous apporter un auteur justifiant ‘philosophiquement’ la barbarie ?

Notes

(1) Pour une analyse détaillée d’Être et temps cf. S. KELLERER, « Sein und Zeit: Ein Buch für alle und jeden? Zu Heideggers Begriff des “Dasein” », in T. BENDER et M. HEINZ (dir.), « Sein und Zeit » neu verhandelt. Untersuchungen zu Heideggers Hauptwerk, Hamburg, F. Meiner, [sous presse]. Cf. également la contribution d’E. Faye, « L’Être comme mythe ou comme concept : Heidegger et Cassirer », in : ibid.

(2) M. HEIDEGGER / K. BAUCH, Briefwechsel 1932-1975, Freiburg, 2010, 92.