« Je veux m’en souvenir : ma vie connut des jours d’innocence où il me suffisait de fermer les yeux pour ne pas voir »

La Statut de Sel, Albert Memmi, 1972

Une ville sur les côtes africaines de la Mer Méditerranée, quelques façades encore immaculées, des rues aux trottoirs défoncés, des parfums de poivrons grillés, de friture sucrée, de thé et de cardamome, flottent dans l’air. Je ferme les yeux et je vois mes parents et grands-parents déambuler dans ces rues, d’apparence si impeccable sur d’anciennes photos. Quel incroyable plaisir de sentir, manger et boire à chaque coin de rue, ce qui se retrouve en général sur une table d’un buffet à quelques occasions. Enfin, les fricassés sont enveloppées dans du papier kraft, le beignet dans du papier journal… cette nourriture reprend vie.

Après avoir passé tout l’été dans ma tour de béton, j’avais besoin de retrouver cet orient pour me ressourcer. Ce séjour était aussi une belle occasion de présenter à ma compagne d’origine Juive allemande, ce qu’in situ, est l’essence de mon ADN. Par choix, je ne citerai pas le nom de la ville de notre destination, elle pourrait être une de ses villes blanches qui avant les indépendances ont toujours compté une population juive mais qui ne compte aujourd’hui qu’une centaine d’âmes. La communauté est présentée comme intégrée, dynamique et elle participe activement à la vie économique du pays, mais elle reste divisée entre « insulaires » et « citadins ».

La grande synagogue est toujours en activité, je ne pouvais manquer l’occasion d’assister à l’office du vendredi soir car bien que n’étant pas du tout croyant, nous vouons néanmoins une importance particulière à la tradition: c’est elle qui donne goût et vie à la religiosité. Par l’entremise d’une connaissance, nous avons la chance et l’honneur d’être Invités chez le fils du grand rabbin pour le repas de shabbat. Cette rencontre en terre d’Islam entre juifs pratiquants et juifs laïcs ne peut être que passionnante !

La synagogue est un bel édifice d’un style art déco et mauresque, elle trône au milieu d’une grande avenue bordée d’arbres, pure fruit de l’urbanisation dites coloniale. Le bâtiment semble avoir récemment était recouvert de chaux et les lourdes grilles du portail principale sont fermées.

L’entrée ne se fait qu’à l’arrière, par une porte dérobée, après avoir été interrogé par deux militaires en arme. Leur nonchalance n’est pas surprenante et la demande d’un bakchich est esquivé par le fidèle qui nous accompagne rappelle, avec le sourire, qu’en ce jour saint nous n’avons pas le droit d’avoir d’argent sur nous. Malgré tout, ces hommes sont les garants de la symbolique, qu’il est encore possible d’être juif en Afrique du Nord et que l’état les protège.

Nous sommes invités à retrouver les fidèles qui se retrouvent dans une petite pièce dont le plafond est recouvert de néons, les murs de judaicas argentés et de textes cabalistiques et les baies vitrées qui donnent sur l’intérieur du bâtiment blanc d’un fin rideau. Je m’attendais à ce que l’office se déroule dans la salle principale, et que la Grande Synagogue soit éclairée de tout feu en ce jour.

C’est en fait une coquille vide, le mobilier d’origine a été remplacé par des chaises de banquet sans style, empilées les unes sur les autres. Dans l’oratoire, nous sommes dix hommes, juste assez pour un minian, et il y a une poignée d’enfants. La présence de ma compagne embarrasse, elle sera, de loin, invitée à prendre une chaise et a s’assoir, seule, dans la grande salle vide et sombre. Je fantasmais cet office.

Celle qui fut un temps la minorité religieuse au sein de la communauté, est à présent majoritaire, elle semble faire payer ceux qui ont fait le choix de la modernité de par leurs origines. Raillerie entre les prières, regard désapprobateur, et le fidèle qui nous accompagne est le fruit des moqueries alors qu’il lit à voix haute, il fait partie des anciens « européens ».

Tout le monde parle arabe, le langage corporel est résolument oriental, les quelques enfants qui sont là sont encadrés par leur professeur d’hébreu, un jeune qui n’a pas plus de vingt ans. Il est beau, avec son teint mate, son port droit, un nez aquilin et des cheveux frisés. Je me retrouve face à une photographie d’Helmar Lerski. Le rabbin remplaçant, qui porte une redingote noire bien usée et le chapeau noir des orthodoxes semble un peu a un extrême terrestre entre les insulaires, le sexagénaire qui a passé plus de temps en Europe que chez lui, et les deux laïques que nous sommes.

Mes impressions sont confuses, aux opposées les unes des autres. J’ai au premier abord un regard attristé sur ce lambeau de communauté, je suis déçu de me retrouver dans un petit oratoire alors que j’apprécie l’ambiance et la sonorité de ces grandes synagogues qui ressemblent plus à des églises ou des mosquées. Je pose ensuite un regard condescendant et réprobateur du Juif assimilé de métropole sur mes coreligionnaire.

J’analyse avec un certain dédain les faits et gestes de chacun car ils me donnent l’impression d’être encore dans une posture de dhimmis. Mais alors que l’office tend sur la fin, le sidour entre les mains, je me remet à suivre les prières et je réalise que cette scène est en fait une fenêtre sur le passé.

Quelle chance d’être enveloppé par ses mélodies, d’être assis à côté de ceux qui ont traversé les âges, les conquérants et les influences de la mondialisation. Les fidèles entonnent le Ygdal, puis se congratulent, ils nous saluent à distance, seul le jeune maître vient vers nous, et nous demande d’où nous venons, nous échangeons en hébreu car il ne parle pas français.

Nous repartons avec le fidèle ‘’francaoui’’ qui est aussi invité chez le fils du Grand Rabbin en déplacement à l’étranger. Le repas fut d’un autre temps, dans une salle à manger à haut plafond dans un immeuble Bauhaus, les murs couverts de photos de famille, une table recouverte de mille entrées, mijotées tout le vendredi et qui dégage d’excises saveurs. La discussion est passionnante entre les convives de différents horizons.

Une membre de la société civile locale, musulmane et laïque s’est jointe a nous. L’on tient à parler du présent et de l’avenir, des espoirs que le « Printemps arabe » a apporté, de l’attachement viscéral des ses juifs au pays dont ils sont fiers, du rôle des femmes, de démocratie mais aussi des rapports avec Israël.

Sur le chemin du retour nous digérons ce repas, et ces instants partagés dont nous avons été les privilégiés. J’arrive malheureusement et rapidement à la conclusion que cette capsule intemporelle dont nous avait été les témoins, au combien même elle se veut tourner vers l’avenir, elle n’est qu’une chimère. Une communauté, plus petite que celle actuelle se maintiendra, mais les jeunes partiront rejoindre les diasporas de France, d’Amérique du Nord ou Israël.

La Synagogue restera en activité jusqu’à ce que le dernier des vieux juifs rejoigne ses ancêtres, puis elle tombera en désuétude. Quelques années plus tard on la restaurera à nouveau pour en faire un musée pour commémorer un certain vivre ensemble. Les futures générations prendront alors conscience qu’il manque une partie de l’histoire de leur nation.