Le débat est finalement ouvert, les langues se délient, les victimes parlent… Mais pourquoi préfèrent-elles parler devant la presse et sur les réseaux sociaux et ne pas porter plainte ?

Quel est le rôle de la justice ? En me posant la question, c’est le visage des victimes qui me sont apparu, les visages de celles qui ont accepté de me confier leur histoire et de celles que j’ai assistées dans leur parcours face à la justice :

Je pense à L…, petite fille âgée de 4 ans, agressée sexuellement par son voisin âgé de 19 ans. Parce qu’elle ne parlait pas bien l’hébreu, l’assistance sociale représentant la police ne l’a pas comprise. Le dossier est classé sans suite.

Les mots balbutiants d’une petite fille de quatre ans n’ont pas convaincu… Ces mots « ma belle robe a perdu toutes ces paillettes » ne me quittent pas…

Je me suis battue pour rouvrir le dossier, j’aurais voulu aller jusqu’à la Cour suprême, mais L… est repartie en France avec sa maman. Elle avait peur de dormir et de se retrouver face à celui qui lui avait fait tant de mal.

Je pense à B…, 13 ans agressée sexuellement dans son immeuble par un inconnu. Après plus de 2 ans pour retrouver le coupable, le procureur a décidé finalement de modifier la qualification des faits : on ne parle plus d’attouchements sexuels, mais d’attentat à la pudeur. Elle me dit « mais je ne suis pas une menteuse… ».

Je lui explique que c’est une affaire négociée, qu’elle n’est pas partie et qu’on ne peut pas vraiment intervenir. Avec B…, on réussit à exiger du procureur qu’elle lui fasse lire une lettre qu’elle écrit ….

Elle lui explique comment il lui a détruit la vie. Le coupable est libéré, il a gardé la tête haute face à sa famille. Quant à B…, elle essaye de se reconstruire.

Je pense aussi à D… qui à 26 ans décide de porter plainte contre son frère qui l’a violée de l’âge de 7 ans et jusqu’à ses 11 ans. Avant de porter plainte, elle l’enregistre.

Cela n’empêchera pas le procureur de fermer l’affaire par un arrangement avec l’accusé sans l’accord de D… . On ne parle plus de viol, mais d’attouchements. Quant à D… elle est seule.

Sa famille ne lui parle plus, sa sœur victime aussi est partie vivre à l’étranger. Elle vit avec son traumatisme en racontant à tous ceux qui veulent l’entendre combien la justice lui a fait du mal.

Enfin, je pense à Vered, que je ne connais pas et qui s’est suicidée à l’âge de 35 ans en 2014. En 2006, elle avait déposé plainte contre son père pour les viols subis pendant son enfance.

Le procureur en charge du dossier était convaincu de la véracité du récit de la jeune fille. Elle décida de déposer un acte d’accusation. Mais, du fait du nombre des années passées, la procédure exigeait l’aval du procureur de l’État ou du conseiller juridique au gouvernement.

Après de longues années sur la table du procureur de l’État, celui-ci s’opposa à la décision du procureur, en affirmant que les preuves n’étaient pas suffisantes. Le dossier est fermé. Vered ne s’en remettra pas : elle est retrouvée morte quelque temps après, dans un appartement au Portugal où elle vivait avec son ami.

Derrière ces dossiers classés et ces accords conclus, se trouvent des tragédies humaines. C’est à la justice de se regarder le nombril pour offrir une vraie réponse aux victimes sans les détruire de nouveau.

Je garde dans l’esprit, les visages de ces victimes qui se sont présentées devant la justice et qu’on a cassé et celles qui ont préféré ne pas porter plainte.

En espérant qu’un jour elles ne ressentent plus le besoin de se tourner vers Facebook ou Twitter pour être entendues et que la justice pénale ne soit plus uniquement un lieu pour punir et trouver un accord, mais aussi un lieu qui écoute et qui apaise.