Dimanche soir, les Juifs du monde entier allumeront la première flamme de la fête de Hanouccah, puis deux dès lundi et ainsi de suite jusqu’à huit le dimanche suivant.

Mardi soir, des lumignons brilleront aux fenêtres des Lyonnais pour la traditionnelle fête des lumières du 8 décembre dont la célébration remonte à 1643, année où, dans le sud de la France, cessa l’épidémie de peste.

Toutes ces lumières brilleront pour dire au monde la ferveur des Juifs rappelant le combat victorieux des Macchabées sur les Grecs en -165, et celle des Catholiques accomplissant un vœu fait à la Vierge Marie pour que cesse la terrible épidémie en ce jour de l’Immaculée Conception.

Pendant ce temps, et depuis le 13 novembre, à Paris des dizaines de milliers de bougies continueront de parsemer les lieux où se sont déroulés les attentats des 10ème et 11ème arrondissements ainsi que la statue de la République, symbole inaltérable de la liberté contre la barbarie.

Ainsi, au même moment, et pour des causes différentes, des hommes et des femmes, jeunes et vieux, des familles rassemblées ou orphelines de l’un(e) des leurs, accompliront ce geste ô combien symbolique d’allumer une flamme mémorielle.

Ces flammes porteront la tristesse des uns, le combat spirituel des autres, la foi reconnaissante des derniers. Dans les églises, les temples, les synagogues, les foyers ou les lieux publics, l’homme n’a jamais cessé d’associer à ses diverses émotions la fragile flamme d’une bougie, d’un luminion ou d’une lampe.

On sait depuis Gaston Bachelard et son merveilleux livre « La flamme d’une chandelle » (PUF, 1961) les multiples symboles de la flamme.

Elle est verticalité, chaleur, lumière, mais aussi : « La flamme bruit, la flamme geint. La flamme est un être qui souffre. De sombres murmures sortent de cette géhenne. Toute petite douleur est le signe de la douleur du monde. »

C’est parce qu’elle est tout ça, qu’allumer une flamme est le premier réflexe de celui qui souffre, qui se souvient, qui croit, qui espère, qui veut lutter, qui veut partager, se rassembler, se ressembler, manifester, se manifester, se réchauffer auprès des autres, exprimer sa joie comme sa désolation, écrire ses sentiments autrement qu’avec une plume, louer, remercier, interroger, parler autrement qu’avec des mots, transmettre autrement qu’avec un regard, tout simplement frotter une allumette et faire jaillir l’un des éléments fondamentaux indispensables à la vie, même si c’est pour dire la mort, parce que rien ne peut davantage évoquer les ténèbres que leur contraire, cette petite fragilité qu’un souffle peut emporter et qui à nom flamme.

Voilà tout ce que l’être humain est capable d’opposer à la violence aveugle.

Au-delà des déclarations, des rodomontades, des discours patriotiques, des gestes politiques, des résolutions sans lendemain, des indignations, des cris de vierges effarouchées, des menaces, des « faut qu’on », des « y a qu’à », des « comment en est-on arrivé là ? », des questions sans réponses – parce qu’il n’y a pas de réponses à certaines horreurs – qu’on n’a plus la force de poser, au-delà du rationnel et de l’émotionnel, des petites gens sont venues déposer une rose, verser une larme, allumer une flamme : c’était, ce sera toujours, leur seule arme face à ceux qui font usage d’un arsenal militaire contre des jeunes venus assister à un concert ou se délasser à une terrasse de café à la fin d’une semaine de travail ou d’étude.

Leur petite flamme en rejoindra des milliers. Le vent les éteindra ; ils les rallumeront. Les fleurs faneront ; ils les changeront. Le sang sèchera « vite en entrant dans l’histoire » comme le chantait Jean Ferrat. Les assassins continueront d’assassiner, les terroristes de terroriser, les crétins de crier Allah hou akbar, les politiques de s’accuser les uns les autres de laxisme. Mais qui ressuscitera tel visage aimé, tel destin brisé, tel amour détruit ?

C’est pourquoi j’enjoins à chacun de nous, lorsqu’il illuminera la hanoukia, ou placera des lumignons à sa fenêtre, ou très modestement se rendra sur les lieux des tragédies pour y apporter sa pauvre bougie, de penser que ces flammes sont autant d’âmes envolées dont il faut absolument que la disparition brutale nous ait enseigné quelque chose.

Je veux conclure avec cette « Prière aux vivants pour leur pardonner d’être vivants » de Charlotte Delbo, ancienne déportée.

Je vous en supplie,

  Faites quelque chose.

Apprenez un pas,

Une danse.

Quelque chose qui vous justifie

Qui vous donne le droit

D’être habillés de votre peau, de votre poil.

Apprenez à marcher et à rire

Parce que ce serait trop bête à la fin

Que tant soient morts

Et que vous viviez

Sans rien faire de votre vie.

Rabbin Daniel Farhi