La décision de Scarlett Johansson de rester solidaire à SodaStream aux dépens d’Oxfam a propulsé le mouvement BDS sur le devant de la scène.

Le débat s’est largement focalisé sur la question de savoir si les boycotts isolaient Israël de manière injuste et étaient donc immoraux, voire antisémites.

Mais il y a une autre question tout aussi importante : seraient-ils efficaces ? Pour y répondre, nous pouvons nous référer aux enseignements surprenants de l’apartheid en Afrique du Sud.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu affirme : « Aucune précision ne [me] fera renoncer aux intérêts vitaux de l’Etat d’Israël. » En outre, l’économie israélienne est en plein essor grâce notamment à un mélange d’énergie entrepreneuriale et de technologie de pointe.

Il est difficile d’imaginer que cette « Silicon Wadi » soit vulnérable à un mouvement aussi marginal. Si la pression en faveur de sanctions se renforce, à la suite par exemple d’un échec des négociations de paix, les coûts seront bien plus élevés, comme l’a prédit le ministre des Finances Yair Lapid le mois dernier. Mais l’idée de frapper au portefeuille n’est pas forcément la plus à-même de faire effet.

Sous l’apartheid, l’Afrique du Sud pouvait elle aussi se targuer d’avoir une économie florissante.

En fait, le plaidoyer le plus convaincant contre les sanctions, imposées dans les années 1980, fut que les restrictions commerciales, les retraits d’entreprises et les désinvestissements se feraient à peine ressentir. En termes de chiffres, cela s’est avéré : d’après une évaluation, le coût des sanctions s’est élevé à une légère baisse de 0,5% du PNB. Pendant un certain temps, la Bourse de Johannesburg a même franchi des records alors que les entreprises sud-africaines rachetaient au rabais les actifs des sociétés étrangères ayant prévu de quitter le pays. Des dirigeants rusés et des patrons trouvèrent des façons de contourner l’embargo.

Mais même si l’économie de l’apartheid n’a pas vraiment souffert des sanctions, la pression internationale s’est révélée efficace, là où peu de monde l’avait envisagé : dans les comportements politiques.

L’étude d’opinion la plus complète a été réalisée en Afrique du Sud en 1989 par le Centre de recherche sur les investissements socialement responsables, un organisme neutre basé à Washington.

J’ai participé à la direction d’une équipe internationale, qui a conduit une enquête scientifique sur plus de 1 600 Blancs. Nous avons recoupé les données obtenues en constituant des panels d’individus à Johannesburg, au Cap et à Durban. Puis, nous avons observé, derrière des vitres sans tain, les participants se lancer dans de vives conversations sur leurs réactions aux sanctions.

Et voilà ce qui nous a frappés : plus les Blancs se sentaient vulnérables aux sanctions, aussi minoritaires étaient-ils, plus ils étaient prêts à faire des compromis pour s’en débarrasser. Seuls 9 % des sondés déclarèrent qu’il ne devrait y avoir « aucun compromis, car cela serait perçu comme une faiblesse à exploiter. » Le reste des sondés était préparé à faire certaines concessions. Les sanctions avec le plus d’impact furent mineures en termes de retombées financières, notamment les boycotts sportifs ou les restrictions de visas.

Elles affectèrent la façon dont les Blancs se voyaient, en tant que membres d’une communauté globale. L’impact psychologique lié au fait d’être étiqueté comme des parias se révéla puissant. Un an seulement après l’enquête, le climat politique avait suffisamment changé pour que le président F.W. de Klerk libère Nelson Mandela et permette une transition démocratique pacifique.

Bien sûr, l’Afrique du Sud et Israël ont des histoires différentes. L’ANC de Mandela n’a jamais versé dans le terrorisme, même s’il a mené une guérilla et une campagne de sabotage.

Au contraire, les Palestiniens ont un long passif d’attaques contre des civils, de piratages, d’attentats suicides, etc.

De plus, l’ANC n’a jamais été anti-Blancs, même s’il combattait l’apartheid, tandis que certains ennemis d’Israël ont appelé à jeter les Juifs à la mer.

L’Autorité palestinienne doit se débarrasser d’un héritage bien plus sombre que celui de l’ANC avant de se faire accepter par Israël.

Il existe une autre différence : en rejetant la menace de sanctions, Netanyahu peut exploiter de profondes réserves d’anxiété juive, justifiées par des siècles de persécution.

Mais Israël est aujourd’hui plus connecté que jamais à l’économie mondiale.

Chaque jour, les avions d’El Al sont remplis de PDG et autres personnalités effectuant des allers-retours au-dessus de la Méditerranée et de l’océan Atlantique.

De plus en plus d’Israéliens se sentent citoyens du monde. Seront-ils prêts à se replier sur eux-mêmes face au boycott ?

Les études comportementales en Afrique du Sud suggèrent qu’il y a des limites à ce genre de « résistance à tout prix », telle que Netanyahu l’évoque.

La meilleure façon d’éviter de tester ses limites est, bien entendu, de mener à bien le processus de paix.