Ce n’est pas de l’emphase que de parler, à ce propos, d’un changement dramatique d’attitude de la part de certains secteurs du judaïsme. Qu’on en juge par les extraits suivants de deux documents juifs d’inégale importance, mais tous deux révolutionnaires, si on les met en regard du silence juif antérieur quasi total en cette matière, depuis dix-neuf siècles. La présente anthologie succincte s’inscrit dans la ligne de mes articles précédents [1].

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« Le Christianisme dans la théologie juive » (1968) [2]

  1. Le rejet du christianisme aurait pu être évité.

Un certain regret perce dans la fameuse anecdote du Talmud Babli Sanhedrin 107b et Sota 47a (textes censurés par la censure chrétienne […] où une barayta énonce ce qui suit: «Que toujours la main gauche repousse mais que la main droite rapproche plus étroitement, contrairement à ce qu’a fait Élisée repoussant Gehazi des deux mains, ou Josué b. Perahya repoussant Jésus des deux mains».

  1. Les chrétiens ne sont pas des idolâtres; ils adorent le Dieu qui a créé le monde et ont en commun avec les juifs un certain nombre de croyances.

Les textes sont nombreux. Citons d’abord Tosafot, Bekhorot 2b, s.v. shemma :

[Les chrétiens] jurent tous par le nom de saints qu’ils ne prennent pas pour des divinités. Bien qu’ils mentionnent le nom divin en pensant à Jésus, ils n’invoquent jamais des idoles ; en outre, leur pensée est tournée vers le Dieu créateur du ciel et la terre […] Rabbenu Menahem ha-Méiri, dans ses commentaires sur le Talmud, insiste toujours sur le fait que les lois talmudiques frappant les païens ne visent ni les chrétiens ni les musulmans, qu’il qualifie de ummot ha-gedurot le darkhey ha-datot (nations régies par des normes religieuses) ; voir, entre autres, son commentaire sur ‘Aboda Zara […]:

«Quiconque fait partie des nations régies par des normes religieuses et qui servent la divinité sous quelque forme que ce soit, et bien que leur croyance soit éloignée de notre croyance, est comme un israélite en toute chose (Yisra’el gamur) en ce qui concerne ces choses-là. » […]

  1. «Salut éternel des chrétiens»

Le plus exclusiviste de nos penseurs, Juda Hallévi, écrit ceci:

Nous ne dénions à aucun homme, de quelque communauté religieuse que ce soit, une récompense pour ses bonnes oeuvres de la part de Dieu (Kuzari I, § 111) […] La récompense de votre glorification de Dieu ne sera pas perdue pour vous.

Isaac Arama, écrivant en Espagne au XVe siècle, à la veille de l’Expulsion, estime que, à moins d’imputer l’iniquité à Dieu,

on doit comprendre le terme «Israël» dans la sentence «Tout Israël a une part dans le ‘olam ha-ba’ [le monde à venir] dans le sens de justes de toutes les nations» (‘Aqedat Yitshaq, Shemini, chap. 60).

  1. Israël doit s’inspirer des chrétiens et des musulmans, etc.

S’appuyant sur le dit talmudique : «Vous n’avez pas agi comme les plus droits [parmi les non-juifs], mais vous avez agi comme les plus dépravés» (Babli, Sanhedrin 39b), Bahya Ibn Paquda justifie ses emprunts aux philosophes et aux ascètes non-juifs, d’autant plus que les Rabbins ont déclaré:

Quiconque prononce une parole sage, même parmi les nations du monde, s’appelle Hakham [Sage]» (Babli, Megilla, 16a) (Hobot ha-lebabot, Préface…).

  1. Christianisme et islam ont contribué à améliorer l’humanité

Maimonide, Guide III, chapitre 39 […]:

Nous voyons aujourd’hui la plupart des habitants de la terre glorifier [Dieu] d’un commun accord et se bénir par sa mémoire [celle d’Abraham]…

Nahmanide, Torat ha-Shem temima, dans Kitbey ha-Ramban:

les peuples d’aujourd’hui ont une meilleure conduite morale et religieuse; Commentaire sur le Cantique des Cantiques (attribué à Ramban) […]: toutes les nations reconnaissent les paroles de la Tora; Ralbag, Milhamot, édition Leipzig, p. 356, et Commentaire sur la Tora, éd. Venise, p. 2 : aujourd’hui, la Tora est répandue parmi toutes les nations du monde.

  1. Christianisme et Islam frayent la voie du Messie

Juda Hallevi, Kuzari IV, § 23:

Dieu a aussi un dessein secret nous concernant, pareil au dessein qu’il nourrit pour le grain. Celui-ci tombe à terre et se transforme; en apparence, il se change en terre, en eau, en fumier; l’observateur s’imagine qu’il n’en reste plus aucune trace visible. Or, en réalité, c’est lui qui transforme la terre et l’eau en leur donnant sa propre nature: graduellement, il métamorphose les éléments qu’il rend subtils et semblables à lui en quelque sorte… Il en est ainsi de la religion de Moïse. La forme du premier grain fait pousser sur l’arbre des fruits semblables à celui dont le grain a été extrait. Bien qu’extérieurement elles la repoussent, toutes les religions apparues après elle sont en réalité des transformations de cette religion. Elles ne font que frayer la voie et préparer le terrain pour le Messie, objet de nos espérances, qui est le fruit… et dont elles toutes deviendront le fruit. Alors, elles le reconnaîtront et l’arbre deviendra un. A ce moment-là, elles exalteront la racine qu’elles vilipendaient […]

Nahmanide, Torat ha-Shem temima, éd. Chavel, I, p. 144 :

Le christianisme et l’Islam «ne font que frayer la voie pour le Roi-Messie et pour améliorer (taqqen) le monde entier afin qu’il serve Dieu d’un commun accord…»

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« Dabru Emet » [Dites la vérité, cf. Za 8, 16]. Déclaration juive sur les Chrétiens et le Christianisme [3]

 

Publié le 10 septembre 2000, ce document porte la signature de 170 personnalités du monde scientifique juif américain, au nombre desquelles figurent de nombreux rabbins.

Ces dernières années, s’est produit un changement spectaculaire et sans précédent dans les relations entre Juifs et Chrétiens. Durant les quelque deux millénaires d’exil juif, les Chrétiens ont eu tendance à définir le Judaïsme comme une religion défaillante ou, au mieux, une religion qui a préparé la voie au Christianisme et trouve en lui son accomplissement. Cependant, dans les décennies qui ont suivi l’Holocauste,

le Christianisme a changé de manière spectaculaire. Un nombre croissant d’instances officielles de l’Église, tant catholiques que protestantes, ont exprimé publiquement leur remords pour le tort que les chrétiens ont causé aux Juifs et au Judaïsme. Ces déclarations ont affirmé, en outre, que la prédication et l’enseignement chrétiens peuvent et doivent être réformés en sorte qu’ils reconnaissent l’alliance éternelle de Dieu avec le peuple juif et rendent hommage à la contribution du Judaïsme à la civilisation mondiale et à la foi chrétienne elle-même.

Nous croyons que ces changements méritent une réponse juive approfondie. Parlant uniquement en notre nom propre, en tant que groupe intercommunautaire de savants juifs,

nous croyons qu’il est temps pour les Juifs d’être au courant des efforts que font les Chrétiens pour rendre honneur au Judaïsme. Nous croyons qu’il est temps pour les Juifs de réfléchir à ce que le Judaïsme peut dire du Christianisme à présent.

A titre de premier pas, nous présentons huit brèves propositions concernant la manière dont Juifs et Chrétiens peuvent être en relation les uns avec les autres.

Juifs et Chrétiens adorent le même Dieu. Avant la montée du Christianisme, les Juifs étaient les seuls adorateurs du Dieu d’Israël. Mais les Chrétiens adorent, eux aussi, le Dieu d’Abraham, d’Isaac, et de Jacob, créateur du ciel et de la terre. Bien que le culte chrétien ne soit pas un choix religieux viable pour les Juifs, nous nous réjouissons en tant que théologiens juifs, de ce que, par l’intermédiaire du Christianisme, des centaines de millions de gens sont entrés en relation avec le Dieu d’Israël.

Juifs et Chrétiens s’en remettent à l’autorité du même livre, la Bible (que les Juifs appellent « TaNaKh » et les Chrétiens, « Ancien Testament »). Nous référant à elle pour notre orientation religieuse, notre enrichissement spirituel, et notre éducation communautaire, chacun de nous en dégage des leçons similaires :

Dieu a créé et soutient l’univers; Dieu a établi une alliance avec le peuple d’Israël, la parole de Dieu révélée guide Israël vers une vie d’intégrité; et, en fin de compte, Dieu rachètera Israël et le monde entier. Cependant, Juifs et Chrétiens interprètent la Bible de manière différente sur bien des points. Des différences de cette nature doivent toujours être respectées.

Les Chrétiens peuvent respecter le droit des juifs à la terre d’Israël. L’événement le plus important pour les Juifs depuis l’Holocauste a été le rétablissement d’un État juif dans la Terre promise.

En tant que membres d’une religion basée sur la Bible, les Chrétiens apprécient que [la terre d’]Israël ait été promise – et donnée – aux Juifs comme le centre physique de l’alliance entre eux et Dieu. Beaucoup de Chrétiens soutiennent l’État d’Israël pour des raisons beaucoup plus profondes que purement politiques. En tant que Juifs, nous applaudissons à ce soutien. Nous reconnaissons aussi que la tradition juive exige la justice pour tous les non-Juifs qui résident dans un État juif.

Juifs et Chrétiens acceptent les principes moraux de la Torah. La sainteté inaliénable et la dignité de chaque être humain sont au centre des principes moraux de la Torah. Nous avons tous été créés à l’image de Dieu. Cet accent mis sur ce qui nous est commun peut être la base d’une amélioration des rapports entre nos deux communautés. Ce peut être aussi la base d’un puissant témoignage face au monde entier, pour que s’améliore la vie de nos compagnons d’humanité et pour que soient combattues l’immoralité et l’idolâtrie, qui nous nuisent et nous dégradent. Un tel témoignage est nécessaire, surtout après les horreurs sans précédent du siècle passé.

Le nazisme n’était pas un phénomène chrétien. [Toutefois], sans la longue histoire de violence et d’antijudaïsme chrétiens contre les Juifs, l’idéologie nazie n’aurait pu prendre de l’influence ni parvenir à ses fins. Trop de chrétiens ont participé aux atrocités nazies contre les Juifs, ou les ont approuvées. D’autres n’ont pas suffisamment protesté contre elles. Mais le nazisme n’était pas la conséquence obligée du Christianisme.

Si l’extermination nazie des Juifs avait été entièrement couronnée de succès, elle aurait tourné plus directement sa rage meurtrière contre les Chrétiens. Nous exprimons notre reconnaissance envers ceux des Chrétiens qui ont risqué ou sacrifié leur vie pour sauver des Juifs sous le régime nazi.

Ayant cela présent à l’esprit, nous encourageons à la poursuite des efforts récents de la théologie chrétienne, pour répudier sans équivoque le mépris du Judaïsme et du peuple juif. Nous félicitons les Chrétiens qui repoussent cet enseignement du mépris, et nous ne leur reprochons pas les fautes commises par leurs ancêtres.

La différence humainement inconciliable entre Juifs et Chrétiens ne sera pas abolie jusqu’à ce que Dieu ait racheté le monde entier, comme promis dans l’Ecriture sainte. Les Chrétiens connaissent et servent Dieu par l’intermédiaire de Jésus Christ et de la tradition chrétienne. Les Juifs connaissent et servent Dieu par l’intermédiaire de la Torah et de la tradition juive. Cette différence ne sera pas abolie par une communauté qui soutiendrait avoir interprété l’Ecriture sainte plus correctement que l’autre, ni par l’exercice du pouvoir politique de l’une sur l’autre. Les Juifs peuvent respecter la fidélité des Chrétiens à leur révélation, exactement de la même manière que nous attendons des Chrétiens qu’ils respectent notre fidélité à notre révélation. Ni le Juif ni le Chrétien ne doivent être poussés à confirmer l’enseignement de l’autre communauté.
(À suivre)

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[1] Voir : « L’Église redécouvre le judaïsme : évolution ou révolution ? » ; «Palinodie en guise de baume sur des plaies involontaires» ; « Le dénigrement ecclésial d’Israël » ; « La légitimité d’Israël combattue par des chrétiens»

[2] Texte rédigé en 1973 par le Grand Rabbin Charles Touati, puis édité dans la Revue des Études Juives, 160 (2001), p. 495-497. J’ai omis les références érudites et raccourci certaines citations. Le texte intégral est accessible en ligne sur le site Rivtsion.org : « Le Christianisme dans la théologie juive ».

[3] C’est l’une des réalisations du « National Jewish Scholars Project » de l’« Institute for Christian and Jewish Studies », de Baltimore ; texte en ligne sur le site rivtsion.org.