Marie Frédérique Bacqué, psychanalyste, enseigne à Strasbourg. Elle dirige la Société de Thanatologie et a cosigné une tribune Les psychanalystes à l’heure du fake dans Libération, le 20 janvier 2019.

Comment expliquer que l’enfant endeuillé par suicide soit aussi « insignifiant » dans la littérature scientifique ?

La thématique de l’enfant endeuillé après suicide n’est pas ciblée en tant que telle dans la littérature scientifique. Dans les écrits psychanalytiques, on trouve des articles traitant de la psychanalyse d’un adulte et aussi d’enfants abordant la question du suicide de façon indirecte. Il faut vraiment que des revues développent des thématiques du deuil après suicide pour trouver de tels articles. On peut cependant lancer cette revue de la littérature sur les bases de données internationales pour trouver tout de même des articles mais qui seront des cas uniques et pas des collections de cas. Ceci dit une telle étude reste à faire.

Comment analysez-vous cette étude selon laquelle, le risque de psychose augmente de 84% chez les enfants endeuillés ; ce chiffre double en cas de deuil par suicide après deux ans et triple avant deux ans ?

Comme toute situation humaine multiparamétrique la situation du deuil après suicide est complexe. Elle est constituée d’une myriade d’interactions. En premier lieu les conditions du suicide (passé psychopathologique du suicidant, violence du suicide, lettre explicative, sens du geste), en second lieu réactions du groupe familial et sociétal, en troisième lieu la personnalité et ressources internes de l’enfant pour intégrer la disparition, on pourrait aussi, en 4ème place, parler des ressources thérapeutiques. Dans mon cas de psychologue et psychanalyste, je reçois des familles entières très peu de temps après le suicide (dans les 15j à trois semaines) parce que j’ai réalisé des formations et des informations de médecins et pédiatres qui ont bien compris qu’il était utile et efficace de proposer au plus vite une réunion de la famille pour parler de la mort et de ses effets. Il s’agit de pure prévention des conséquences, en particulier chez les personnes fragiles, immatures et vulnérables.

Les enfants sont au premier rang de ces personnalités fragiles. S’ils n’ont pas dépassé le stade génital, la régression provoquée par la mort brutale d’un parent ou d’un frère ou d’une soeur peut s’arrêter à un seuil de fixation du développement psychique plus solide mais hélas moins ancré dans la réalité. Ces points de fixation peuvent donner lieu à une réorganisation psychique de type psychotique: c’est-à-dire rigide, axée sur les pulsions partielles et le plaisir immédiat au détriment de l’investissement de la réalité. Le choix narcissique du plaisir immédiat centré sur ce qui a déjà été connu (plaisirs infantiles comme le bercement, l’alimentation régressive, les comportements primitifs, l’onanisme) va conduire à des choix auto-centrés (niveau de développement de la personnalité psychotique plus que dirigés vers l’extérieur et les relations avec autrui.

Si le risque de psychose augmente avec le temps, c’est sans doute en l’absence de travail psychologique. Cette psychothérapie pourrait être de deux ordres: soutien de la famille + soutien des enfants. Ces rencontres thérapeutiques peuvent être intensives ou juste régulières mais moins fréquentes. La psychose (comme fonctionnement psychique définitif) ne peut être établie qu’après le passage de l’adolescence. Plus l’enfant vieillit et plus on pourra l’établir sans se tromper.

Comment se différencient les deuils après suicide maternel et paternel ?

Pour le moment les études n’ont porté que sur l’identification des enfants au parent survivant.

Les enfants qui ont perdu leur mère s’identifieraient au père survivant qui dans les conditions actuelles très « genrées » de comportement serait moins orienté vers la parole et les échanges affectifs. Ces enfants là seraient moins vus par les psy et donc considérés comme moins en demande ou en souffrance.

Chez les enfants qui ont perdu leur père au contraire l’identification à leur mère survivante les conduiraient à plus se plaindre et cherche à exprimer la souffrance. Ce sont donc ces enfants que nous voyons le plus et qui font écho à la souffrance et à la demande maternelles. Ce résultat doit donc être interprété de façon contre-intuitive car recevoir plus d’enfants (qui ont perdu leur père) ne signifie pas qu’ils sont les plus en danger, au contraire ils auront plus de chance d’intégrer leur perte et de sortir en meilleur état de leur deuil.

La stérilité de certains de vos patients endeuillés par le suicide, désengendrés, et dont le défaut de transmission entraine un refus de transmission, favorise-t-elle parfois l’adoption, le recours à la PMA ou à la GPA ?

Chez ces patients, cette issue du problème s’est en effet posée. Les femmes ont eu effectivement recours à la PMA. Ce qui m’a frappée dans ces tentatives (PMA pour les femmes et demande d’adoption chez les hommes), c’est la recherche de sens accordée à ces essais d’avoir un enfant. Dans nos cultures judéo-chrétiennes, la souffrance est souvent investie comme un équivalent de « travail psychique » pour dépasser la culpabilité.

Julie Rolling qui participe avec vous à la conférence sur Ceux qui restent, explique qu’on assiste à une épidémie de TS d’adolescents indemnes de pathologies psychiatriques. Le suicide est-il plus un acte névrotique ou psychotique selon vous ?

Compliqué de répondre tant les situations sont multiples. Le suicide-message est souvent une tentative consciente et inconsciente pour dénouer une situation interne ou familiale bloquée. C’est alors un problème plutôt névrotique qui mériterait d’être communiqué à la famille et qui pourrait être prévenu par un (des) entretien familial. Cette question est souvent adressée aux psychologues, psychanalystes et psychothérapeutes: il faut alors agir assez vite et proposer un travail de groupe préventif. J’insiste sur le groupe parce que la proposition thérapeutique faite à l’adolescent seul a souvent tendance à le stigmatiser ou à faire peser encore plus la culpabilité sur lui. N’oublions pas que l’adolescent est encore protégé par sa famille, même s’il l’exprime avec ambiguïté.

L’acte suicidaire psychotique se retrouve surtout chez les jeunes schizophrènes et/ bipolaires ou encore autres psychoses dysthymiques. Ici l’inconscient est caricaturé par le passage à l’acte: il n’y pas de pensée ou de mentalisation de l’acte, pas de questionnement sur la mort ou la possibilité de se représenter ce que la mort apportera (à soi et à sa famille). Il s’agit juste de rechercher un soulagement immédiat de la douleur ou de l’angoisse.
Je vous en donne un exemple tiré d’un échange avec une patiente :

Psychologie du suicide, pour une approche subjective complémentariste, Marie-Frédérique Bacqué, Université de Strasbourg, EA3071 SuliSoM

« Ce matin là, je me suis levée après des journées entières passées dans mon lit, dans le noir. Je ressentais une sorte d’éclaircie psychologique, comme si tous les problèmes de ces dernières heures allaient trouver une issue, comme s’il s’agissait du soulagement d’un projet en passe d’aboutir… Ce bien être inattendu me rendait pleine d’énergie… J’avais finalement décidé de mettre fin à mes jours.

Il était huit heures. À neuf heures, tout serait terminé. C’est avec un véritable sourire aux lèvres que j’appelai mon chien pour qu’il me tienne chaud sur le lit.

J’avalai enfin tous mes cachets… ».

Le suicide devient-il la signature, de l’enfant endeuillé par le suicide ?

C’est en effet ce que l’on relève dans la littérature PSA sur le sujet: Le deuil est suicidogène et le deuil après suicide est spécialement suicidogène (M. Hanus, le deuil après suicide).
Il y a un effet de contamination par identification au suicidant. Un enfant conçoit toujours une solution potentielle dans cet « exemple » du suicide d’un proche.
Comme l’écrit Cioran « Je ne vis que parce qu’il est en mon pouvoir de mourir quand bon me semblera: sans l’idée du suicide, je me serai tué depuis toujours ». Emil Cioran, Le cirque de la solitude. Syllogismes de l’amertume. Gallimard, Paris, 1993. Le suicide reste donc une « solution » pour beaucoup d’enfant ou de jeunes qui ont perdu un proche après suicide.

Qu’entendez-vous par différenciation sexuelle et générationelle ?

Différences des sexes et des générations sont les deux niveaux essentiels atteints par le sujet génitalisé.

Pourriez-vous expliquer ce qu’est un système de pare excitation déficient ?

Le pare-excitation est constitué par le fonctionnement psychique de la mère qui protège inconsciemment son enfant en pensant (mentalisant) toutes les interactions internes et externes du nourrisson. Ce système pare-excitation est défaillant quand le fonctionnement psychique de la mère ne lui permet pas de filtrer et de traduire ce qui survient chez et à son enfant. En particulier si la mère est déprimée, psychotique ou vit dans des conditions de précarité matérielle, morale et psychologiques. Pour parer cette insuffisance, d’autres figures parentales peuvent aider l’enfant à constituer son narcissisme (justement l’intériorisation du pare-excitation maternel) afin de traduire et d’intégrer les stimulations. La toute-puissance du nourrisson est nécessaire dans un premier temps pour qu’il soit convaincu de sa force. Le pare-excitation maternel effectif est celui qui va donner à l’enfant le sentiment (transitoire) de sa toute-puissance, le temps de mettre en place un narcissisme suffisamment solide.

Qu’est ce qu’un greffon salvateur ou bébé antidépresseur ?

C’est l’attitude du nourrisson qui ressent la faiblesse maternelle et trouve en lui inconsciemment l’énergie pour la sauver en substituant entièrement ou partiellement son appareil psychique au sien. L’interaction mère-bébé est alors dans une configuration nouvelle, c’est l’enfant qui défend sa mère et la mère qui se protège derrière l’enfant. Cela stimule chez l’enfant un narcissisme mégalomane, trop puissant face à la réalité. Cette inadaptation liée à la croyance de l’enfant qu’il peut lutter victorieusement contre les aléas de la vie ne peut qu’être cause de déception voire d’échecs. La dépression est donc au rendez-vous…

On retrouve plusieurs personnages endeuillés par suicide dans l’ancien testament (Jonathan et Ammiel), la mythologie (Ulysse et Antigone) et la littérature (D’après une histoire vraie, de Delphine de Vigan et Sérotonine, de Michel Houellebecq). Que peut apporter la fiction à la clinique du deuil après suicide ?

De mon point de vue la littérature est la première clinique. Même romancée, les histoires rapportées dans les textes littéraires nous apportent des expériences subjectives riches de sentiments, de perceptions réelles et authentiquement en rapport avec des situations humaines banales ou plus originales. Les histoires mythiques ou les romans doivent être intégrés dans notre corpus PSA et nous aider à penser les situations réelles de nos patients. De plus elles nous permettent techniquement de donner à nos patients des exemples neutralisés qui leur permettent de mieux comprendre ce qui leur arrive. Je me sers donc énormément de ces histoires retravaillées par l’humanité que sont les mythes et les romans.