J’essaie de me souvenir depuis quand l’air est devenu si délétère vis-à-vis de la communauté juive en France. Est-ce ma perception, est ce factuel ?

Je vois bien que les Français de religion juive qui habitent le 16e à Paris sont moins confrontés à cela.
J’ai habité porte d’Auteuil, un quartier bourgeois de Paris près de 20 ans et jamais je n’ai été insultée ou agressée.

On y est un peu comme dans un cocon. Entre « nous ». Pourtant, je me souviens de Karine. Son fils fréquentait il y a peu un des grands lycées parisiens du 16e arrondissement. L’enseignant avait tenu des propos antisémites en classe lors d’un cours d’histoire me semble-t-il.

Karine ne s’est pas soumise et après un rendez-vous et une plainte auprès la direction du Lycée, a fini par obtenir des excuses. Je me souviens de mon fils il y a 5 ans, me raconter qu’à la cantine de l’école un enfant s’était dressé devant sa copine Rachel en lui disant « ah c’est toi la juive ».

« Le chien, putain de juif »

J’ai vécu au Maroc jusqu’à l’âge de 13 ans. Contrairement à beaucoup de témoignages sur les réseaux sociaux, j’en garde peu de bons souvenirs.

J’ai grandi dans un pays arabe où, pour insulter un chien, mes amis le traitaient de « putain de juif ». C’est ancré dans le langage et presque vidé de son sens.

Lorsque je leur disais : « Vous savez, je suis juive ? Vous vous rendez compte de ce que vous venez de dire ? »
« – Mais non ma chérie, c’est juste une expression ! »

Sauf que non. Les mots que nous employons façonnent notre vision du monde. Ce n’est pas le monde qui façonne notre façon de parler.

Ma grand-mère et moi partagions de nombreux week-ends et lorsque nous marchions toutes les deux dans les rues de Rabat, au gré des événements politiques en Israël, je me faisais insulter. Mais le plus souvent, on me crachait dessus. Notre immeuble était fréquemment tagué de croix gammées et d’insultes.

Ce n’est que bien des années plus tard que j’ ai compris qu’on m’avait craché dessus parce que juive…
Depuis, je fais du Krav Maga.

Au collège, je suis venue poursuivre mes études à Maimonide, école israélite près de Paris. J’ai eu un petit copain non-juif et lorsqu’il m’a présenté à sa mère, catholique investie, j’ai pour la première fois de ma vie lu en conscience, sur le visage d’un être humain, combien être juive semblait être problématique.

Il y a 10 ans, j’ai reçu des menaces de mort accompagné, devinez de quoi : « sale juive, je vais te crever ». C’était par écrit et depuis, pour conjurer ou anticiper ; je fais du Krav Maga… Mon fils fera du Krav et ma fille fera du Krav.

J’ai la croyance qu’il est inévitable pour mon fils d’échapper à des provocations et/ou insultes lorsqu’il mettra les pieds au collège. Je ne veux pas qu’il le vive comme une victime. J’en vois trop des victimes. Le plus souvent, elles ont en face d’eux des lâches.

Sait-on en Israël que le gouvernement n’aide plus les victimes des attentats de l’hyper Cacher, du Bataclan et les autres…

Maroc, Paris, Hauts de Seine

J’ai 48 ans et je me sens de plus en plus inquiète. Les corps se couvrent de toute part mais pire que cela, l’intolérance et la soumission semblent se répandre comme la peste.

J’ai honte de ces pseudos représentants de la communauté juive française qui ne représente qu’eux-mêmes et leur intérêt politique.

Et puis, un jour, on se surprend à dire à son fils : pas de casquette de Tsahal dans la rue. Pas de T-shirt évoquant le Krav Maga. Etre juif est devenu un problème en République française.

Plus que cela : être juif est de mon point de vue devenu dangereux en France. Quelle mère laisse son fils circuler avec une Kippa ? Qui oserait accrocher un drapeau d’Israël à sa fenêtre ?

En sortant d’un salon sur les voyages, je croise dans le métro parisien un groupe de jeune qui rapportait avec elles des sacs publicitaires avec, je suppose des prospectus de voyages, des catalogues.

Une des jeunes filles tenait un sachet évoquant Israël. J’entends sa copine lui dire : « Putain jette ça, on risque de te prendre pour une juive, ils vont te caillasser quand tu vas rentrer ! »

J’ai peur

Etre libre est également devenu un problème en république française : j’ai peur pour ces jeunes filles en short ras les fesses, je sais qu’elles se pensent en sécurité. Puis, j’en retrouve un certain nombre en consultation.

J’ai peur pour ma fille de 3,5 ans qui vit dans un milieu laïc et deviendra à plusieurs titres une cible. Parce que femme, parce qu’intelligente, parce que juive.

J’ai affreusement mal quand mon fils baisse la voix pour parler des Juifs. Discrètement, parce qu’il a parfaitement intégré à 10 ans, qu’être juif, pose problème en France.

J’ai peur pour chacun d’entre nous lorsque je vois un camion dans un lieu fréquenté, un bus Ratp conduit par un homme barbu. Parce que je sais que nous ne sommes pas au pays des bisounours. Parce que je reçois en consultation des victimes des attentats qui n’ont plus de vie.

Il y a quelques semaines, devant un centre d’UV des hauts de Seine, un homme déboule agressif et lance à l’hôtesse d’accueil coiffée d’un voile mais maquillée: » T’as pas honte de travailler pendant Ramadan » ? Je lui propose mon aide et elle me montre des yeux le comptoir : « Merci, j’ai ce qu’il faut pour me défendre..»

Stupéfaction. Elle avait anticipé. Parce qu’elle, elle sait combien l’intolérance s’est installée.

Et puis il y a eu l’Olympia. Le concert de Sarit Haddad. On nous a interdit de brandir le drapeau d’Israël. On nous les a même confisqués.

Sous des prétextes fallacieux. Me suis retrouvée à brandir, pleine de colère, mon téléphone avec en photo le drapeau d’Israël. Pathétique. Coquatrix était juif et doit se retourner dans sa tombe devant tant de veulerie mercantile.

Taxi, ramadan et rouge à lèvre
Nous sommes en période de ramadan. Je suis montée dans un taxi pour attraper le vol qui m’emmène travailler en Israël, habillée sobrement, lèvres rouges quand même…

Le chauffeur l’air assassin se retourne et me dit :

« Descendez Madame !

– Vous n’êtes pas libre monsieur ?

– C’est Ramadan, je ne vous prends pas dans mon taxi c’est tout ! »

Ce n’était pas au Maroc, ni aux Émirats.

Paris France, avenue Carnot. 2017….

La graine

Tous ces événements et la lâcheté des gouvernants ont semé une graine. Je la sens pousser très sûrement. Mon grand-père était officier de l’armée française et j’étais fière de ce pays.

Cela a bien changé. Mon père participait à l’exfiltration des juifs du Maroc vers Marseille puis vers Israël. Il est mort depuis peu mais je sais qu’il serait heureux que j’ai à mon tour, le cran d’aller vivre en Israël.

Ce pays où c’est dur mais ça reste la maison. L’endroit où nous ne sommes pas le « juif » de la Nation mais l’endroit où nous SOMMES une Nation.

D’ailleurs, je me pose régulièrement la candide question : si une guerre généralisée avait besoin de notre mobilisation, nous français de religion juive, que choisirions-nous de défendre ?

En ce qui me concerne, c’est clair. J’ai une graine à semer. Un graine qui a besoin de grandir chez elle.