À la suite de mon dernier éditorial, un ami très cher (Edmond Cohen, responsable de l’émission Muestra Lingua sur « Radio J » le jeudi) m’a adressé une remarque qui mérite de figurer ailleurs que dans un courrier des lecteurs, et qui me permet de développer un point très important.

Voici le propos de mon lecteur : « Je suis consterné tout comme toi par la destruction de splendides œuvres d’art par les fanatiques musulmans, et pour tout te dire, je ne me suis pas encore remis de l’incendie volontaire de la bibliothèque d’Alexandrie, qui a peut-être retardé la Renaissance de plusieurs siècles, compte tenu de tout le savoir perdu à jamais dans cet incendie.

Mais nous, juifs, avons-nous le droit de juger les briseurs d’idoles ? (les taureaux ailés, par exemple, sont superbes, mais ce n’en sont pas moins des idoles.) Et ce n’est pas à toi, Monsieur le rabbin, que je vais apprendre les textes fort explicites de l’Exode 34:13 et du Deutéronome 12:3. Nous avons vu ce dernier texte ensemble jeudi soir dernier. C’est Dieu qui s’exprime, pas un ange ou un prophète. Et dans le livre des Juges (2:1-5) un ange reproche aux Israélites de ne pas avoir, entre autres, détruit les autels. Les islamistes ne font qu’appliquer ces injonctions fort précises… ».

Que répondre, alors que mon lecteur cite des versets de la Torah et des Prophètes tout à fait exacts auxquels, d’ailleurs, on pourrait adjoindre encore d’autres passages bibliques non moins explicites et expéditifs ?

Pour éclairer mon propos, voici la traduction de l’un des passages cités (Exode 34:13) : « Au contraire, vous renverserez leurs autels, vous briserez leurs monuments, vous abattrez leurs bosquets ».

N’a-t-on pas l’impression de lire l’exacte description de ce à quoi se livrent les djihadistes de Daesh ou de Boko Haram ? Serions-nous, Juifs pratiquants, obligés de procéder de même et d’approuver les destructions opérées par des fanatiques ? Bien sûr, ma réponse est : non ! Je vais maintenant essayer de la justifier.

Tout d’abord, il nous faut admettre que le livre de la Torah, dont la rédaction remonte à au moins deux millénaires, contient de nombreux passages violents et choquants.

En cela, il est le produit et le reflet d’une époque – en gros le second âge du fer. Les exemples sont nombreux.

On pourrait en prendre deux bien connus : la peine de mort et la loi dite du talion (« œil pour œil, dent pour dent, etc. »).

A la lecture de l’abondante législation sur la première, on constate que la peine capitale était prévue par les textes pour de nombreuses occasions plus ou moins justifiables (par exemple le cas du fils rebelle). Quant à la loi du talion, elle a fait couler tant d’encre qu’un traité tout entier du Talmud lui est quasiment consacré.

Mais justement, ce qui fait la différence entre le judaïsme et l’islam tel qu’appliqué par certains fanatiques, c’est que l’exégèse des textes bibliques a été constante chez les Juifs, permettant ainsi une adaptation aux mœurs des époques successives.

Le Talmud, particulièrement, dont la rédaction s’étale sur environ sept siècles, n’a cessé d’interpréter le contenu des versets litigieux, c’est-à-dire dont l’application littérale risquait d’aboutir à des injustices, des violences, des graves désordres dans la société.

Là encore, les cas sont nombreux où, sous couvert d’interprétation, la loi d’origine a été pratiquement annulée, ou du moins son application rendue difficile, voire impossible.

Il en est ainsi pour la remise des dettes à la 7ème année du cycle dont le détournement a donné la réglementation du prozbol du très libéral Hillel.

Mais il en est également ainsi pour la peine de mort dont l’application a été tellement encadrée et limitée qu’on a pu dire que tout tribunal qui la prononcerait une fois en 70 ans serait réputé sévère et ses membres n’auraient pas droit au monde à venir.

Et que dire des lois relatives à ir hanidahat, la ville « séduite » par l’idolâtrie, dont la Torah prévoit qu’elle soit rasée, ses maisons détruites et ses habitants ainsi que le bétail tués ? Les rabbins du Talmud s’en sont tirés par une pirouette en déclarant : עיר הנדחת לא היה ולא נברא, la ville séduite, n’a ni existé ni n’a été créée, ses lois n’ont jamais été appliquées !

Autre chose à répondre à mon lecteur fidèle au sujet des destructions d’objets et de lieux de culte idolâtres programmées par la Torah : à l’époque, il ne s’agissait pas de vestiges abandonnés, mais bien d’idoles, d’autels, de bosquets en activité. Il ne fallait pas que les Israélites arrivant en Canaan soient au contact de ces cultes polythéistes alors même qu’ils venaient de recevoir une Loi basée sur un monothéisme absolu.

La tentation d’y participer pouvait être forte ; le veau d’or n’était pas si lointain et toute régression eut sonné comme un arrêt de mort de la religion inculquée laborieusement par Moïse pendant les 40 ans du séjour dans le désert. D’où la sévérité des lois par rapport aux cultes étrangers. – Mais qui pourra justifier les destructions sauvages auxquelles se livrent les forcenés de l’état islamique ?

Les statues ou temples qu’ils abattent ne sont plus depuis longtemps des objets et des lieux de culte ; ils sont devenus, par leur beauté et leur finesse artistique, des éléments du patrimoine culturel de l’humanité.

Les fanatiques qui manient les bulldozers prétendent que tout ce qui est antérieur à l’islam est idolâtrie !

Cette affirmation, outre son incongruité, révèle l’ignorance et l’intolérance de ceux qui se livrent à des actes barbares contre l’héritage culturel de leurs propres ancêtres, les descendants d’Abraham et d’Ismaël.

Je persiste et signe : la destruction de lieux ou d’objets de culte, qu’ils appartiennent au passé ou au présent, au monde païen, chrétien, juif ou musulman, est une abomination, un non-sens et le signe d’un aveuglement fanatique.

Qu’ensuite, les mêmes barbares qui s’y livrent s’en prennent aux populations pour les asservir par la terreur, ou pour les assassiner sommairement au vu et au su du monde civilisé, n’a rien d’étonnant.

L’homme et sa production littéraire, artistique, architecturale sont étroitement liés. En quittant ce monde, l’homme s’efforce de laisser des signes, des signaux, pour sa descendance afin de lui transmettre ce en quoi il a cru et qu’il a réalisé de meilleur.

Les détruire équivaut à faire table rase de son propre passé et à s’exposer à renouveler les balbutiements, les tâtonnements et les erreurs de l’humanité à ses débuts.

De cela, aucun homme digne de ce nom ne voudrait ni ne serait prêt à y assister les bras croisés.

Tous les hommes sensés et de bonne volonté doivent s’unir face toutes les formes de terrorisme : humain et culturel.