Le shabbat prochain, les juifs du monde entier liront dans les synagogues la parachah DEVARIM, qui ouvre le livre du même nom – appelé Deutéronome dans la culture occidentale -, lequel est le dernier de la Torah.

D’un bout à l’autre de la planète, le Klal Israël sera enfin rassemblé. Il était temps ! En effet depuis le mois d’avril les fidèles n’entendaient pas le même texte selon le lieu où ils se trouvaient : les Israéliens étaient en avance d’une parachah sur la diaspora, le calendrier juif n’était plus uniforme.

La faute en revenait au fait que la période de Pessah dure sept jours en Eretz et huit jours en galout. Lorsque le huitième jour tombe un shabbat, comme ce fut le cas en 5776, les juifs de la diaspora sont encore dans la période de Pessah et ils prennent donc sur leurs frères israéliens un retard qui n’a pu être comblé que par le couplage de Matot et Maasé le shabbat révolu. Nous avons vécu durant plus de trois mois la situation incongrue de lire par exemple sur Times of Israël les commentaires pertinents de Jullien Pellet sur Ballaq avant d’entrer pour notre part dans le shabbat Houkat.

On connaît l’origine de ce décalage : l’impossibilité d’être en relation en temps réel avec Eretz Israël avait conduit les décisionnaires de la diaspora, pour surmonter le problème de l’incertitude du jour précis d’un événement, à redoubler chaque yom tov (à l’exception de Kippour tout de même!) et à rallonger Pessah d’une journée.

Ainsi ce principe de précaution permettait-il de ne pas vivre un temps profane quand les juifs d’Eretz Israël se trouvaient dans un temps sanctifié. Mais on en mesure d’autant plus l’anachronisme aujourd’hui, où, les moyens de communication étant ce qu’ils sont, les juifs de la diaspora et les juifs d’Israël dialoguent en direct. Il serait désormais possible de revenir sur le redoublement des yom tov et le rallongement de Pessah. Ce serait même hautement souhaitable pour faire vivre tous les juifs du monde en un même temps.

Cependant seuls les juifs libéraux l’ont fait. On peut dire qu’ils ont eu à la fois raison et tort. Raison car rien ne justifie plus de conserver un calendrier dont les raisons d’être ont disparu. Mais tort car, à la séparation entre les Israéliens et les juifs de la diaspora, ils ont de plus ajouté une séparation en diaspora elle-même. Ainsi les libéraux font-ils la mimouna quand leurs voisins de palier en sont encore à consommer du pain azyme. C’est tous ensemble qu’il faudrait évoluer.

Hélas ! Aucun décisionnaire ne le proposera, aucun grand rabbin  n’osera émettre cette idée, qui ne remettrait pourtant en cause aucun des fondements du judaïsme.

En ce sens la question du calendrier révèle la situation du judaïsme actuel : celle d’une sclérose qui confond les effets d’une évolution historique avec les lois des origines. Ni la Torah ni la loi orale n’ont prévu la singularité du calendrier de la diaspora. Elle a été la réponse pragmatique apportée à un problème précis. L’effet aurait dû logiquement disparaître avec la cause. Mais il n’en a rien été car là encore, entre mille autres exemples malheureusement, nous avons assisté à la sanctuarisation d’une innovation, qui ne peut plus être remise en cause même quand elle ne sert plus à rien.

Le principe suivi est de toujours ajouter sans jamais pouvoir revenir en arrière. Comme si une innovation n’était pas simplement une réponse pratique. C’est comme si ayant pris un parapluie un jour d’averse on se sentait désormais obligés de sortir tous les jours avec ! Ou comme si on avait refusé l’arrivée de l’électricité sous prétexte d’avoir longtemps bénéficié de l’éclairage au gaz. Ces deux exemples prêtent à sourire, mais il rendent pourtant compte de la façon dont le judaïsme tend à être aujourd’hui vécu par beaucoup, et notamment tous ceux qui prétendent à le gouverner.

Plus rien d’accessoire ne peut plus être modifié : la course à l’orthodoxe empêche de s’exprimer, sous peine de herem, quiconque voudrait distinguer ce qui vient de la Torah de ce qui fut inventé par la suite. Et pire même : à avoir, contre l’avis des décisionnaires d’autrefois, confondu les commandements mentionnés dans la Torah et les commandements d’ordre rabbinique, sans reconnaître la hiérarchie qui les distingue, nous en sommes venus à mettre sur un pied d’égalité les commandements rabbiniques inspirés des textes intangibles et ceux découlant d’une situation historique qui n’est plus.

C’est ainsi que les sociétés se meurent. Cet état d’esprit, qui vise de bonne foi à préserver un héritage, finit par en détourner la plupart des héritiers légitimes, qui n’adhèrent pas à des anachronismes si contraires aux mentalités contemporaines. Accessoire en elle-même, la question du calendrier est donc un extraordinaire révélateur des problèmes qui se posent à la transmission, c’est-à-dire à la pérennité, du judaïsme.

A l’heure où nous nous retrouvons tous de nouveau dans la même temporalité, c’est sans doute à présent du judaïsme orthodoxe d’Eretz Israël que pourrait venir l’impulsion d’une réforme que l’orthodoxie en diaspora n’a plus l’énergie d’impulser. Il reste à souhaiter qu’elle en ait elle-même la capacité d’inspiration !