Ce 11 novembre, (jour férié dont sans doute 80 % de nos jeunes ignorent la signification), a été inauguré à Ablain Saint-Nazaire (Pas-de-Calais) un « Anneau de la Mémoire ».

Il s’agit d’une réalisation architecturale en forme de gigantesque anneau, composé de cinq-cents plaques d’acier d’environ trois mètres de hauteur, lesquelles symbolisent le véritable déluge d’obus que les armées belligérantes de la première guerre mondiale ont déversé sur les différents terrains des opérations.

Sur ces plaques sont gravés les noms des 579.606 soldats morts pendant les batailles de l’Artois en les 12 et 22 mai 1915.

La particularité de ce mémorial – déjà remarquable par son immensité – est que l’ordre alphabétique selon lequel sont inscrits les noms ne tient aucun compte de la nationalité des victimes.

Ce qui signifie que c’est côte à côte que les ennemis d’hier sont ainsi alignés pour l’éternité. Il y a là une volonté qu’il nous faut saluer de la part des concepteurs de ce monument hors-norme d’effacer ce qui, un temps, a dressé des dizaines de millions d’hommes entre eux par la seule volonté de leurs chefs politiques et militaires de l’époque.

Chaque mort a représenté une famille, un foyer brisés. Et qu’importe, au moment d’évoquer leur mémoire, qu’untel ait été français, allemand anglais ou belge ? Léo Ferré chantait déjà : « Avec le temps, va, tout s’en va ». Ces jeunes gens ont été offerts en sacrifice sur l’autel de la bêtise humaine. Qu’au moins sur ces plaques, ils cessent de s’affronter et que leurs âmes trouvent enfin le repos !

Ainsi l’anneau de la mémoire érigé à proximité de celui de Notre-Dame de Lorette, lequel avait été construit dès 1921, mais dont la destination était uniquement nationale (et de surcroît essentiellement chrétienne, comme en témoigne le champ de croix qui l’entoure), aura une vocation universelle et représentera la volonté des peuples de ne plus se faire la guerre désormais.

Il est dommage qu’il ait fallu qu’une autre guerre mondiale, entre 1939 et 1945, ensanglante à nouveau l’humanité pour en arriver à cette sagesse. Il est à souhaiter que des millions de visiteurs viennent découvrir et se recueillir en ce lieu sacré de par le sang versé et les millions de destins brisés.

Une première remarque : quand on voit l’immensité de ce mémorial rendue nécessaire pour pouvoir accueillir près de 600.000 noms, on se prend à réfléchir sur ce que serait un « anneau de la mémoire » pour les six millions de Juifs massacrés par les nazis et leurs collaborateurs dans l’Europe de la seconde guerre mondiale dite « la drôle de guerre », (alors que la première a mérité le nom de « grande guerre »)…

Déjà, le monument de Roglit, en Israël, qui comporte les noms des quelque 76.000 Juifs déportés de France, est un immense arc de cercle de 100 mètres de long sur 13 de hauteur ! Celui d’Ablain Saint-Nazaire inauguré ce jour est colossal. Que serait celui de la Shoah ? Peut-être, un jour ? En espérant qu’il ne sera pas profané par des inscriptions et des croix gammées comme l’a été plusieurs fois celui de Roglit. Car aujourd’hui, la mémoire ne se porte pas très bien, et le « devoir » que lui portent les descendants des victimes est accueilli comme une volonté de surenchère sur le marché de la souffrance et du martyre.

Autre remarque. Quand j’ai voulu aller sur internet pour y glaner quelques détails sur l’anneau de la mémoire inauguré aujourd’hui, je suis également tombé sur les « Anneaux de la mémoire », association qui a son siège à Nantes d’où partait aux 16ème-18ème siècles le fameux commerce « triangulaire ».

Entendez par là le trafic d’esclaves noirs africains vers l’Amérique nouvellement découverte, et dont les plantations dirigées par des Européens faisaient une grosse consommation de cette main-d’œuvre quasi-gratuite. J’y ai découvert que, Par cette appellation d’ « anneaux de la mémoire », l’association a voulu à la fois : évoquer les instruments de contention des captifs dans les caravanes africaines, sur les navires négriers et dans les plantations du Nouveau Monde ; rappeler les maillons de la chaîne historique qui relie les populations concernées à ce passé ;mais aussi mettre en évidence les alliances que peuvent passer entre eux les peuples de l’Atlantique et de l’Océan Indien dans un nouveau commerce triangulaire d’intelligence et de prospérité.

Et j’ai réalisé que l’anneau pouvait symboliser à la fois la contrainte (pour les esclaves), l’alliance (pour le mariage), le caractère cyclique de l’histoire (pour un mémorial), et, pourquoi pas, les auxiliaires de certains sports (gymnastique) au point d’être réunis par cinq (comme continents) sur le drapeau olympique, ou encore le circuit automobile de Nürburg en Allemagne appelé Nürburgring, anneau de Nürburg !

La rondeur de l’anneau peut nous évoquer une multitude de renvois. La terre est ronde et sa rondeur, de même que son cycle, favorise la vie. Le ventre de la femme enceinte est rond, et cette rondeur annonce aussi la vie, la fécondité. Les enfants dansent des rondes ; ils rêvent à la lune, ronde elle aussi, comme le sont toutes les planètes.

Un compte rond est plus simple qu’un autre. La rondeur accompagne les formes des voitures, et parfois celles des humains (mais pas trop !). Elle est plutôt signe de bonhommie. –

En revanche, il arrive que, dans la réflexion ou la discussion, on tourne en rond, et ce n’est pas bon signe. Les anneaux des chaînes qui entravent les hommes sont ronds, comme le sont ceux qui amarrent le bateau à bon port.

La vie – individuelle ou des nations – peut apparaitre comme désespérément cyclique, et il nous faut alors en sortir pour aller de l’avant.

L’histoire elle-même peut être répétitive dans le mal et il faut alors pouvoir la transformer en toledoth (engendrements, naissances). Finalement, un anneau c’est un cercle, et on sait qu’il peut être vicieux ou vertueux !