François Rastier, linguiste, sémanticien et directeur de recherche au CNRS, est l’auteur, en 2015, de Naufrage d’un prophète. Heidegger aujourd’hui, aux Presses Universitaires de France et publié en 2018, Heidegger, Messie antisémite (Le Bord de l’eau, collection Clair et net).

Vous avez publié en 2005, Ulysse à Auschwitz. Primo Levi, le survivant. Comment expliquez vous l’impossible deuil du fascisme et la survivance de l’antisémitisme et  des théories heideggériennes en Italie  ?
Votre question dépasse hélas largement l’Italie. À la sortie du livre que vous évoquez, je me suis trouvé dans la situation d’un juif, bien que je ne le sois pas. On m’a d’abord demandé avec insistance si j’étais juif, en s’étonnant discrètement de ma réponse négative. Mais pourquoi aurais-je dû l’être ? Faut-il donc que chaque groupe, chaque religion ne s’inquiète que d’elle-même ? L’extermination concerne chacun de nous, et c’est pourquoi Levi n’a aucunement mis en avant sa judéité. Le statut du survivant n’échappe pas à cette forme paradoxale d’universalité : chacun à lire Levi peut se rendre compte que son expérience aurait pu et pourrait un jour devenir la sienne. Très vite, j’ai reçu quelques menaces antisémites privées et publiques leur absurdité menaçante montre l’actualité croissante de Levi, alors même que les catégories et le langage qui ont permis l’extermination deviennent de plus en plus prégnantes dans l’espace culturel, ou du moins idéologique.

La menace est présente. Acquise dans le cadre professionnel d’un projet européen de détection multilingue de sites racistes, la fréquentation de classiques du nazisme et de la littérature négationniste actuelle m’a confirmé dans l’idée que le radicalisme politique d’auteurs comme Schmitt ou Heidegger restait lourd de menaces, ce qui leur vaut sans doute d’être tant vantés aujourd’hui, d’Agamben à Negri comme de Badiou à Zizek, et d’être devenus des références incontestées pour maints courants identitaires des études culturelles et post-coloniales.

Les théories obscurantistes du complot se diffusent. Des partis dits « populistes » (par euphémisme) participent à plusieurs gouvernements européens en radicalisant des propos ouvertement xénophobes. Les assassinats et les meurtres racistes se multiplient.

On a voulu faire d’Auschwitz une défaite de l’humanisme, du rationalisme, une suite logique des Lumières. Derrière cet essor de l’anti-humanisme grimé en post-humanisme, le rationalisme de Levi, son engagement en faveur des Lumières (la raison n’est pas morte à Auschwitz), de l’humilité scientifique, de la tolérance, de la démocratie, voire de la protection de la nature n’ont rien d’une curiosité attendrissante et légèrement surannée. En bref, la menace environnementale est aujourd’hui redoublée d’une menace politique et idéologique. Vous évoquez l’Italie elle ne fait pas exception : depuis les dernières élections, elle fait partie de l’Axe que le Chancelier autrichien évoquait récemment à Berlin devant le Bundestag.

L’antisémitisme menace le concept même d’humanité, mais aussi chacun de nous. « Avant chaque massacre, rappelait Rithy Panh, il y a une idée. » La cible de la haine meurtrière reste une pure variable ; on se souvient des skins de Reims partis casser de l’arabe et tuant un homosexuel. Elle s’élargit sans cesse, et l’extermination a touché aussi les Tziganes, après les métis et les handicapés mentaux.

Ainsi, l’antisémitisme ne s’arrête pas aux juifs. Dans son nationalisme fanatique, la haine identitaire a été théorisée par Heidegger, quand il a transformé la question anthropologique « Que sommes-nous ? », d’ailleurs présente dans le judaïsme (Quel est donc le mortel ?) en question identitaire, la « Werfrage », Qui sommes-nous ? Derrida la reprit et la radicalisa par la question Combien sommes-nous ? Comme il ne s’agit évidemment pas d’un recensement de population, ce « nous » suppose quelque chose de commun, fondement de la communauté, mais aussi exclut de fait ceux qui échappent au dénombrement. Nancy écrit ainsi, dans son Banalité de Heidegger : « Nous n’aimons ni les Juifs, ni la technique, ni l’argent, ni le commerce, ni la rationalité – du moins ne manquons-nous jamais de les mettre à distance », en omettant toutefois, malgré cette figure de participation, de préciser qui désigne ce « nous».

La division, l’éparpillement identitaire ont eu un effet ravageur sur les forces de progrès : l’identité renforce toujours l’extrême droite. Les conceptions identitaires, qu’elles soient nationalistes, populistes ou postcoloniales concordent avec la tradition de pensée dont Heidegger a donné une efficace synthèse. Les opprimés ont été engagés à se diviser en communautés, nationales, ethniques, linguistiques, sexuelles ou de « genre », qui rivalisent entre elles, mais incluent volontiers les oppresseurs qui maîtrisent leur rhétorique identitaire. Il s’ensuit un recul général des forces démocratiques, décrites comme agents de l’impérialisme, alors même que la démocratie a connu des expériences spontanées sur tous les continents (voir Amartya Sen, La Démocratie des autres, Paris, Payot/Rivages, 2005). La notion même d’antifascisme semble devenue une vieillerie vintage.

En 2015, vous publiez Naufrage d’un prophète. Heidegger aujourd’hui. Qu’avez vous appris dans le dernier opus des Cahiers noirs qui permet d’avoir une vision plus profonde de la pensée du philosophe allemand ? 
La philosophie heideggérienne reste considérée comme fondatrice, en France notamment où plusieurs générations de disciples se sont succédé, l’existentialisme sartrien laissant, après un épisode marxien, toute la place au déconstructionnisme ; si bien qu’elle a donné matière à l’idiome dominant qui fait le fond de la discipline académique et de la French Theory.

Or la situation a décisivement changé depuis 2014 : en donnant un contrepoint radicalisé à l’œuvre déjà publique, les quatre premiers tomes des Cahiers noirs ont si complètement renouvelé la lecture de Heidegger et sa réception que le statut même de sa philosophie se trouve mis en question, alors même que la publication de son œuvre est encore en cours et obéit à une stratégie dilatoire qu’il a soigneusement planifiée et qui en fait un auteur de ce siècle.

De longue date, une certaine opacité demeurait. Après la guerre, Heidegger avait réécrit ses textes les moins équivoques et s’était drapé dans un certain hermétisme doucereux. Sans doute à sa demande, ses ayants droit et ses éditeurs ont interdit jusqu’à ce jour l’accès à ses archives. Mais il avait soigneusement planifié la parution de ses œuvres complètes en ménageant une radicalisation progressive qui connut un seuil au début de ce siècle. Ce fut ainsi en 2001 un texte appelant à l’« extermination totale » de l’ennemi intérieur ; puis, les neuf volumes regroupant les Cahiers Noirs couronneront le tout. Les sections publiées à ce jour reprennent dans les mêmes termes les thèses de Hitler et de Rosenberg sur la « domination juive mondiale ».

Venant après les prophéties de Hitler sur le déclenchement de la guerre par les Juifs, répétées de 1939 à 1942, ces propos radicalisent encore l’antisémitisme. Il le fallait, pour concevoir et justifier le projet d’un anéantissement total. Ce fut la spécificité des idéologues nazis, parmi lesquels Heidegger reste celui qui occupe la plus grande place à l’échelle internationale. Son antisémitisme ne se limite évidemment pas à reformuler sur les juifs des poncifs qu’il serait complaisant de trouver ordinaires, mais il doit être éclairé par sa stratégie à l’égard de l’extermination.

a) Huit ans avant la conférence de Wannsee, il en formule publiquement le projet, dès 1934, exhortant ses étudiants à « préparer l’assaut » et l’« anéantissement total » [« völligen Vernichtung »] de l’« ennemi incrusté sur la racine la plus intime du peuple » (GA 36-37, p. 90-91) ; mais il ne nommera publiquement cet ennemi parasitaire de manière plus précise que dans les Cahiers noirs, lors de leur publication, quatre-vingts ans plus tard.

b) Il affirme que « l’acte le plus haut de la politique » consiste à « impliquer l’ennemi dans une situation où il se trouve contraint à procéder à sa propre auto-extermination » [Selbstvernichtung] (GA 96, p. 260). Cet « argument » nouveau révélé par les Cahiers noirs lui permet de soutenir que les juifs se sont anéantis d’eux-mêmes. Heidegger a précisément thématisé cette autodestruction : « C’est quand l’essentiellement “Judaïque” au sens métaphysique combat contre le Judaïque que l’auto-anéantissement atteint son sommet dans l’histoire. »

c) Après la guerre, il combine la négation ontologique des victimes de l’extermination et l’effacement de leurs meurtriers – ainsi, dans un même petit paragraphe, il incrimine à leur place l’industrialisation (de l’agriculture…), mais aussi la bombe H américaine et le blocus de Berlin par les Russes ;

d) Enfin, comme tuer les hommes ne suffit pas, il faut aussi éradiquer les idées et donc anéantir le judaïsme : cela ne peut se faire que de l’intérieur, en mobilisant des disciples juifs, en séduisant le public juif, en tendant des leurres messianiques.

Parallèlement, la recherche a évolué : la figure convenue du Penseur retiré dans son chalet de la Forêt noire après une brève incartade sans lendemain est devenue un stéréotype apologétique désormais périmé. La publication des premiers Cahiers noirs et celle de correspondances et de séminaires jusqu’ici inédits permettent d’établir que cette pensée philosophique fut élaborée en cryptant une mystique du sang et du sol, par un système d’allusions, de syllepses étymologiques, de mots de couverture que le Maître nomme Decknamen. Ces nouvelles publications, qui se sont multipliées depuis 2015, ouvrent la question de l’activisme heideggérien, dont on commence à présent à mesurer l’étendue et les conséquences effectives.

Vous évoquez le parcours d’Ahmed Fardid qui a  introduit la philosophie de Martin Heidegger en Iran. C’est aussi l’objet du dernier ouvrage de Bernard Henri Lévy, L’empire et les cinq rois. Pouvez vous nous  expliquer quelle influence a eu Heidegger  sur la révolution islamique ?  
Je ne commenterai pas le livre de Lévy, qui reste un indéfectible soutien de Heidegger, comme en témoigne sa contribution aux actes du colloque Heidegger et les “Juifs” qu’il a publiés en 2016.

Si l’antisémitisme identitaire de Heidegger est favorablement apprécié par certains islamistes sunnites, c’est dans le chiisme politique que Heidegger a eu le plus d’écho. Certes, dans Deconstructing Zionism, Vattimo approuve obligeamment Ahmadinejad, mais il garde le silence sur l’heideggérisme officieux en Iran. Or Henry Corbin, spécialiste des courants ésotériques de l’islam, notamment chiites, fut, avant même Beaufret, le premier traducteur de Heidegger en France, dès 1938, avant de faire école à Téhéran. Disciple et traducteur de Corbin, le philosophe iranien Ahmad Fardid a forgé la notion d’« intoxication par l’Occident » (« Gharbzadegi » en persan, littéralement « Ouestoxication »). Cette notion fut reprise par Ali Shariati, idéologue majeur du régime. Pour Fardid, il faut dénoncer la machination judéo-maçonnique inspirée de l’« obscurcissement du monde » selon Heidegger, pour rejeter comme allogènes les droits de l’homme, la démocratie, la tolérance et prôner le retour à l’« authentique Moi oriental ». Ce retour justifie un antisémitisme appuyé sur une théorie traditionnelle du complot qui a fait école chez des auteurs comme Zabih Behruz et Hosayn Malek. Ainsi Heidegger est-il devenu une référence chez certains islamistes aujourd’hui au pouvoir.

À partir de Heidegger, Fardid et ses élèves ont en effet élaboré une triple justification politique de la théocratie iranienne :

a) en adaptant un antisémitisme qui n’était pas de tradition en Iran ;

b) en assimilant le Seyn heideggérien au Mahdi ;

c) en transposant enfin la théorie de la Führung au Velâyat-e-faqih, littéralement le gouvernement par le Docte, qui instaure l’ayatollah Khomeiny en Guide de la Révolution (Valiy-e faqih), chef suprême de l’armée et des Gardiens de la Révolution que commandait Ahmadinejad, formé à l’école de Fardid. Dès la prise du pouvoir par Khomeiny, Fardid et Ahmadinejad militaient au Bureau de renforcement de l’unité entre universités et séminaires de théologie (Daftar-e Tahkim-e Vahdat-e Hozeh va Daneshgah), chargé de mettre au pas l’Université et de liquider les marxistes et les démocrates, notamment en 1980 dans ce que l’on appelait officiellement la Révolution culturelle islamique.

Vous évoquez par ailleurs certaines références  suprématistes blanches chez Susan Sontag, qui,  comme sa compagne Annie Leibovitz,  était  fascinée  par la réalisatrice,  Leni Riefenstahl. Comment expliquer le regain de popularité de l’esthétique  nazie durant les années 60 ?
Je remarquais simplement que dans les années 1960 Susan Sontag avait inversé un slogan antisémite des suprématistes. Les suprématistes blancs affirmaient déjà un lien entre les juifs et l’esclavage : pour Ben Klassen, fondateur du Nationalist White Party, la race noire était « un cancer en notre sein », importée par des esclavagistes juifs pour abâtardir les Blancs. Cette thèse sera inversée mais reprise par les suprématistes noirs : les juifs seraient les responsables de l’esclavage. Sans fondement historique sérieux, la thèse prospère, de la réplique de Dieudonné sur « le commerce des esclaves, une spécialité juive au départ », jusqu’à l’assassinat d’Ilan Halimi par Youssouf Fofana. Il ne reste plus en effet qu’à incriminer les Blancs en général, et le « cancer » change de camp, comme l’atteste cette affirmation de Susan Sontag, figure historique des Cultural Studies : « La race blanche est le cancer de l’Histoire humaine. » (Partisan Review, hiver 1967, p. 57). Elle suivait en cela les suprématistes noirs de Nation of Islam et des Black Panthers, dont elle était alors proche. Sa conception de la “blanchité” est maintenant répandue dans le courant postcolonial, comme en témoigne l’ouvrage de Houria Bouteldja, porte-parole des Indigènes de la République, Les Blancs, les Juifs et nous (2016).

Le 24.11.2001 Sontag avait publié dans le New Yorker un article qui fait l’éloge du courage des terroristes du 11 septembre, toujours en ligne sur les sites islamistes.

Leni Riefenstahl, dans ses films de montagne des années 1920, développait un pathos de la force corporelle qui a fasciné Hitler : il la donnait en exemple à son photographe personnel. Ce pathos se développe depuis Les Dieux du Stade jusqu’à ses albums sur les Nuba.  Érotisé, il fait le fond commun de la photographie contemporaine arty, de Mappelthorpe à Helmut Newton. Il se vulgarise avec le narcissisme de masse.

À présent le Corps absolu a remplacé l’Esprit absolu de jadis. Son thème anti-intellectualiste concorde avec les philosophies de la vie, dont Heidegger est un représentant, comme d’autres nazis, dont Ludwig Klages (auquel Derrida a emprunté in petto sa critique du logocentrisme et, avec lui, de la rationalité).

Que penser des  auteurs  heideggériens italiens  les plus médiatiques  comme Giorgio Agamben, Gianni Vattimo ou Diego Fusaro,  conseiller du gouvernement M5S/ Lega (Vert/Jaune)  ?
A/ À l’échelle internationale, l’heideggérisme contemporain est florissant en France, mais aussi en Italie, et l’Italian theory, dont Gianni Vattimo est la figure majeure, doit autant au Maître que la French Theory. Personnalité internationale de la Déconstruction, Gianni Vattimo, directeur du célèbre ouvrage collectif Il pensiero debole (La pensée faible), se présente comme un « chrétien hétérodoxe et nostalgique. » Ancien élu du Parti Radical, il reste une figure du radicalisme universitaire. Son dernier livre traduit en anglais, Hermeneutic Communism, est sous-titré « De Heidegger à Marx ». Longtemps député européen du parti populiste l’Italie des valeurs, il se revendique à l’occasion de Mao.

Vattimo approuve Heidegger pour son « courageux » engagement nazi : « Heidegger, en adhérant au nazisme, a fait une action courageuse. […] Il est monté au créneau, il a mis en œuvre sa conception personnelle d’intellectuel engagé. Qu’ensuite ce soit une idée erronée, c’est une autre histoire. Mais il s’est sali les mains ». Vattimo reprend aussi cette phrase du Maître, Wer gross denkt, muss gross irren : « Qui pense grandement doit se tromper avec grandeur » — Heidegger faisait ainsi l’éloge de sa propre grandeur et se plaçait au-delà du Bien et du Mal. Mieux, Heidegger aurait eu le courage de maintenir ses positions après la guerre – ce qui le pose en rebelle romantique, alors qu’« on aurait attendu de lui une « conversion » publique aux valeurs « humaines » de l’Occident vainqueur.» (La Stampa, 2 juin 2012, « Ma Heidegger non era razzista»).

Passons sur la conversion publique, que personne n’exigeait et qui évoque cependant l’Inquisition. Mais l’argument surprend : les Allemands ne seraient-ils pas des occidentaux ? (certains en faisaient des Nordiques) ; les Russes ne sont-ils pas aussi des vainqueurs ? De fait, la pointe de l’argument est tournée, non vers l’Allemagne hitlérienne, mais vers les États-Unis. Par un geste caractéristique de la logique déconstructive, Vattimo renvoie en effet l’hitlérisme et l’atlantisme dos à dos, tout en les mettant sur le même plan : « Il est plus raisonnable de conclure que Heidegger ne pensa jamais pouvoir se placer du point de vue de la vérité absolue : ni quand il choisit Hitler, ni après, quand il aurait dû devenir un philosophe discipliné, « démocratique » et atlantiste. »

Vattimo déclarait naguère : « Je n’ai jamais cru aux mensonges des Protocoles des Sages de Sion. Maintenant je commence à y croire à nouveau, vu la servilité des médias ». Enfin, dans Deconstructing Zionism, il retourne la tradition judaïque contre les juifs, c’est alors un antisémitisme « culturel » qui s’élabore. Par exemple, Vattimo affirme: « La précieuse richesse et la profondeur de la tradition juive est tellement putride, un air suffocant dont il faut se libérer pour éviter de verser du sang pour la tombe de Rachel. […] » Il reverse ainsi à la tradition judaïque un attribut immémorial de la propagande antisémite, la puanteur qui décèle la connivence des juifs avec le monde infernal.

B/ Agamben, qui a suivi les derniers séminaires de Heidegger, leur a consacré son premier livre, et lui reste fidèle (voir L’usage des corps, 2017) même s’il prime la théologie politique de Schmitt.

Affirmant que depuis Auschwitz le camp est « le nouveau nomos politique de la planète  » (Ce qui reste d’Auschwitz, 1995, p. 56), Agamben donne pour exemples le Vélodrome d’hiver, mais aussi le stade de Bari (où furent rassemblés en 1991 des réfugiés albanais), les « zones d’attente dans les aéroports internationaux français » où sont retenus des demandeurs d’asile (« par exemple, l’hôtel Arcade à Roissy », p. 52) et enfin les « gated communities » aux États-Unis (p. 53). Ainsi le concept accueillant de camp permet de mettre dérisoirement sur le même plan Auschwitz et les resorts pour millionnaires. Dans la même veine, au Collège International de Philosophie, fin 1997, Agamben a établi explicitement un lien entre le musulman d’Auschwitz et Sabbataï Zevi, faux Messie hérésiarque qui se convertit à l’islam. Il ne manqua pas ensuite d’identifier les « musulmans » d’Auschwitz aux prisonniers islamistes de Guantánamo ou aux détenus palestiniens en Israël, les Américains puis les Israéliens prenant évidemment la place des nazis.

Dans cette confusion stratégique, il peut alors accomplir son déni nietzschéen des valeurs : les « prétendus [cosidetti] valeurs et droits humains » ne seraient qu’une idéologie périmée : « Pour quiconque n’est pas d’une mauvaise foi absolue, il est clair qu’il n’y a plus pour les hommes de devoirs historiques assumables voire simplement assignables  » (L’aperto, 2002, p. 79), Il récuse les « vaines déclarations sur la sacralité de la vie et sur les droits de l’homme » (1995, p. 109) ; et dans le chapitre « Au-delà des droits de l’homme » (i, 2) la rupture entre les droits et le Droit : « Il est temps de cesser de lire les déclarations des droits, de 1789 à nos jours, comme des proclamations éternelles métajuridiques, dont le but serait d’astreindre le législateur à leur respect » (p. 31). Les références récurrentes à Carl Schmitt, théoricien nazi de l’état d’exception, éclairent singulièrement ces propos (voir p. 53, 97, 118). J’élèverai une objection : dès lors que les droits imprescriptibles sont abolis, ne restent que « les droits prescriptibles de la personne humaine », que Paul Rassinier, initiateur du négationnisme contemporain, énumérait ainsi : « le garde-chiourme, le crématoire, l’usine, la cuisine… » (Le mensonge d’Ulysse, 1949, chap. 2).

C/ Enfin, Diego Fusaro, né en 1983, appartient à la génération montante, qui saute le pas de la gauche heideggérienne prétendument radicale vers le néo-fascisme. Il vient de passer du journal Il Fatto Quotidiano, à l’organe de l’organisation CasaPound (Pound fut un des responsables de la propagande mussolinenne), Il Primato Nationale (La Préférence nationale), où il tient la rubrique La raison populiste. Se définissant comme des « fascistes du troisième millénaire », les militants de CasaPound se sont récemment illustrés par leurs violences physiques contre les journalistes et leur cohabitation plus qu’harmonieuse avec la mafia romaine dans leur fief électoral.

Le changement de gouvernement a contribué à cette apparente métanoia de Fusaro, mais il serait trop simple et trop discourtois de voir là le simple opportunisme d’un voltagabbanna qui aurait soudain revêtu, à l’exemple de Salvini, un bomber trendy édité par CasaPound. Le slogan de Fusaro, « au-delà de la gauche et de la droite » (al di là di destra e sinistra) conduit tout simplement à l’élimination de la gauche. Ainsi, dans l’entretien que vous venez de publier, Fusaro présente Gramsci, secrétaire général du PCI que Mussolini emprisonna pendant des décennies jusqu’à sa mort, comme un disciple de Gentile, qui fut l’idéologue officiel du fascisme jusqu’à la fin de la République de Salò. Cette réécriture de l’histoire intellectuelle est une ultime offense à la mémoire de Gramsci, une sorte de liquidation symbolique.

Les règlements de compte peuvent même affecter les heideggériens  « de gauche ». Dans un entretien au magazine Hohe Luft intitulé « Selbstvernichtung der Juden » (Auto-extermination des Juifs), Di Cesare, ancienne vice-présidente de la Heidegger Gesellschaft, déclarait naguère : « nous avons besoin de Heidegger pour comprendre la Shoah ». Sa position est d’autant plus angoissante qu’elle vit sous protection policière, depuis que son militantisme sioniste lui vaut des menaces des néofascistes italiens, aujourd’hui en plein essor ; parmi eux, le groupe CasaPound se réclame lui aussi de Heidegger par la voix de ses idéologues majeurs comme Adriano Scianca – dont Fusaro est depuis des années le faire-valoir dans les médias. On comprend que Fusaro élude votre question sur elle, en plaidant le respect de la « vie privée » de Di Cesare. Matteo Salvini est d’ailleurs en passe de résoudre ces contradictions entre heideggériens à sa manière, en supprimant la protection policière des personnes menacées par l’extrême droite.

Quelle différence y-a-t-il entre Georges Steiner, Hannah Arendt et Leo Strauss, juifs tous les trois, qui s’inspirèrent de l’œuvre de  Martin Heidegger ?
A/ Sur l’extermination, George Steiner a publié en 1971 un ouvrage au titre quelque peu grand-guignolesque, Dans le château de Barbe-bleue, qui demeure une référence dans les milieux culturels, où son auteur jouit d’une grande réputation, couronné des prix les plus prestigieux. Voici quelques extraits : « Il est prouvé que les êtres humains sont mal faits pour vivre dans l’étouffante densité de la ruche industrielle urbaine. Au bout d’un siècle, l’accroissement du bruit, l’accélération du mouvement et des cadences de travail, la puissance multipliée de l’éclairage artificiel, ont peut-être atteint un seuil pathologique et déclenché des instincts de dévastation. [p. 63.] La conclusion ne se fait pas attendre : « ainsi, les réflexes de génocide du vingtième siècle, la dimension implacable du massacre proviennent peut-être d’une ruade de l’âme asphyxiée. Celle-ci tente de retrouver “l’air libre” en abattant les murailles de la foule qui l’oppresse » (p. 64). Il ne s’agit pas ici de race, mais de l’opposition entre l’âme (d’élite, évidemment) et les insectes (la foule devenue colonie d’envahisseurs). L’extermination est ainsi devenue un réflexe naturel : « L’holocauste est un réflexe, plus intense d’avoir été longtemps réprimé, de la sensibilité naturelle, des tendances animistes et polythéistes de l’instinct. »

La grande exonération, celle d’Hitler et de l’Allemagne nazie, peut alors être entreprise : « L’holocauste n’est pas la conséquence d’un état morbide individuel ou des névroses d’une seule nation » (p. 46) ; il est donc le fait de la culture occidentale, prise en général, après la « mort de Dieu » : « En tuant les juifs, la culture occidentale éliminerait ceux qui avaient “inventé” Dieu » (p. 52). Steiner conclut donc : « L’antisémitisme nazi est le couronnement logique de l’éternelle vision chrétienne » (1969, p. 186). Au-delà, le monothéisme juif devient même la cause de l’extermination : « À travers l’histoire, le monothéisme absolu s’est révélé quasi intolérable » (p. 50). Les meurtriers ont donc agi selon la raison : « certains soutiennent, de façon convaincante, que l’antisémitisme nazi et stalinien, tout meurtrier qu’il était, obéissait en dernier ressort à des objectifs rationnels » (p. 45).

Dans un anodin compte rendu de Günter Grass, Steiner affirme en outre : Il existe un lien secret et arrêté de toute éternité entre juifs et fascistes, une identité cachée ou une attirance mutuelle plus profonde que les manifestations ostensibles de mépris ou de violence. […] C’est du judaïsme même que le nazisme a tiré sa propre foi en une race « élue », son nationalisme millénaire et messianique. […] La communauté juive d’Allemagne attira l’ouragan sur sa propre tête en flattant insidieusement les désirs les plus subtils de la bête. Une extermination aussi calculée et totale ne peut qu’impliquer une complicité occulte entre la victime et le bourreau ». Quelques années plus tard, les thèses de Steiner furent exposées plus crûment dans un roman – à thèse –, Le Transport de A. H., qui met en scène Hitler retrouvé vivant en Amazonie par un commando israélien auquel Steiner n’épargne aucun des clichés de l’antisémitisme. Atteints de dysenterie, ils sont « puants » alors qu’Hitler, dans le rôle du noble vieillard, sort finalement grandi. Jésus est un Juif qui a persécuté l’humanité, bien plus qu’Hitler : « Le Nazaréen […] sur cette terre, a fondé son Église d’esclaves. Ce sont des hommes et des femmes, créatures de chair, qu’il a abandonnés à cet infernal chantage du châtiment éternel. Que sont nos camps comparés à cela ? » (p. 244). Cet Hitler redivivus reprend les thèmes du fanatisme antireligieux de Nietszche pour justifier les camps, produits du judéo-bolchevisme : « Marx et ses mignons étaient juifs […] toute la clique du bolchevisme – Trostky, Rosa Luxemburg, Kamenev, toute la meute fanatique et meurtrière – est sortie d’Israël » (p. 245). Cette prosopopée d’Hitler prend pour notre propos une gravité particulière, car elle donne la parole non aux victimes, mais au meurtrier en chef qui les met en accusation posthume. Bien que Steiner se prétende un survivant, son écrit va exactement à l’encontre du projet même de Levi, rendre la parole aux voix englouties. Appris d’un rabbin « huileux » pour qui Hitler peignait des cartes postales pendant sa jeunesse munichoise, le racisme nazi ne serait donc qu’une imitation de la théorie juive de l’élection, le Reich une préfiguration d’Israël (« un seul Israël, un seul Volk, un seul chef », p. 240).

Le procédé consistant à judaïser Hitler et à nazifier Israël est repris de l’ouvrage du néonazi Hennecke Kardel, auteur de Adolf Hitler-Begrunder Israels (1974), où le dictateur devenu « demi-juif » se trouve dépeint comme l’inspirateur d’Israël. Alvin Rosenberg souligne dans son ouvrage Imagining Hitler (Bloomington, Indiana University Press, 1985) des reprises flagrantes qui décèlent cet ouvrage comme une source de Steiner.

Steiner parvient à réviser Mein Kampf, qui n’est pas inspiré par un rabbin ou par Herzl, mais par les tribuns extrémistes de l’époque, Lüger et Ungerer. Pour être aussi néfaste, Hitler devait être Juif : « Seul un juif pouvait faire de tout juif un mort-vivant. […] Hitler le juif », dit son personnage Élie Barach (p. 140).

B/ Dans son hommage jubilaire à Heidegger, Arendt donne un exemple d’une telle Pensée, en illustrant à tout le moins un phénomène d’emprise. Dans une longue note, et non dans le texte, elle traite longuement du rapport de Heidegger avec le nazisme, réduisant cela à une « escapade » (p. 318), comme on le dirait d’un week-end prolongé en amoureux. Elle affirme posément : « L’important est que Heidegger, comme tant d’autres intellectuels allemands, nazis et antinazis, de sa génération, n’ait jamais lu Mein Kampf », alors qu’en 1932 il en recommandait chaudement la lecture à son frère et que, dans ses séminaires, on trouve des réécritures essentialisées de cet ouvrage.

Selon elle, Heidegger aurait « pris beaucoup plus de risques qu’il ne fut alors courant dans l’Université allemande. Mais on ne peut affirmer la même chose des innombrables intellectuels soi-disant savants qui, non seulement en Allemagne, préfèrent, encore et toujours, au lieu de parler de Hitler, d’Auschwitz, du génocide et de l’“élimination” comme politique permanente de dépeuplement, s’en tenir, chacun à sa fantaisie et à son goût, à Platon, Luther, Hegel, Nietzsche ou même à Heidegger, Jünger ou Stefan George, pour maquiller d’une façon conforme aux sciences humaines et à l’histoire des idées le terrifiant phénomène issu de l’égout  ». Anthologique, cette mise en accusation des intellectuels récuse les sciences humaines et l’histoire des idées pour disculper Heidegger : il n’aurait aucun rapport avec Hitler, malgré l’édifiante Profession de foi envers Adolf Hitler qu’il a eu soin de recueillir dans le tome 16 de ses œuvres complètes, et alors même qu’Arendt invoque Platon à la page précédente pour faire le parallèle entre Hitler et Denys de Syracuse. Au demeurant, quels risques Heidegger aurait-il pris ? Était-ce du courage de discriminer les étudiants juifs, de présider un bûcher symbolique de livres ?

L’image du « camp » dispensera Arendt de toute analyse approfondie : en s’identifiant au totalitarisme, elle exempte l’Italie fasciste qui n’aurait pas été totalitaire, faute de camps importants. L’iconisation du camp est restée si prégnante qu’elle a longtemps retardé l’historiographie de la Shoah par balles. Réduire l’extermination à l’institution des camps frappe, certes, l’imagination mais bloque la compréhension du nazisme : Arendt a pu ainsi reprendre la notion confuse de totalitarisme pour l’appliquer au Lager allemand comme au Goulag stalinien, voire aux prisons maccarthystes, tout en exemptant l’Italie fasciste.

Dans la seule phrase qu’il ait prononcée sur l’extermination, Heidegger affirmait que le blocus de Berlin par les Russes en a fait un camp d’extermination. Il ajoute dans les Cahiers noirs que l’Allemagne depuis la défaite est devenue un vaste camp.

L’essentiel demeure que les conceptions de Heidegger et de Arendt sont inextricablement liées. Sur tout cela le dernier livre d’Emmanuel Faye a apporté une clarification décisive.

Il reste que le 9 septembre 2017, au Mémorial de la Shoah, l’historien Johann Chapoutot, professeur à l’Université de Paris-Sorbonne, Paris IV, reprenait à son compte, de façon saisissante, les stéréotypes apologétiques sur Heidegger et Arendt : « Voilà il a appris que les juifs ils ont tué le Christ en gros, qu’ils ont le nez crochu et que… ils aiment l’argent… qu’ils spolient le peuple allemand en gros. Mais ce n’est pas un nazi ; ça n’en fait pas un nazi. Mais parce qu’un nazi qui a une relation amoureuse avec une juive ça n’existe pas en fait… ça n’existe pas, hein ? Il n’y en a pas, voilà. Et lui le grand amour de sa vie c’est Hannah Arendt. Voilà… Et puis d’ailleurs Heidegger qui croit pouvoir faire carrière avec les nazis s’en dissocie très rapidement. Au printemps 1934, il démissionne de ses fonctions de recteur. Et il entre dans une forme de… sinon de résistance… de moins de grommellement intérieur. En cours, en séminaire, il dit des choses très dures sur les nazis, très très dures. Son œuvre est immense… ». Comme sauvé par « le grand amour de sa vie », Heidegger ne serait donc pas un nazi véritable, mais un opportuniste temporaire, voire un antinazi secret. Cette version fleur bleue, largement attestée au théâtre comme au cinéma, a pourtant été mise à mal tant par Emmanuel Faye que par Sidonie Kellerer (comme en témoigne l’entretien qu’elle vous a récemment accordé).

C/ Leo Strauss a suivi quelques séminaires de Heidegger à Marbourg, mais il n’en est pas un disciple, contrairement à une rumeur insistante parmi les heideggériens. Il a soutenu en 1921 sa thèse sur Jacobi avec Cassirer et reconnu que Lessing comme son principal inspirateur pour la méthode. Il a d’ailleurs vertement critiqué Heidegger. C’est plutôt Heidegger qui s’est intéressé aux travaux de Strauss sur le cryptage en philosophie… avec le succès que l’on sait.

Strauss n’a eu aucune complaisance envers le nazisme, comme en témoignent ses conférences recueillies dans Nihilisme et politique. Il a combattu Carl Schmitt sur le plan théorique, en réfutant notamment sa lecture de Hobbes. Certes conservateur, il a été érigé par le groupe de Lyndon LaRouche au rang d’inspirateur posthume de certains néo-conservateurs qui ont conseillé George Bush, mais cette rumeur reste sans fondement sérieux et relève d’un certain conspirationnisme antisémite.

Pouvez vous expliquer ce que vous appelez la  »MacDonaldisation d’Auschwitz » par la Pop Philosophie ?
Dans le colloque Heidegger et les « Juifs », tenu à Paris début 2015 en réaction à la publication des premiers Cahiers noirs, Babette Babich conclut sa contribution primesautière par un parallèle entre l’extermination et la consommation de viande : « Dans quelques heures, nous prendrons notre déjeuner, un déjeuner où les animaux continueront à jouer pour nous le rôle joué par les Juifs » (La Règle du Jeu, 59/60, 2016, p. 445). De ce parallèle qui humanise les animaux de boucherie tout autant qu’il animalise les juifs, l’extermination se dilue dans une routine quotidienne. Ainsi reformulée par Babich, la métaphore heideggérienne, qui fait le parallèle entre extermination et industrie alimentaire, se voit en outre mise au goût du jour par Steinbock quand il commente ainsi le texte heideggérien assimilant l’extermination et l’industrialisation de l’agriculture : « L’industrie alimentaire s’est transformée en restauration rapide » (loc. cit., p. 317), parachevant ainsi la macdonaldisation d’Auschwitz. L’analogie reste d’autant plus repoussante qu’elle rappelle obscurément les holocaustes antiques, couronnés par des banquets de bêtes sacrifiées.

Le  penseur lacano-marxiste,  Slavoj Zizek a dit :  »les sionistes sont les seuls vrais antisémites ».  Jacques Lacan,  proche de Jean Beaufret, qui défendit Robert Faurisson jusqu’à la fin, a-t-il introduit selon vous une part de  négationnisme dans la psychanalyse ?
Je disjoindrai mes réponses. Zizek estime que Hitler n’est pas allé assez loin. Cet argument revient dans le discours rouge-brun d’une certaine pop philosophie d’aujourd’hui. Ainsi, dans In the Defense of lost Causes, Žižek affirme nettement  que Heidegger est grand non malgré son engagement nazi, mais grâce à lui, et critique même Hitler pour n’avoir pas été « assez violent». Il a par ailleurs été convaincu du plagiat d’un article de Stanley Hornbeck intitulé “Cherchez le Juif”, paru dans une revue suprématiste blanche, American Renaissance (10, 3, mars 1999), il a du le reconnaître mais s’est déchargé sur un assistant.

Cela ne l’a pas empêché de co-diriger avec Badiou plusieurs ouvrages consacrés à la condamnation de la démocratie et à l’éloge d’un certain “communisme”.

Voir aussi : The Deadly Jester | The New Republic

Dans sa jeunesse, Lacan avait sans succès demandé à Maurras de devenir son « directeur de conscience ». Il fut le premier en France à recevoir Heidegger, lors de sa venue pour le colloque de Cerisy qui à l’initiative de Beaufret, allait permettre de blanchir Heidegger, et faire de la France la base de reconquête de l’opinion internationale. Je ne me chargerai pas de mesurer l’étendue de la compromission de Lacan avec l’heideggérisme. Je vois avec intérêt que Yann Diener a pris l’initiative d’un séminaire « Lacan sans Heidegger » qui se tient à Paris dans le cadre de l’ELP, l’École lacanienne de psychanalyse.

Vous dites que la plupart des débats philosophiques sur le web traitent de Martin  Heidegger.  Comment  l’expliquez vous ?
Je faisais allusion à la « philosophie du web », telle qu’elle se présente dans les congrès internationaux du WWW  que j’ai fréquentés pour des raisons professionnelles. J’ai longtemps travaillé dans l’intelligence artificielle et je suis encore associé à un laboratoire qui traite des corpus numériques multilingues.

Les milieux informatiques sont naturellement intéressés par la question de la technique, mais faute d’enseignement épistémologique dans les cursus, ils manquent de références. Le livre de Hubert Dreyfus, What computers can’t do ? The limits of Artificial Intelligence, publié en 1972, est devenu un classique. Il critique du point de vue d’une phénoménologie d’inspiration heideggérienne la thèse cognitiviste (et maximaliste !) que la pensée serait une manipulation de symboles qui pourrait être imitée par des calculs. Pour lui, elle serait le contraire d’un Etre-au-monde, dépendant de forces instinctives largement inconscientes.

Déjà dans les années 1950, Heidegger condamnait sans appel la cybernétique. Dans certains milieux intellectuels Heidegger passe pour avoir « pensé » la technique par ses condamnations du monde moderne. Mais en 1939, il proclamait que la « motorisation de la Wehrmacht » était « métaphysiquement nécessaire ». Après la défaite hitlérienne, elle est condamnée sans appel et rendue commodément responsable de l’extermination, mise sur le même plan que l’industrialisation de l’agriculture…

Dans les Cahiers noirs, il apparaît clairement que la condamnation de la technique, au premier chef de la cybernétique, repose sur une théorie de la Machenschaft, la Machination juive : le stéréotype de l’usurier juif suffit à condammer tout calcul, tant les mathématiques que l’informatique.
Rappelons qu’il n’y a dans toute l’œuvre de Heidegger aucune analyse du moindre dispositif technique. Il se limite à deux ou trois exemples, comme les flèches de direction des voitures d’alors.

 Pouvez vous commenter ces propos de Jean-Luc Nancy ? : « Car ce à quoi (Heidegger) croyait vraiment relevait d’un «archi-fascisme» (le mot est de Lacoue-Labarthe) qu’on peut en outre qualifier d’archi-messianisme de cet « autre commencement» qu’il ne cesse d’invoquer (et c’est pourquoi, il a voulu la publication posthume de ces textes, imaginant que plus tard on le comprendrait mieux…)  ». (Libération)
Heidegger détestait le fascisme, qu’il considérait comme non-germanique, c’est donc plutôt d’archi-nazisme qu’il faudrait parler. Il a multiplié les leurres messianiques, avec pour effet, sinon pour but, de rallier des disciples juifs, car il entendait aussi détruire le judaïsme de l’intérieur.

Dans les Cahiers noirs, il se permet des prophéties : il annonce très sérieusement la fin de l’ »américanisme” pour l’an de grâce 2. 327, soit exactement quatre siècles après Sein und Zeit. Vous comprenez ainsi que son œuvre même revêt une dimension messianique et opère l’irruption des derniers Temps, l’Ereignis. J’ai développé ces questions dans un livre sous presse, Heidegger, Messie antisémite. Ce que révèlent les Cahiers noirs, à paraître en septembre.

Jean-Luc Nancy a publié une postface à un article de Robert Antelme, témoin majeur des camps, intitulé Vengeance  ? (Paris, Hermann, 2010, p. 39-46) Il la conclut ainsi : « Nous devons être capables de discerner les effets sournois de la victoire sur les fascismes » (p. 45) ; « Nous avons connu depuis 1945 bien d’autres prétendues figures du Mal [que l’Allemagne], nous avons vu se reformer un esprit de croisade où le désir de vengeance se flatte d’agir au nom des valeurs de la démocratie, du droit et de l’humanisme » (p. 44). Ainsi, la date de 1945 n’est-elle pas celle d’une libération mais d’une catastrophe rampante qui délégitime Nuremberg, la justice internationale, le rétablissement de la démocratie et des droits de l’homme, tous « effets sournois de la victoire sur les fascismes ».

Quatre jours après l’attentat du 14 juillet 2016 à Nice, Nancy publiait dans Libération un bref article intitulé « Un camion lancé… », alors passé presque inaperçu, mais qui n’a rien perdu de son intérêt. En voici le début : « Un camion lancé pour écraser des enfants – entre autres – donne une image insoutenable du nihilisme. Le nihilisme lui-même nomme un aboutissement : celui de notre histoire et de notre civilisation. (…) Il faut nous en prendre à nous-mêmes, à notre entreprise universelle de puissance jamais assouvie. Il faut arraisonner et démonter les camions fous de nos supposés progrès, de nos fantasmes de domination et de notre obésité marchande. » Le lecteur ne saura pas qui conduisait le camion (Mohamed Lahouaiej Bouhlel, un Franco-Tunisien de trente et un ans) : « lancé » comme si le conducteur avait sauté en marche, il devient un « camion fou » qui échappe à tout contrôle. L’auteur ne dit pas qui a revendiqué l’attentat (Daech) ; ni que l’attentat a fait quatre-vingt-six morts et quatre cent cinquante blessés. Les victimes ne sont pas détaillées : il n’est cependant pas indifférent que trente-sept soient des étrangers appartenant à dix-neuf nationalités. Le fait même du crime n’est pas qualifié (le mot attentat est absent de l’article), son agent reste effacé, comme l’organisation qui revendique ce crime de masse, dont l’éventail même des victimes évoque un crime contre l’humanité. La symbolique, pourtant soigneusement choisie, échappe : le 14 juillet, il s’agissait évidemment d’atteindre la démocratie, tout aussi honnie par Daech que tournée en dérision par Jean-Luc Nancy. (voir par exemple, en compagnie notamment de Giorgio Agamben, Alain Badiou, Slavoj Žižek, ses contributions aux ouvrages collectifs La Démocratie, dans quel état ? ; et Vérité de la démocratie, 2008).

Ce preste escamotage s’apparente à une forme discrète de négationnisme et permet une inversion des responsabilités : « Il faut nous en prendre à nous-mêmes ». Pour y voir plus clair, cherchons qui est donc ce nous, dans « notre histoire », « notre civilisation », « notre entreprise universelle de puissance », « nos supposés progrès », « nos fantasmes de domination », « notre obésité marchande ». À ce ventre ultime, on aura reconnu l’Occident ploutocrate et postcolonial. Heidegger considérait le nihilisme comme le destin de l’histoire occidentale et prétendait, nous l’avons vu, que les juifs s’étaient exterminés eux-mêmes. Ici le nihilisme entraîne l’autodestruction de l’Occident : pour Nancy, il s’anéantit lui-même et il en est le seul responsable, sans qu’il soit même besoin d’évoquer l’aide enthousiaste et désintéressée des djihadistes.
Comme les lecteurs critiques seraient incapables de lire Heidegger, et à plus forte raison de le traduire, leurs objections sont d’emblée récusées comme dérisoires. En docteur grave, Nancy diagnostique ainsi à plusieurs reprises la « dyslexie » de Sabine Prokhoris, de Sidonie Kellerer, d’Emmanuel Faye sans oublier la mienne. Pour répondre à ces « donneurs de leçons », une bonne leçon de lecture s’impose : « À lui comme aux autres donneurs de leçons je demande simplement de bien vouloir réfléchir sur deux  citations ni mal découpées ni  trafiquées — mais choisies, pour faire bref, parmi des centaines d’autres possibles. » Voici la seconde : « Comme le national-socialisme, le judaïsme est la tentative vaine de faire servir la “machination” à ses fins propres. La “machination” demeure la puissance véritable » (GA 95, p. 450). Or, Sidonie Kellerer l’a souligné, cette phrase qui unit providentiellement le judaïsme et le nazisme dans une machination (Machenschaft) comparable, n’est pas d’un Heidegger devenu critique du nazisme, mais de Peter Trawny, dans la postface de ce volume. Comme le duc de Guermantes confondant Balzac et Céleste de Chabrillan parce qu’il les avait fait relier dans la même teinte, Nancy, emporté par l’élan de sa leçon, la conclut ainsi, sans s’être avisé de rien : « Qu’on veuille bien lire, c’est tout ce que je demande […] Je retourne à mes lectures. » On ne peut que l’encourager.

Outre Heidegger, il faut rappeler le succès international de ses amis et collègues, comme Schmitt, qui siégeait avec lui à la Commission pour la philosophie du droit qui a contribué à l’élaboration des lois antisémites de Nuremberg, et ont réussi comme lui leur blanchiment. Ils voisinent à présent dans l’actualité éditoriale des collections françaises les plus prestigieuses, avec Drieu La  Rochelle, Rebatet, Céline, Maurras.
À la veille de sa mort, Cassirer formulait un projet qui dépasse même le nazisme pour englober toutes les théologies politiques : celui de se mettre à « étudier soigneusement l’origine, la structure et la technique des mythes politiques » ce qui permettra de « regarder l’adversaire en face afin de savoir comment le combattre ».

À supposer même que des philosophes français aient eu besoin d’un Allemand pour penser, ou ne puissent penser qu’en allemand, comme l’affirmait le Maître, on peut s’étonner que malgré leur prétendu cartésianisme « génétique », ils aient choisi Heidegger plutôt que Cassirer. Il est plus que temps de tourner cette page douteuse.

La pensée de Cassirer au demeurant ne se réduit pas à une rémanence du rationalisme classique, car il considère  le concept de raison comme inapproprié pour décrire les formes de la culture dans leur diversité (cf. l’Essai sur l’homme). Il trace le programme d’une philosophie des cultures que l’heideggérisme, crispé sur une obsession identitaire travestie en ontologie, n’a fait que retarder.

À propos des sciences, Heidegger a voulu anéantir leur projet de connaissance, leur méthodologie, leurs liens réciproques portant l’irrationnalisme à son comble. Pourquoi étudier, comme fit Cassirer, le programme d’Erlangen, les géométries non euclidiennes, la physique quantique, la linguistique historique et comparée, la mythographie, l’anthropologie ? Développées depuis Humboldt, et illustrées par des auteurs comme Cassirer, Boas, Saussure, Panofsky, Jakobson, Lévi-Strauss, Hocart, Benveniste, Simondon, Leroi-Gourhan et tant d’autres, les sciences de la culture ont développé la compréhension du monde humain dans ses différentes formes symboliques. Mais pourquoi tenir compte des révolutions scientifiques quand la Pensée suffit à revendiquer une ignorance délibérée, séduisante car, facile à comprendre, elle convient à la rhétorique identitaire des tyrans comme des démagogues et revêt en outre les atours d’une supériorité ?