Evidemment, le changement du régime dans le camp amena beaucoup de modifications et du désordre parmi nous. Les prisonniers qui avaient suffisamment de forces pour circuler quittèrent le camp pour se rendre à Munich, ou ailleurs, pour s’approvisionner…

Ils revenaient chargés de sacs de farine, de haricots et d’autres victuailles… pour la cuisson ! Mais nous n’avions pas de feu !

Par après, les sacs de farine traînaient éventrés sous les lits abandonnés et laissaient des marques blanches de pas dans la baraque.

La première chose qui me tomba entre les mains, en dehors de ma ration journalière, ce fut une boîte de corned-beef américain d’un kilo. Je me débrouilla, tant bien que mal, pour l’ouvrir et je me retrouvai devant un kilo de viande en conserve, dont la graisse était encore bien figée.
Après trois ans de famine et de privation, être propriétaire de ce trésor était une jouissance extrême !

Une voix intérieure me disait : ne mange pas ça, tu seras malade ou même le pire pourrait arriver…mais je n’en tins pas compte et « j’attaquai » cette boîte en commençant par un petit morceau, puis un autre et …finalement tout y passa ! Un kilo de viande en une fois et je n’ai pas eu de problème.

Il a fallu quelques jours pour que l’armée américaine s’organise et trouve la solution pour nous nourrir. Ils avaient commencé par nous donner une cuisine trop grasse et en grande quantité. Notre corps n’était plus habitué à cette bombance et beaucoup parmi nous tombèrent malades de dysenterie, et en moururent.

Alors, les Américains changèrent de tactique et nous mirent au régime des panades au lait et à l’orge.

Après quelques jours de cette nouvelle alimentation, nous commencions à nous remettre sur pieds. Je sentais que je reprenais des forces, mes mouvements devenaient plus faciles et surtout mon « baromètre » m’indiquait que je me remplissais comme une baudruche qu’on gonfle. Le creux du centre de ma poitrine se comblait.

La question du logement n’était pas encore résolue et posait des graves problèmes à l’administration du camp. La quarantaine fut décrétée avec interdiction de sortir de son bloc, à cause du typhus qui régnait. On dormait encore à trois dans un lit.

Les spécialistes de l’armée américaine de l’infirmerie nous désinfectèrent « à l’américaine ». Nous reçûmes des injections contre les maladies contagieuses et nous fûmes aspergés d’une poudre D.T.T.
On passa encore toutes sortes de formalités administratives: recensement, information du nombre d’année d’internement, etc…

Un beau jour, arriva au camp une délégation de rapatriement (Van Zeeland) avec 40 camions militaires belges. Ces véhicules ne pouvaient prendre tous les gens à rapatrier et j’eus la chance de tomber dans le premier groupe ! Le second, devant attendre le retour des camions.

Quelle chance de pouvoir partir tout de suite !!! Je m’imaginais mal comment aurait été mon état d’esprit si j’avais dû attendre ces quelques jours. Quelle angoisse, avec cette peur, que les allemands puissent reprendre le camp…

Le 12 mai 1945, à 7h du matin, sur la place des S.S. eut lieu le départ de Dachau. Départ tant attendu vers la liberté enfin reconquise. Le convoi militaire qui nous rapatriait était composé de camions cuisine et tout ce qu’il fallait pour nourrir ces rescapés.

Le voyage était prévu en trois étapes avec arrêts dans des centres de rapatriements. A manger à volonté…

Je quittai le camp sans un regard vers ces lieux maudits où tant de camarades avaient péris sous la bestialité allemande et c’est en pensant à tous ceux qui ne reviendront plus jamais que je franchis les portes portant encore la devise : Arbeit macht frei.

Le voyage en camion se passa très bien. Nos haltes dans les centre prévus, où nous étions attendus, furent pour nous déjà les prémices de ce qui nous attendait à Liège.

A suivre…