Depuis quelques mois, mais en fait depuis près de quinze ans, des mouvements islamistes détruisent systématiquement des monuments, des lieux de culte, des œuvres d’art appartenant au patrimoine mondial de l’humanité.

Rappelons-nous : 2001, en Afghanistan, le mollah Omar faisait exploser les Bouddha de Bamyan à coups de canon. Juin 2012 : des groupes armés de Ansar Dine et Aqmi (Al Qaïda au Maghreb Islamique) procèdent à la destruction des mausolées de Tombouctou (Mali), « la cité des 333 saints ».

La cour pénale internationale qualifie ces actes de « crimes de guerre ». 2014-2015 : les hommes de Daesh/EI (état islamique) s’en prennent à tout le patrimoine de Syrie et d’Irak qui leur paraît contraire à l’authentique religion musulmane.

Au passage, les destructeurs sont aussi des pillards qui monnaient leurs prises contre argent sonnant et trébuchant. Ces ventes d’objets pillés et saccagés atteignent des sommes se chiffrant à plusieurs dizaines de millions d’euros dont une partie sert à acheter des armes. La « communauté internationale » − expression vide de sens censée désigner une conscience mondiale attentive et active – s’« émeut » mais est parfaitement impuissante à mettre fin à ces saccages à répétition qu’elle ne peut que qualifier de « crimes de guerre ».

Il y a peu, la télévision diffusait un film récent de George Clooney intitulé Monuments men et qui raconte l’histoire incroyable mais vraie d’une section de soldats américains envoyée par le président Roosevelt en pleine seconde guerre mondiale pour mettre la main sur des œuvres d’art pillées par les nazis à travers toute l’Europe, empêcher leur éventuelle destruction et les restituer à leurs propriétaires.

Ces hommes, appelés monuments men, ont risqué leur vie pour empêcher la destruction de mille ans de culture, pour protéger et défendre les plus belles réalisations du genre humain. A un certain moment, vers la fin du film, et donc de la guerre, un des personnages interroge : la plus belle de ces œuvres valait-elle qu’on lui sacrifie des vies humaines, puisqu’aussi bien plusieurs des membres de cette section spéciale n’ont pas survécu à cette mission ?

La réponse est que ceux qui sont morts pour ce sauvetage étaient volontaires et connaissaient le danger, et qu’ils auraient sans doute répondu positivement à la question.

De fait, à travers l’histoire, la question s’est souvent posée. De nombreux hommes et femmes ont répondu par l’affirmative à la question de savoir s’il fallait mourir pour des œuvres d’art, des livres, des lieux de culte, des bibliothèques, des monuments, autrement dit des symboles de la foi et de la culture portées à leur plus haut niveau.

Certes, la valeur de la vie ne peut se comparer à aucun objet ; la vie d’un être humain n’a pas de prix. Chacun représente עולם מלא olam malé, un univers complet. Mais de quel olam, de quel monde parlons-nous si n’y règnent plus les valeurs fondamentales de l’humanité ? Il nous faut admettre que certaines choses symbolisent à elles seules ces valeurs.

Dès lors notre devoir d’hommes est de protéger, au même titre que notre prochain, ces édifices, ces œuvres, ces livres dans lesquels les générations passées nous ont livré le meilleur de leur message.

Les pierres que détruisent les bulldozers, les explosifs et les masses des combattants de Daesh, Boko Haram, Aqmi, Ansar Dine et autres forcenés de groupes fanatiques musulmans au fallacieux prétexte qu’étant antérieures à l’islam, elles représenteraient une idolâtrie, nous sont aussi chères que celles de monuments plus récents où s’incarnent les témoignages et aspirations les plus élevés de notre monde.

Lorsque les tombeaux de nos communs ancêtres spirituels sont profanés, démolis ou rasés, c’est un peu de chacun de nous qui est blessé au plus profond de lui-même. Bien sûr, ce ne sont que des pierres, mais ces pierres ont été gravées par les espérances, les peurs, les croyances de millions, de milliards d’hommes et, en elles s’incarnent ce en quoi ils ont cru et ce pour quoi, parfois, ils ont donné leur vie.

Quant à la peinture, la sculpture, la musique, la littérature, il est merveilleux de constater qu’elles nous accompagnent quotidiennement, et que leurs auteurs, bien que morts depuis longtemps, continuent de nous ravir et de nous inspirer.

Évidemment, s’il nous fallait choisir entre la vie d’un enfant et le sauvetage d’un chef d’œuvre, la question ne se poserait pas. Ce sera toujours l’enfant qui sera notre priorité, car sinon le chef d’œuvre n’aurait plus de sens à nos yeux.

En revanche, si un groupe d’hommes se met en tête de détruire un patrimoine millénaire, nous devons nous mobiliser physiquement, nous interposer et combattre de toutes nos forces ces forces aveugles et barbares. Nous Juifs en particulier savons ce que c’est d’avoir vu nos synagogues d’Europe centrale et d’ailleurs brûlées ou transformées en étables et porcheries.

Nous savons ce que c’est d’avoir vu notre Talmud brûlé publiquement sur le parvis de Notre-Dame, sur l’ordre de Louis IX dit « Saint-Louis ». Nous savons ce que c’est d’avoir vu jeter à terre et piétiner nos saints rouleaux de la Torah par des nazis incultes et bestiaux. La liste des profanations en tous genres serait trop longue à établir.

Ce qui se passe en ce moment partout où sévit Daesh pour les vestiges de la foi de peuples de l’Antiquité, mais aussi de monothéistes antérieurs à l’islam doit nous alerter. Je dirais : autant que les horreurs commises par cette même organisation vis-à-vis des peuplades qu’ils chassent de leurs terres, qu’ils persécutent et assassinent publiquement. N’oublions pas cette phrase de Heinrich Heine : « Là où on brûle des livres, on finit par brûler des hommes »…hi.