Tzipi Livni fait scandale pour avoir attaqué Nétanyahou en dessous de la ceinture lors du show satirique ‘L’état de la nation’ sur la Chaîne 2, l’une des émissions télévisées les plus regardées en Israël.

C’est un « impotent », a-t-elle déclaré. Et de poursuivre alors qu’on l’interrogeait sur sa nouvelle alliance avec le parti travailliste d’Yitzhak Herzog qu’ils travailleraient à débarrasser le pays du Premier Ministre :
« Herzog et moi, nous allons ensemble descendre les poubelles ».

« Livni était-elle droguée ? » a demandé le ministre des Transports Yisrael Katz sur sa page Facebook. Comment pourrait-elle s’occuper des poubelles, renchérit la députée du Likoud Miri Regev : « Livni a du mal à trouver une poubelle appropriée pour les déchets qu’elle a accumulés dans les partis qu’elle a quittés ».

Le ton est à l’avenant depuis le début de la campagne. Yaïr Lapid, le ministre de l’Economie et chef du parti Yesh Atid avait lancé les hostilités en attaquant directement Nétanyahou. « Tu ne seras pas Premier ministre » parce que « tu es déconnecté », tu vis « dans ta bulle », lui a-t-il lancé. Des critiques qui ont évidemment fait la joie des internautes, lesquels se sont empressés de les détourner sous diverses formes, notamment en chansons.

Tout sauf Bibi

Avec l’annonce d’élections anticipées pour le 17 mars prochain, « Bibi » Nétanyahou pensait sans doute prendre de court ses adversaires et les réduire au silence faute d’expérience, de programme, voire de parti. Il ne se doutait pas qu’il lâchait les grands fauves politiques dans une campagne électorale hyper-personnalisée dont le slogan se résume désormais à « Tout sauf Bibi ».

Les candidats se sont jetés dans la campagne avec l’appétit dévorant de ces animaux trop longtemps tenus en cage. Et tous ont fondu sur le Premier ministre. Même Avigdor Liberman, le ministre des Affaires étrangères qui a fait liste commune avec Nétanyahou aux dernières élections, n’exclut pas de se rapprocher de Lapid, voire de la coalition Livni-Herzog, au risque de se faire traiter de gauchiste par ses anciens camarades. « Le Likoud est hystérique alors que c’est plutôt le genre du parti de Naftali Bennett », se plaint-il. Ambiance.

Que Liberman, le fondateur du parti nationaliste « Israël Notre Maison », opposant de la solution à deux Etats, lui-même résident en Cisjordanie, puisse se faire traiter de gauchiste a quelque chose de savoureux. L’absurdité apparente de son possible ralliement à Herzog et Livni témoigne pourtant d’un clivage essentiel qui pourrait redessiner le paysage politique israélien : celui opposant les laïcs aux religieux.

D’autres avant lui ont déjà franchi le pas. Ainsi Moshe Kahlon, ancien du Likoud, vient de fonder son nouveau parti « Koulanou » (« ensemble »). Ancien ministre de la Communication de Nétanyahou, il s’est rendu populaire en cassant le monopole des compagnies de téléphone portable et pourrait libéraliser d’autres secteurs afin de réduire le coût de la vie en Israël.

Le glissement politique le plus impressionnant reste cependant celui de Livni. Elle dont la famille est historiquement liée à l’Irgoun, le groupe paramilitaire révisionniste, est passée du Likoud au parti Kadima fondé par Ariel Sharon, puis à Hatnua (« le Mouvement ») qu’elle a créé lors des dernières élections, avant de monter l’actuelle plateforme électorale avec le parti travailliste.

A ceux qui lui reprochent la valse des étiquettes, Livni répond que ce n’est pas elle qui a changé, mais le Likoud qui s’est radicalisé : « Ils sont devenus fous au Likoud. Je les ai empêchés de faire une loi folle », dit-elle en référence au projet faisant d’Israël non plus un « Etat juif et démocratique » mais l’« état-nation du peuple juif ». Et d’assurer : « Les prochaines élections se joueront entre le Centre et l’extrême-droite ».

La fébrilité de Bibi

« Allez voter pour le Likoud. Nous avons besoin d’un parti fort », rétorque Nétanyahou, en intimant à ses troupes de faire bloc derrière lui et sa famille politique. Pour un parti qui se vit justement comme une grande famille unie par la même origine populaire, souvent sépharade, où le vote se transmet de génération en génération depuis la victoire de Begin en 1977, ces mots prennent tout leur sens.

Difficile pourtant de lutter face à un Kahlon, si jeune et minuscule son parti soit-il. Il a l’avantage d’avoir un succès à son actif (c’est déjà beaucoup), de dynamiser le vieux Likoud avec un souffle de « nation start-up » qu’Israël entend incarner sur la scène internationale et d’offrir aux électeurs de le rejoindre sans trahir leur pensée d’origine. Kahlon pourrait ravir plusieurs sièges à Nétanyahou surtout s’il s’allie à Liberman et Lapid.

Même la lutte contre Livni et Herzog promet d’être difficile pour Nétanyahou, les deux présentant une alliance homme/femme inédite, avec un système de rotation moderne au poste de Premier ministre. Chacun en sort pour le moment grandi : Livni apporte à Herzog l’expérience ministérielle et le charisme dont il a besoin ; Herzog offre à Livni la structure partisane et les sièges qui lui manquent.

Preuve qu’il n’était pas besoin de temps, ni de grand parti pour s’imposer comme une alternative sérieuse à Nétanyahou.

Une bataille d’égo

Au contraire. Dans la bataille qui commence, le leadership personnel comptera davantage que la structure partisane. Un candidat sans grande plateforme électorale peut l’emporter pour peu qu’il se montre à l’écoute des citoyens et sans pitié pour Nétanyahou. Ce dernier a accumulé trop de haines personnelles en délivrant un message anxiogène sur les menaces extérieures (l’Iran, Daesh), tout en laissant filer les problèmes internes, pour que ses adversaires n’envisagent pas l’élection comme un moyen de se débarrasser de lui.

La personnalisation du débat politique n’est pas seulement l’une des meilleures façons de se faire remarquer en ces temps médiatiques. Elle est peut être la seule en Israël, où les partis partagent le même programme économique libéral et sont unanimement gagnés au statu quo avec les Palestiniens, même s’il est évident qu’il ne protège Israël ni d’un point de vue diplomatique (l’alliance avec Washington se délite), ni économique (la crise gagne les esprits), et surtout pas sécuritaire (avec le spectre d’une troisième Intifada).

Et finalement, le régime politique israélien ne préparait-il pas à cette personnalisation à outrance ? Régime parlementaire parfait, il était un modèle de démocratie avant de favoriser l’éclosion de micro-partis qui font et défont les gouvernements comme au temps de la IVe République française.

Par une perversion du système, ces partis souffrent aujourd’hui d’un déficit démocratique interne, comme l’a révélé une étude de l’Israel Democracy Institute. Aux dernières élections, des formations comme Yesh Atid ou Le Foyer juif reposaient uniquement sur la figure de leur chef. Aujourd’hui, il n’est même plus besoin de parti, seul le leader suffit.

Nétanyahou a sans doute sous-estimé la capacité de ses adversaires à se faire un nom sur son dos. Il entame une campagne électorale difficile, très serrée dans le temps, où tous les coups politiques seront permis pour lui ravir son leadership.

Cependant, dans cette bataille d’égo, le Premier ministre reste un candidat redoutable. Sûr que dans cette campagne qui ne fait que commencer, les attaques ad hominem continueront à fuser dans les meetings comme sur les plateaux de télévision.