« Deux états pour deux peuples » vs Charte de l’OLP

Dans le conflit du Moyen-Orient qui déchire Israéliens et Palestiniens, la plupart des observateurs occidentaux ne jurent que par la solution incarnée par l’expression : « Deux États pour deux peuples ». En effet, quoi de plus rationnel, de plus éthique, de plus simple et de plus évident que cette vision de coexistence qui serait bénéfique pour tous, solution qui a d’ailleurs semblé émerger du temps des accords d’Oslo en 1993. D’autant qu’à cette époque, les dirigeants de ces deux peuples semblaient y souscrire : la photo de la poignée de main entre Rabin et Arafat devant le président Clinton [1] a fait le tour du monde et les contemporains ont vraiment cru qu’une ère nouvelle viendrait clore ce conflit.
Alors, qu’est-ce qui a bien pu enrayer un mouvement qui apparaissait si bien amorcé ? Dans la compréhension occidentale du conflit, la réponse semble limpide : ce sont les extrémistes, des deux bords, qui ont saboté le processus engagé. Maintenant, il importe donc de réduire ceux-ci pour revivifier une dynamique de paix aujourd’hui moribonde, qui permettra aux deux parties de se recentrer sur leurs objectifs déclarés, supposés exprimés par ce fameux slogan, « Deux États pour deux peuples », slogan si prisé dans nos démocraties. Mais justement, est-ce que ces objectifs déclarés traduisent de vraies aspirations sur le terrain ?
Côté palestinien, le texte le plus pertinent qui énonce les objectifs du mouvement palestinien est la charte de l’OLP rédigée en 1964, modifiée en 1968 et qui devait être remaniée après 1993 pour en extraire les articles incompatibles avec ces accords d’Oslo [2]. Du moins c’est ce à quoi Yasser Arafat s’était engagé à l’époque vis-à-vis de ses interlocuteurs israéliens. Plus de trois décennies ont passé, l’OLP s’est transformée en Autorité palestinienne, mais ce remaniement n’a pas toujours eu lieu, ce qui implique mécaniquement que cette Charte de 1968 reste en vigueur.
Un texte fondamental qui contredit cette idée de deux États pour deux peuples
D’emblée, l’article 2 déclare : « La Palestine, dans les frontières du mandat britannique, constitue une unité territoriale indivisible. » Cela signifie que le mouvement national palestinien ne souscrira jamais à un compromis territorial sur l’espace compris entre la rivière et la mer, compromis qui forcément le divisera et le partagera. Il est difficile de formuler plus clairement une opposition frontale à cette approche de « Deux États pour deux peuples » sur cet espace qui, rappelons le encore et toujours, est minuscule à l’échelle de la planète : plus petit que la Belgique ou l’Albanie, ou encore une étendue moins grande que celle de quatre département français [3].
L’article 5 poursuit : « Les Palestiniens sont les citoyens arabes qui résidaient habituellement en Palestine jusqu’en 1947, qu’ils aient été forcés de partir ou qu’ils y soient restés. » Dans cette vision de l’Histoire, les 600.000 juifs qui vivaient sur ce territoire en 1947 ne peuvent donc pas prétendre à l’identité palestinienne puisqu’ils ne sont pas Arabes. Si l’on couple les deux articles précédents avec l’article 1 qui déclare : « La Palestine, patrie du peuple arabe palestinien, constitue une partie inséparable de la grande patrie arabe. », on obtient une position politique qui, quels que soient les agissements de tel ou tel gouvernement israélien, s’inscrit en faux contre toute souveraineté juive sur une quelconque partie de la Palestine mandataire.
Une approche ancrée dans une vision rétrograde de la société
L’article 5 déclare également : « Quiconque est né de père palestinien après cette date, en Palestine ou hors de Palestine, est également palestinien. » Tout d’abord, on notera le côté patriarcal de cet énoncé : la mère, qui porte les enfants et leur donne naissance, n’intervient pas dans la transmission de cette identité palestinienne telle que définie ici, ce qui devrait interpeller tout individu soucieux des droits des Palestiniennes.
Plus grave encore, sans le dire explicitement cette formulation signifie que la Charte se réclame clairement du droit du sang plutôt que du droit du sol. Toutes les personnes, souvent de Gauche, qui sont scandalisées dès que l’on évoque cette possibilité de droit du sang dans les pays occidentaux, ne trouvent bizarrement rien à redire lorsque ce sont des Palestiniens qui font valoir cette approche.
Bien sûr, on peut rétorquer, à juste titre, que la transmission de l’identité juive procède d’une logique similaire, la mère remplaçant le père mais la nature biologique de la filiation restant similaire. Sauf que dans ce cas, c’est de l’identité juive qu’il s’agit et non de la citoyenneté israélienne que possèdent aujourd’hui quelque 20 % de non Juifs, et dont la progéniture hérite automatiquement. Pour ce qui concerne la Charte, les deux notions d’identité et de citoyenneté apparaissent indissociablement mêlées.
Une démarche de refus qui privilégie la violence pour arriver à ses fins
L’article 21 déclare : « S’exprimant par la révolution armée palestinienne, le peuple arabe palestinien rejette toute solution de remplacement à la libération intégrale de la Palestine et toute proposition visant à la liquidation du problème palestinien. » S’il restait des doutes sur la volonté de compromis pacifique exprimée dans cette Charte, cet article les dissipe sans ambiguïté. Notons que la première proposition invoque la révolution armée comme moyen d’expression privilégié.
D’autres articles du texte soulignent également l’importance de la violence dans les moyens d’action à retenir, tel l’article 10 qui indique que « L’action des commandos constitue le centre de la guerre de libération populaire palestinienne. » Quand on sait ce qu’ont été les actions de ces fameux commandos, avec des centaines d’attentats terroristes aveugles qui ont jalonné ce conflit provoquant des milliers de victimes civiles, on ne peut qu’être scandalisé par le fait de les mettre au centre de ce qui est désigné par la « guerre de libération de la Palestine ».
Mais pour notre propos, le mot clef de cet article 21 est sans doute l’adjectif « intégrale » accolé au substantif « libération ». En d’autre termes, le rejet invoqué dans cette Charte précise que la libération sera « intégrale » ou ne sera pas. Cette démarche mentale inébranlable du tout ou rien rend compte des refus successifs et répétés des dirigeants palestiniens pour toute possibilité de compromis qui s’est présentée, malgré la situation de détresse de leur peuple qui n’a fait qu’empirer avec le temps :
-
1937 : Refus de la proposition de partage la Commission Peel, très avantageuse pour le camp arabe puisque celui-ci recevait plus des 3/4 de la Palestine mandataire.
-
1947 : Rejet de la décision de partage de la Palestine par l’ONU qui attribuait 60 % du territoire aux Juifs mais dont plus de la moitié était constituée par l’étendue désertique du Néguev, quasiment inhabitée à l’époque [4].
-
1967 : Affirmation des trois « non » de la conférence de Khartoum [5], conférence à laquelle participait le dirigeant palestinien de l’époque, Ahmed Chukeiry
-
2000 : Fiasco des négociations Barak-Arafat sous l’égide du président Clinton ; ce dernier a depuis indiqué que cet échec était surtout dû à la position constante de refus de Arafat qui n’a jamais formulé de contre propositions plausibles à celles qui lui étaient soumises.
-
2008 : Non aboutissement des négociations Olmert-Abou Mazen, ce dernier n’ayant pas voulu répondre au plan qui était sur la table, plan qui correspondait à cette formule « deux États pour deux peuples »
En réalité, à défaut d’être rationnelle et compréhensible pour un esprit occidental, cette démarche de rejet est remarquablement cohérente tout au long de l’Histoire de ce conflit : les Juifs aspirant à la création d’un État souverain sur toute partie de la Palestine historique, État qui mettrait un terme à deux millénaires d’errances tragiques en tant que minorité opprimée, et les Arabes aspirant à la NON création d’une quelconque souveraineté juive sur quelque partie que ce soit de ce territoire, systématiquement considéré comme intrinsèquement et intégralement arabe pour l’éternité.
D’ailleurs, les articles 12 et 13 auraient tendance à mettre en avant la nation arabe dans son ensemble plutôt que la création d’un État Palestinien. L’article 13 précise que « L’unité arabe et la libération de la Palestine sont deux objectifs complémentaires, […]. Ainsi, l’unité arabe mène-t-elle à la libération de la Palestine, et la libération de la Palestine à l’unité arabe. » On notera d’ailleurs que la libération de la Palestine est évoquée plus de 25 fois dans l’ensemble du texte, alors que l’État Palestinien à venir, qui devrait être le point d’orgue, de cette vision de « deux États pour deux peuples » n’y est pas évoqué une seule fois.
Quid du sionisme
L’article 20 est sans ambiguïté : « Les prétentions fondées sur les liens historiques et religieux des juifs avec la Palestine sont incompatibles avec les faits historiques et avec une juste conception des éléments constitutifs d’un État. Le judaïsme, étant une religion, ne saurait constituer une nationalité indépendante. De même, les juifs ne forment pas une nation unique dotée d’une identité propre, mais ils sont citoyens des États auxquels ils appartiennent. »
Passons sur la supposée incompatibilité des liens historiques et religieux des Juifs avec ce territoire. Tous les historiens sérieux ainsi que les innombrables travaux d’archéologie entrepris par les universitaires du monde entier établissent clairement une telle filiation que les Palestiniens s’acharnent à nier. En revanche, s’il est indéniable qu’une population autochtone significative vivait sur cet espace au tout début du 20ème siècle, on pourrait peut-être aussi s’interroger sur sa capacité à relever de ce qui est désigné ici par une « juste conception des éléments constitutifs d’un État » …
Quant à la prétention de ce texte à définir ce que sont, ou ne sont pas, le Judaïsme et les Juifs, le lecteur appréciera : des milliers de penseurs, juifs et non juifs, débattent de ce sujet depuis des siècles sans parvenir à un consensus minimum sur cette question. La Charte énonce l’une des éventuelles visions de celle-ci mais elle ne saurait en aucun cas être la seule.
Concernant le sionisme et l’État d’Israël, l’article 22 le qualifie de manière on ne peut plus explicite : « Le sionisme est un mouvement politique organiquement lié à l’impérialisme international et opposé à toute action de libération et à tout mouvement progressiste dans le monde. Il est raciste et fanatique par nature, agressif, expansionniste et colonial dans ses buts, et fasciste par ses méthodes. » Étant donné la symbiose étroite entre le sionisme et l’État d’Israël, symbiose qui demeurera quels que soient les développements ultérieurs, il est difficile de croire à la possibilité d’un quelconque accord entre une future direction palestinienne qui resterait fidèle à cette Charte et un mouvement sioniste qui y est qualifié par nature de « raciste, fanatique, agressif, expansionniste et colonial ».
Que faire des habitants juifs lors de la libération de la Palestine
Il est un point qui n’est PAS abordé dans la Charte palestinienne : celui du sort des NON Palestiniens une fois accomplie la libération tant sanctifiée. L’article 6 précise : « Les juifs qui résidaient habituellement en Palestine jusqu’au début de l’invasion sioniste seront considérés comme palestiniens. » Si l’on pose que du point de vue arabe, l’invasion sioniste date de 1917, soit l’année de la déclaration Balfour et de la conquête de la Palestine par les Anglais sur les Ottomans dans le conflit de la Première Guerre Mondiale, le nombre de personnes encore vivantes concernées aujourd’hui par cette phrase est égale à zéro … Rien n’est dit sur la descendance de ces Juifs tolérés comme Palestiniens, et a fortiori sur les millions de juifs qui ont ultérieurement émigré en Israël.
Sans le dire explicitement dans la Charte, la position de beaucoup de Palestiniens sur cette question est assez claire : qu’ils retournent « chez eux » ! [6] Soit en Pologne, au Yémen, en Allemagne, en Irak, en Russie, au Maroc et ailleurs encore. Cela alors que la plupart des Israéliens d’aujourd’hui sont nés sur place et ont une très forte conscience de leur identité nationale.
Contraste avec la déclaration d’indépendance d’Israël :
Loin d’adopter un langage guerrier et vindicatif, il est utile de rappeler ce qui est dit dans les derniers paragraphes de cette déclaration d’indépendance d’Israël de mai 1948, dont le ton apaisé tranche avec le caractère belliqueux des articles de la Charte palestinienne.
-
Aux prises avec une brutale agression, NOUS INVITONS cependant les habitants arabes du pays à préserver les voies de la paix et à jouer leur rôle dans le développement de l’État sur la base d’une citoyenneté égale et complète et d’une juste représentation dans tous les organismes et les institutions de l’État, qu’ils soient provisoires ou permanents.
-
NOUS TENDONS la main de l’amitié, de la paix et du bon voisinage à tous les États qui nous entourent et à leurs peuples. Nous les invitons à coopérer avec la nation juive indépendante pour le bien commun de tous. L’État d’Israël est prêt à contribuer au progrès de l’ensemble du Moyen Orient.
On pourrait également comparer les paroles des deux hymnes nationaux : l’un insiste sur la Nation à construire qui mettra fin à des siècles d’oppression du peuple juif en tant que minorité dans des ensembles qui les toléraient ou les rejetaient selon les humeurs du jour, l’autre sur la libération de la patrie et des combats à mener pour y parvenir (« ma revanche », « par le feu de la douleur », « je vivrais résistant jusqu’à la restitution de mon pays »).
Le conjoncturel qui cache le structurel
Comme toujours, les choses ne sont pas aussi simples et il n’y a pas forcément de bons et de méchants dans cet affrontement. Surtout que les frasques des gouvernements israéliens de ces dernières années ainsi que les innombrables déclarations guerrières et délirantes de beaucoup de ministres israéliens en exercice laissent penser que le refus et le rejet ont changé de camp.
Mais ce serait confondre le conjoncturel et le structurel. Depuis le début de l’ère Bibi que l’on peut dater à 2009, la population israélienne a été abusée par un populisme crasse qui fait la part belle aux solutions radicales à des questions complexes. Ce n’est pas un problème spécifiquement israélien et ce mal touche la plupart des démocraties, telles les États-Unis avec leur président actuel. Mais dans ces démocraties, les choses sont souvent réversibles et on peut espérer que ce sera le cas en Israël d’ici quelques mois.
En revanche, tant que la structure mentale du mouvement palestinien restera associée à cette Charte, il est à craindre que cette formule de « deux États pour deux peuples » ne restera justement qu’une formule, répétée à satiété dans le monde démocratique, mais qui ne reflète pas les aspirations du mouvement palestinien dans son état présent. En réalité, celle-ci est une projection de ce que souhaiteraient les occidentaux sur une réalité locale qui n’y est pas [encore] prête. Cela ne signifie pas qu’elle doit être abandonnée mais que la solution qu’elle implique ne pourra pas advenir tant que la partie palestinienne n’aura pas clairement démontré, à l’instar d’un Sadat ou du roi Hussein, qu’elle y était disposée.
D’autant que les Palestiniens sont également représentés par d’autres organisations que l’Autorité Palestinienne, notamment le Hamas ou le Djihad Islamique. Ceux-ci ont leurs propre Charte qui ne prétend absolument pas supporter, même du bout des lèvres, le début du commencement de cette formule. Et surtout qui ont démontré par leurs actions sanguinaires du 7-Octobre ce qui attend les israéliens si ces organisations devaient prévaloir.
____________________________________
1 Le déroulé un peu moins connu de cette séquence est intéressant à rapporter : cette cérémonie a failli être annulée à la dernière minute car Arafat était supposé signer des cartes géographiques, inséparables de l’accord, ce qu’il refusait de faire au dernier moment. De plus, Rabin avait expressément demandé que le dirigeant palestinien apparaisse en habit civil plutôt que militaire pour illustrer le changement d’optique du mouvement palestinien. La pression très forte exercée par Clinton a permis de ne pas faire exploser en plein vol cet accord, mais cet incident rugueux laissait mal augurer de la suite.
2 Le lecteur pourra trouver le texte de cette Charte sur de multiples sites, par exemple https://mjp.univ-perp.fr/constit/ps1968.htm ou www.axl.cefan.ulaval.ca/asie/palestine-charte1968.htm
3 Le Mandat britannique sur la Palestine couvre moins de 29.000 km2. A mettre en parallèle avec les 13.300.000 km² couverts par l’ensemble du monde arabe, soit un rapport de 1 à 500. Bien qu’il soit difficile d’établir des statistiques médiatiques, il n’est pas impossible que la place prise par Israël dans la presse internationale par rapport à la place prise par ce qui se passe ailleurs dans le monde arabe soit de 500 à 1. Beaucoup de choses sont dites dans cette inversion si criante des proportions …
4 On oublie souvent que si dans la Palestine mandataire de 1947, les deux tiers des habitants étaient Arabes, les Juifs constituaient une nette majorité dans la partie qui leur a été attribuée par ce partage de l’ONU.
5 Non à la paix avec Israël – Non à la reconnaissance d’Israël – Non à toute négociation avec Israël
6 On pourra apprécier l’humeur de la rue palestinienne sur le sujet en visionnant quelques vidéos accessibles sur Youtube regroupées sous la rubrique « Ask Project ». Par exemple celle figurant au lien ci-contre : https://www.youtube.com/watch?v=5VqmUgami_Y
