Alors que nous sommes au cœur de la Pâque juive, qu’une campagne électorale surréaliste se déroule en France, que la xénophobie et l’antisémitisme renaissent de leurs cendres non éteintes, que le négationnisme à propos de la Shoah reprend sans honte du service, j’aimerais pouvoir vous dire que le printemps éclate et réchauffe nos sens engourdis par des mois d’hibernation.

Hélas je ne le peux pas et je m’en veux de rompre – aussi peu que ce soit – la règle que je m’étais imposée de ne pas entrer dans le débat (le déballage ?) politique actuel. Je ne le fais que parce que l’heure l’impose alors que déjà, en 2012, 13,5 % de l’électorat juif s’était porté sur Marine Le Pen (moyenne nationale : 17,90 %). Également parce que la perspective d’un second tour inquiétant commande à l’ensemble de la communauté nationale de se ressaisir.

Mais, pour ce faire, j’emprunterai une voie plutôt porteuse d’espérance, comme l’indique le titre de cette réflexion. De quoi s’agit-il ? D’un phénomène mis au jour depuis quelques années par différents médias qui nous interpelle et nous émeut au plus haut point, celui de descendants directs de hauts responsables nazis installés en Israël : certains s’y sont convertis au judaïsme, d’autres pas, mais tous affirment que ce faisant, ils essayent de réparer à leur échelle un crime sans nom, un monde abîmé par leurs grands-pères ou grands oncles, qu’ils aient été aux commandes du IIIème Reich, ou simples exécutants.

Quelques exemples extraits d’un article de Noémie Grynberg à propos d’un documentaire passé récemment sur FR3 et intitulé : « L’héritage infernal – descendants de nazis » de Marie-Pierre Raimbault et Michael Grynszpan.

Je la cite : « En 2006, parait dans la presse israélienne un article annonçant que le petit-fils du neveu d’Hitler étudie dans une yeshiva à Jérusalem. La nouvelle fait grand bruit. Elle interpelle : existe-t-il d’autres descendants de hauts dignitaires nazis vivant en Israël ou convertis au judaïsme ? Ce phénomène est-il marginal ou dénote-t-il une démarche plus vaste ? Et surtout, pour quelle raison ? […] Comment expliquer que la petite-fille de Magda Goebbels, femme de Joseph Goebbels, ministre de la Propagande sous le Troisième Reich, se soit convertie au judaïsme de même que Katherine Himmler, petite nièce d’Heinrich Himmler, chef suprême des SS, qui a épousé un juif israélien ? […] Ou encore Mathias Goering, petit-fils d’Herman Göring, numéro 2 du parti nazi, et responsable de la solution finale. Il vit désormais en Suisse, s’interroge sur son ‘’infernal héritage’’, sa responsabilité. Pourquoi est-il né dans cette famille ? Quel besoin comble-t-il dans son cheminement vers le judaïsme ? Une révélation mystique l’a mis sur le chemin du judaïsme et de la Torah. Il effectue régulièrement des voyages en Israël et pense se convertir d’ici 3 ans maximum. Selon lui, la voie vers la Torah reste indépendante du passé. Ils représentent deux choses différentes car la Torah répond seulement aux questions théologiques. Allant au bout de sa démarche, à Jérusalem, Matthias Göring rencontre même un survivant de la Shoah et se lie avec lui d’une profonde amitié. Emouvant face à face entre descendant de bourreau et rescapé. »

Je pensais à ces hommes et ces femmes au destin tellement imprévisible lorsque nous étions attablés autour de la lecture de la Haggadah lundi et mardi soir derniers. Notamment quand il est écrit : (Exode 13:14) « Lorsque ton fils t’interrogera demain en disant : qu’est-ce que cela ? » Oui, le temps est venu où les descendants de ces criminels contre l’humanité interpellent, par-delà trois générations, leurs aïeux : מה זאת (ma-zoth), « qu’est-ce que cela, qu’avez-vous fait ? »

Ils demandent des comptes et, ne pouvant obtenir de réponse, ils ont décidé de partager le destin des survivants de l’Holocauste perpétré par leurs parents. Quel ne serait pas l’étonnement de leurs bourreaux d’ancêtres de voir leurs lointains descendants ayant rejoint les rangs de ces hommes et femmes qu’ils appelaient dédaigneusement des untermenschen, des sous-hommes, pour ne pas dire des poux, voire des « pièces ». – Et ne viendra-t-il pas le jour où les enfants de Mme Le Pen qu’elle met en avant en affirmant qu’elle veut leur léguer une société où ils pourront vivre libres et indépendants, lui diront : ce n’est pas cette France que nous voulions ! Nous avons honte de toi, de ton père, de vos compagnons de route. Vous avez des idées politiques raciales, xénophobes, nationalistes. Vous vous êtes alliés aux partis européens les plus totalitaires, vous avez nié la responsabilité de la France dans la parfaite exécution de la « solution finale » dans notre pays. Eh oui, qui sait si un jour Jehanne (19 ans), Louis et Mathilde (18 ans), baptisés à Saint-Nicolas-du-Chardonnet, ne s’en prendront-ils pas à leur mère et à leur grand-père pour les avoir éduqués dans une vision inhumaine et sectaire de leur prochain ?

Et pourtant, toutes les familles de nazis n’étaient pas homogènes dans leur comportement moral et leurs choix politiques. Ainsi, le Figaro du 13 mars 2013 nous apprend que Yad Vashem (le musée et les archives de la Shoah à Jérusalem) a ouvert un dossier pour attribuer à Albert Goering, frère du sinistre Herman Goering, numéro 2 du régime nazi, après Hitler, inventeur de la « solution finale », chantre de l’aryanisation de l’Allemagne, la médaille des Justes de l’Etat d’Israël qui, rappelons-le, honore les non-juifs qui, au péril de leur vie, ont sauvé un ou plusieurs Juifs durant la guerre !

En effet, il apparaît que cet Albert Goering, qui nourrissait une aversion maladive pour l’idéologie nazie, a sauvé de nombreux dissidents politiques ainsi que des Juifs. Usant de son statut de frère du redoutable Goering, il a effectivement sauvé de la déportation ou du meurtre de très nombreux juifs, allant jusqu’à signer de son nom (donc de celui de son frère !) un faux ordre de faire libérer les passagers de huit camions de Juifs détenus au camp de Theresienstadt, soi-disant destinés à l’usine Skoda de Tchécoslovaquie dont il était le directeur, mais qu’en fait il fit libérer à l’abri du danger. A chacune de ses actions, voire de ses provocations (comme de se joindre aux Juifs de Vienne que les nazis obligeaient à nettoyer les rues à la brosse à dents), la police le relâchait dès qu’elle voyait ses papiers et à qui elle avait affaire. C’est cette protection assurée en haut-lieu qui fait hésiter Yad Vashem, car il ne peut être affirmé que ce bon Goering ait risqué sa vie en sauvant des Juifs !

Dossier à suivre… A noter toutefois qu’après-guerre Albert Goering fut soupçonné, emprisonné par les Américains, puis libéré et relaxé, tandis que son frère était condamné à mort par le tribunal de Nuremberg et exécuté. Il mourut en 1966, dans la solitude et la misère. On peut dire qu’Hermann Goering, désavoué de son vivant par son frère Albert, fut condamné à titre posthume par la conversion de son petit-fils Matthias. N’est-ce pas un signe que le mal absolu ne sort jamais vainqueur et que nous ne pouvons pas désespérer, même lorsque, dans quelques jours, à Yom HaShoah, nous énoncerons un à un, sans interruption, les Noms de nos chers déportés juifs de France ?

Pour conclure, je voudrais, conjointement avec de nombreux responsables laïques et religieux de la communauté juive de France, vous mettre en garde, chers lecteurs que j’imagine (comme moi) déboussolés par l’allure qu’a prise la campagne présidentielle, de ne pas apporter vos suffrages au Front National, même par dégoût de la vie politique ou rejet de certaines personnalités.

N’oubliez ni le merveilleux film de Charlie Chaplin « Le dictateur » (1940!), ni la pièce de Bertolt Brecht « La résistible ascension d’Arturo Ui » (1941!). N’enclenchez pas le processus infernal qui fut cause de tant de souffrance, de malheur pour toute l’Europe et pour nous Juifs qui fûmes au cœur de la tourmente.

Daniel Farhi.