Deux esplanades à haut risque.

Et voilà, les fêtes sont terminées. Une nouvelle année – 5776 – a commencé. Nous avons tous prié avec ferveur pour qu’elle soit une année de bénédictions et de paix pour Israël et pour le monde entier.

Hélas, en Israël une nouvelle Intifada se profile. Les attentats se multiplient, les répliques aussi. En Syrie, la Russie est entrée en scène et son armée frappe des objectifs qui ne sont pas ceux de la coalition de l’OTAN, renforçant le régime criminel de Bachar el Assad. Ailleurs dans le monde, les conflits en cours perdurent. Et pour ajouter au tableau, on nous dit que la planète va mal, que l’irresponsabilité des humains la menace chaque jour davantage.

Comme un symbole d’une situation récurrente en Israël, il y a deux lieux, si proches et pourtant si lointains : les esplanades du Mur occidental et des Mosquées.

La première, en bas, accueille les prières des millions de Juifs qui viennent s’y recueillir. Elle est de nouveau accessible depuis juin 1967 et la guerre-éclair qui l’a libérée du joug jordanien. Israël l’a déblayée de tous les immondices qui la souillaient et l’a ouverte aux croyants du monde entier. C’est un lieu bruissant en permanence des textes de tefiloth, des processions de la Torah lors des bné-mitsva du lundi et du jeudi, et plus simplement des allées et venues des passants respectueux des lieux.

C’est un endroit où j’aime à m’asseoir sur un banc de pierre au fond et me laisser pénétrer par la douceur de l’endroit et l’élan d’amour de mon peuple. Je peux y rester de très longs moments, alternant la méditation, le spectacle, et parfois une légère somnolence. De loin en loin, on entend des cloches ou l’appel d’un muezzin, et on se prend à rêver que les prophéties se sont réalisées, que les hommes de toutes les nations sont enfin rassemblés, en parfaite harmonie, à Jérusalem, la ville trois fois sainte.

Au-dessus de cette esplanade juive qui s’étend au pied de la muraille de soutènement du Temple, le kotel, une autre esplanade encore plus juive puisque c’est sur elle que se dressait le beth-hamikdash, le très vénéré sanctuaire où se déroulait le service divin accompli par les prêtres d’Israël.

Cette esplanade, aujourd’hui vide des lieux saints du peuple juif détruits par les Romains, héberge deux mosquées : Al Aqsa et le Dôme du Rocher. Les Juifs très pieux ne s’y rendent en principe pas pour ne pas fouler par inadvertance le kodesh hakodashim, le Saint des Saints où seul le grand-prêtre pouvait se rendre le jour de Kippour, y prononçant le Shem hameforash, le Nom ineffable de Dieu.

L’esplanade des Mosquées n’est que le troisième lieu saint de l’islam après La Mecque et Médine, Jérusalem n’étant nulle part mentionnée par le Coran, mais la tradition voulant que Mahomet y ait fait un voyage nocturne plus ou moins mythique.

C’est ce lieu, qui devrait être un havre de paix, qui s’enflamme régulièrement lors d’affrontements entre jeunes Arabes et police israélienne. La raison en est, bien entendu, le conflit israélo-palestinien.

Ne souhaitant pas me livrer ici à des réflexions politiques de « café du commerce », je voudrais simplement pointer le symbole que représentent ces deux esplanades, l’une juive, l’autre judéo-musulmane, la seconde surplombant la première et y projetant parfois des pierres. –

D’accord, ce n’est pas une guerre de religions qui se déroule au Moyen-Orient. D’accord, les belligérants ne s’affrontent pas au nom d’un Dieu commun qu’ils nomment différemment. Mais il n’en reste pas moins qu’un des lieux où se concentrent les passions est celui voulu par le roi David il y a 3000 ans, où son fils Salomon y construisit le premier Temple, et où les Grecs, puis les Romains, imposèrent leur hégémonie sans jamais arriver à y éteindre la flamme du judaïsme.

Qu’adviendra-t-il de ces deux esplanades ? Resteront-elles pour toujours des lieux proches-lointains ? Devra-t-on s’habituer à voir les mosquées jonchées de pierres et envahies par les fumigènes israéliens ? Devra-t-on craindre de se rendre au kotel par des ruelles peu sécurisées et d’y être la cible de lanceurs de pierres ? Faudra-t-il privilégier les plages de Tel-Aviv par rapport aux lieux saints de Jérusalem ?

J’allais dire : Dieu seul le sait. Mais je préfère dire : les responsables politiques le savent. Veulent-ils en finir avec cet état de guerre permanent ? Sont-ils prêts à des concessions mutuelles ? Ont-ils compris que c’est à eux d’écrire l’histoire de demain pour leurs enfants et les enfants de leurs enfants ? Que cesse la guerre des egos et que s’ouvre enfin une ère de fraternité, d’échanges humains, de liens commerciaux et culturels entre des populations qui sont lassées de ces luttes fratricides et stériles. Oui, que vraiment commence l’année nouvelle avec ses bénédictions !

Rabbin Daniel Farhi.