Une amie Facebook du Canada m’a gentiment fait remarquer la semaine dernière que ma nouvelle évocation de la Shoah, alors même que son pays venait de vivre la tuerie de la mosquée à Québec saturait sa capacité à entendre parler de tragédies. Cela tombe bien car l’actualité liturgique juive de cette semaine est printanière !

En effet, ce Shabbath correspondait au 15 du mois de shevath, Tou bishvath, autrement dit le Nouvel An des arbres. Qu’est-ce, me direz-vous, que cette fête complètement décalée alors que nous sommes au plein cœur de l’hiver ? Le judaïsme aurait-il perdu toute notion du temps et des saisons ?

Que nenni ! En fait, tou bishvath, institué par la Mishna (il y a donc environ 2000 ans) a une fonction par rapport au climat de la terre d’Israël, non par rapport à nos frimas occidentaux. על מה מדובר (al mé medoubar), de quoi est-il question ?

Il faut resituer ce nouvel an dans le contexte des différentes offrandes de prémices commandées par la Torah. Tout Israélite devait offrir à Dieu les premiers fruits de la terre (ainsi d’ailleurs que les premiers-nés de son troupeau).

Il le faisait en se rendant au Temple de Jérusalem trois fois l’an et en les remettant aux prêtres. Or, en ce qui concerne les arbres fruitiers, la question se posait de savoir leur âge car le commandement indique qu’on ne peut consommer de leurs fruits les trois premières années de leur plantation, et que la quatrième année, on ne peut en consommer qu’après en avoir prélevé la dîme offerte au Temple.

Comment savoir l’âge d’un arbre sauf à tenir un registre précis, individuel ?

Heureusement, à l’époque, la PAC (politique commune agricole) européenne n’existait pas, sinon c’eût été un véritable casse-tête pour les pauvres agriculteurs qui ne disposaient pas de moyens informatiques pour satisfaire ces exigences !

Il avait donc été décidé par la haute autorité de Bruxelles, je veux dire par la Mishna, que tous les arbres plantés avant le 15 shevath étaient réputés entrer dans leur deuxième année après cette date, ce qui, avouons-le, devait être un grand soulagement pour nos ancêtres peu habitués (les bienheureux !) aux péripéties administratives modernes, ce qui leur évitait sans doute de déverser des tombereaux de fruits et légumes devant les préfectures (qui n’existaient pas non plus) lorsqu’ils étaient mécontents !

Après la destruction du deuxième (et non second !) Temple de Jérusalem, les lois concernant les offrandes agricoles et les sacrifices animaux tombèrent en désuétude.

Ainsi, le 1er Eloul, nouvel an des bêtes, disparut de notre calendrier pour, espérons-le, ne plus y reparaître. En revanche, tou bishvath se maintint grâce, entre autres, aux cabalistes de Safed, et aussi et surtout à la résurrection d’un Foyer national juif en Palestine à partir de la fin du 19e siècle, et bien entendu à la création en 1948 de l’Etat d’Israël.

Le labeur de la terre que vient symboliser la fête que nous avons célébré ce Shabbath par la consommation du plus grand nombre possible d’espèces de fruits et par la plantation d’arbres en Israël (reportée à dimanche pour ne pas enfreindre le Shabbath) est une dimension essentielle du judaïsme.

Il convient de rappeler que ce labeur apparaît dès les premières lignes de la Bible, certes sous forme de punition pour la faute d’Adam et Eve dans le jardin d’Eden.

« A l’homme, Il dit : Puisque tu as écouté ta femme et que tu as mangé de l’arbre dont Je t’avais défendu de manger, la terre sera maudite à cause de toi ; c’est avec peine que tu en tireras ta nourriture tous les jours de ta vie. Elle fera pousser pour toi des épines et des chardons, et tu mangeras l’herbe de la campagne. C’est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain, jusqu’à ce que tu retournes à la terre, puisque c’est d’elle que tu as été pris ; car tu es poussière, et tu retourneras à la poussière. » (Genèse 3:17-19)

C’est la condition de l’homme que de tirer de la terre sa subsistance par son travail. Les machines toujours plus sophistiquées qu’il a inventées pour ce labeur n’ôtent rien à la pénibilité ni à la noblesse de celui-ci.

Année après année, il est beau, il est bon que le calendrier liturgique vienne rappeler à l’homme son lien indéfectible à la terre, à l’arbre, à ses fruits. Cette terre dont il porte le nom אדם, Adam, de l’hébreu אדמה, adama. Ce que traduit André Chouraqui par le néologisme de « glébeux », appartenant à la glèbe.

Cette terre où il retournera au terme de son existence.

Cette terre qu’il travaille et qui, en retour, le sert pour le chauffer par son bois, le nourrir par ses fruits, l’émerveiller et l’inspirer par la nature, introduire en lui la conscience du temps par le cycle des astres et des saisons.

Cette terre qui lui dit sa dépendance par les caprices du climat, mais aussi sa générosité si souvent ignorée et non payée de retour.

Cette terre qui fut à travers l’histoire l’enjeu de tant de guerres, le but de tant d’espérances. Qui oublierait la dernière image de la première partie du chef d’œuvre cinématographique de Victor Fleming (1939) « Autant en emporte le vent » lorsque Scarlett O’Hara (formidablement interprétée par Vivien Leigh), agrippe une poignée de la terre rouge de la plantation de Tara détruite lors de la guerre de Sécession en disant : « La terre, c’est la seule chose qui dure » ?

Oui, ce rapport fusionnel entre l’homme et la nature nous est opportunément rappelé par la fête de tou bishvath. Il est annoncé en Israël par la floraison de l’amandier, en hébreu עץ שקד (etz shaked), l’arbre « hâtif ».

Les photos qui accompagnent cette chronique illustrent ce phénomène, le premier à annoncer le printemps. Au cœur de l’hiver, au milieu des pluies, des vents, des neiges parfois, alors que les autres arbres sont encore nus, l’amandier nous apporte son lot d’espoir et nous dit que les choses qui avaient disparu vont réapparaître, que le cycle de la nature, comme celui de la vie, sans cesse se renouvelle.

Son impatience à fleurir nous intime la patience d’attendre que les choses s’accomplissent fidèlement, année après année, génération après génération. Certes nous sommes parfois impatients au printemps de nos vies, passionnés à leur été, pensifs à leur automne, mélancoliques à leur hiver, mais dame nature nous réconforte par son cycle perpétuel et nous invite à nous inscrire comme une parcelle d’éternité, un maillon d’une longue chaîne ininterrompue, l’agent d’une ineffable transmission, l’instrument d’un progrès toujours en chemin.

Nos fêtes scandent notre temps humain : nous les retrouvons avec joie, parfois avec la surprise qu’elles reviennent si vite, mais toujours avec ce sentiment de retrouver intacte une vieille demeure que nous aurions quittée et dont nous nous émerveillons qu’elle soit toujours là, fidèle au rendez-vous, chargée d’émotions et de souvenirs.

Un mois après tou bishvath, ce sera Pourim, puis un mois encore après Pâque (Pessah), puis sept semaines plus tard Pentecôte (Chavouoth). De fête en fête, joyeuse ou austère, nous parcourons le temps, en en retenant ainsi la fuite, en donnant sens à son écoulement imperturbable, en l’enrichissant sans cesse de sensations et de réflexions nouvelles.

Les fêtes sont tantôt appelées moadim, des rendez-vous, tantôt zemanim, des époques, tantôt haguim, des solennités, tantôt semahoth, des joies, tantôt tout à la fois.

C’est parce qu’elles nous inspirent une grande diversité de sentiments, mais aussi qu’elles nous renvoient à notre être profond en adéquation avec la réalité universelle qui nous entoure.

Que tou bishvath, fête considérée comme mineure, apporte à chacun d’entre nous la joie de nos retrouvailles régulières avec cette terre qui nous porte, qui nous supporte parfois, et que nous avons le devoirלעבדה ולשמרה, (le’ovdah ouleshomrah) de travailler et de préserver.

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