Deux Jésuites amis des Juifs.

Alors que nous venons de célébrer ce 28 octobre le cinquantenaire de la déclaration Nostra Ætate du Concile Vatican II relative aux relations entre l’Eglise et les religions non-chrétiennes, notamment le judaïsme, je voudrais revenir sur ce sujet car j’ai constaté qu’il avait rencontré peu d’échos parmi les médias écrits et/ou audiovisuels.

Il est vrai qu’un événement positif au milieu d’une actualité faite de conflits et de drames multiples, ne se « vend » pas aussi bien. L’opinion publique, forgée par certains journalistes, est demandeuse de sensations fortes, non de petites joies spirituelles.

La semaine dernière, j’ai abordé le sujet sous l’angle historique, rendant hommage à l’initiateur du concile qui se déroula de 1962 à 1965, le bon pape Jean XXIII, et rappelant les principales résolutions concernant le judaïsme votées à plus de 98% des voix des quelques 2.500 cardinaux et évêques convoqués à Rome.

Cette semaine, je voudrais évoquer la mémoire de deux hommes d’église dont l’action – avant et après le concile Vatican II – a illustré l’esprit nouveau qui régit les rapports entre Chrétiens et Juifs depuis l’événement central qu’il a représenté.

Ce sont deux Jésuites que j’ai eu la chance et l’honneur de connaître : les révérends pères Roger Braun ז »ל et Michel Riquet ז »ל. Ils se connaissaient bien, étant voisins de cellule dans la maison-mère de la rue de Grenelle. Le père Riquet est né en 1898 et mort en 1993. Le père Braun est né en 1910 et mort en 1981. Deux vies, deux destins que la seconde guerre mondiale a révélé, mais qui portaient en eux le ferment du bien, de l’amour d’autrui, de la compassion et du courage.

Je commencerai par le père Braun avec lequel j’ai entretenu une amitié d’une dizaine d’années, jusqu’à sa mort prématurée du fait de la maladie. Un mot d’abord de sa personnalité. C’était un homme profondément bon et bienveillant. Son sourire vous mettait aussitôt à l’aise ; sa simplicité et sa modestie faisaient le reste. Il avait un beau visage qui reflétait une vie d’amour du prochain. Je l’ai connu au comité central de la LICA (devenue ensuite LICRA) dont je faisais partie.

Le président Jean Pierre-Bloch était un rassembleur : au comité central (qui se réunissait rue de Paradis) se côtoyaient des hommes de tous bords politiques, de toutes couleurs de peau, de toutes religions, des croyants, des non-croyants, des riches et des humbles, des doctrinaires et des militants.

Le père Braun occupa longtemps le poste de président de l’importante section de Paris de la LICA. Il s’est acquitté de cette tâche à la satisfaction unanime. J’ai tôt fait de lui demander de venir parler à la synagogue de la rue Copernic où j’exerçais alors. Ce dialogue entre nous deux s’inscrivait dans la ligne de ceux qu’avait initiés le rabbin André Zaoui et qu’avait poursuivis mon prédécesseur, le rabbin Nissim Gabbay.

Plus tard, lorsque nous avons créé le MJLF, je l’ai à nouveau invité. Entre temps s’était établie entre nous une sincère affection, et il m’a raconté comment sa vie et sa carrière avaient été bouleversées par la guerre. En effet, alors que jeune lycéen de 14 ans à Strasbourg, il avait découvert par un tableau le terrible massacre de 2.000 Juifs de la communauté de sa ville en 1349, il décida de « tout faire pour réparer, pour que cela ne se renouvelle pas ».

Ses années de séminaire lui permirent d’acquérir la connaissance de l’araméen et de l’hébreu, comme de l’histoire du judaïsme et de la pensée juive. Sans que ses supérieurs ni lui-même sachent le moins du monde où cela pourrait le mener…

Ici, je cite un hommage que lui rendit Mme Renée de Tryon-Montalembert dans la revue « Sens » de l’AJCF en juin 1981 : « Les événements ne tarderaient pas à révéler le sens d’une telle préparation. Dès juillet 1942, sa formation étant terminée, le Père Braun était nommé aumônier général adjoint des camps d’internement français de « Zone Sud » et des Formations de travailleurs étrangers. Tâche écrasante et exaltante où le jeune prêtre allait se lier avec la Résistance juive et nouer avec nos frères persécutés d’innombrables amitiés, aussi profondes que durables. −

Ils furent si nombreux, ces prisonniers voués à la déportation, et parmi eux, bien des enfants, que Roger Braun réussit à sauver de la mort, souvent au péril de sa propre vie, qu’il s’agisse des internés dont il organisait la fuite, ou des cachettes improvisées au moment des rafles, jusque dans les locaux du Séminaire de Limoges et de l’Institut catholique de Toulouse ; ou encore de ce réseau d’évasion qu’il avait mis sur pied, en direction de la Suisse et de l’Espagne, sans compter cette intervention auprès du Commissaire du Camp de Rivesaltes, le 8 septembre 1942, qui devait permettre à trente enfants de se voir arrachés au cauchemar de la déportation ! […]

La grande question ne pouvait alors que se faire de plus en plus lancinante, face à la prise de conscience − ô combien douloureuse ! − de nos responsabilités chrétiennes dans l’expression de leurs solidarités historiques : comment faire pour réparer ? Comment faire pour éviter le retour des horreurs du passé ? Comment faire pour qu’à deux millénaires d’enseignement du mépris se substitue en fin un véritable enseignement du respect ? »

C’est au lendemain de la guerre des Six Jours que le père Braun créa, à cet effet, une revue catholique de haut niveau intellectuel et historique, «Rencontre, Chrétiens et Juifs» qui, à travers des articles et des dossiers très riches et documentés, se fixait pour objectif, dans l’esprit de Vatican II, de combattre l’antisémitisme chrétien. –

« Certes », ajoutait Renée de Tryon-Montalembert, « il ne fut pas toujours compris, il connut la solitude et la critique, il eut à souffrir parfois de malentendus que lui rendait plus douloureux sa grande sensibilité. Mais tel n’est-il pas le lot de tous les pionniers ? Et les manifestations de sympathie exprimées par les communautés juives, au moment de sa mort, en France comme en Israël, sont venues confirmer encore le souvenir que nous garderons de lui et les traits d’une personnalité exceptionnelle marquée d’une double et unique fidélité : celle du religieux inconditionnellement ancré au cœur de son Église et, celle de l’ami, du frère des Juifs qui ne s’y sont pas trompés et qui ont d’eux-mêmes reconnu et tenu à honorer en lui un « Juste parmi les nations.»

Le 13 juillet 1972, Yad Vashem a décerné au Père Roger Braun le titre de Juste des Nations. Son nom figure sur le mur de l’allée des Justes derrière le Mémorial de la Shoah. Et c’est justice. J’ajouterai quelque chose qui me tient à cœur. Le père Braun est mort le 1er avril 1981 à Paris. Ce jour-là, le grand-rabbin de France, René-Samuel Sirat prononça sur sa tombe le kaddish. J’aurais fait de même si, à la même heure, je n’avais été en train d’enterrer mon père ז »ל tué par un automobiliste alors qu’il traversait une rue de Cannes aux côté de ma mère ז »ל deux jours auparavant…

Je voudrais à présent évoquer un autre prêtre jésuite dont l’action fut en tous points parallèle, bien que de façon différente, avec celle de son collègue et ami, Roger Braun. Il s’agit du révérend-père Michel Riquet. Il fut un théologien et un prédicateur de grande renommée. On lui doit plus de vingt livres ainsi que de très nombreux articles dans la Revue des Deux Mondes et des éditoriaux mémorables dans le Figaro.

Mais tout cela qui est d’essence intellectuelle fut complété, comme pour le père Braun, par une attitude courageuse, voire héroïque, durant la seconde guerre mondiale. Lui qui avait pris part à la fin de la première et avait commencé son noviciat le 19 novembre 1918, soit une semaine après l’Armistice, s’est engagé de toutes ses forces dans la Résistance (réseau Hector, groupe Combat zone nord, réseau Comète, filière d’évasion d’aviateurs alliés).

Mais il ne renonce pas à la parole publique. Il parle en pleine Occupation en l’église Saint-Séverin et n’hésite pas à interpeller la conscience allemande. La Gestapo finit par l’arrêter, en janvier 1944. Il est interné à Compiègne, déporté à Mauthausen, puis, d’avril 1944 à mai 1945, à Dachau, avec Edmond Michelet. Il garde de cette période de solides amitiés avec des compagnons de captivité, Juifs, communistes, francs-maçons.

De 1946 à 1955, il est chargé des Conférences de Carême à Notre-Dame de Paris. Son éloquence y est très appréciée. Il sera également vice-président de la LICRA, directeur de la Conférence Laënnec des médecins catholiques de 1930 à 1944, chargé de la formation des étudiants en médecine du Centre Laënnec à Paris, ardent militant de l’Amitié judéo-chrétienne de France et co-fondateur des Fraternités d’Abraham réunissant Juifs, Chrétiens et Musulmans.

Ces deux immenses figures du catholicisme français du XXème siècle méritaient, me semble-t-il, d’être évoquées en ce cinquantième anniversaire de la déclaration Nostra Ætate qui aura marqué pour les Juifs de ma génération et probablement des suivantes une révolution dans le regard que les uns et les autres nous portons sur une histoire qui fut souvent conflictuelle, voire tragique, mais qui, aujourd’hui, peut affronter l’avenir et les sombres nuages d’autres confrontations solidairement et fraternellement.

Rabbin Daniel FARHI.