Lorsque l’une des “plus puissantes armées du monde” se retrouve quasiment impuissante, face à quelques dizaines de terroristes armés de cerfs-volants et de ballons incendiaires, chacun peut comprendre que le problème fondamental auquel Israël est confronté aujourd’hui n’est pas militaire, mais avant tout moral.

Il s’agit essentiellement d’un problème de perception de soi et d’aveuglement volontaire. On peut le définir dans les termes suivants : Israël ne sait pas comment triompher du Hamas, parce qu’il est dépourvu de la conviction intime, tant morale que politique, que la victoire est possible et nécessaire. Un livre de Paul Eidelberg, paru il y a plus de 20 ans, peut nous aider à comprendre pourquoi.

Il est regrettable que le nom de son auteur soit quasiment inconnu du public francophone. Ce spécialiste de philosophie politique, qui a enseigné à l’université Bar Ilan, est en effet un des plus fins observateurs critiques de la vie politique israélienne. Il a grandi aux Etats-Unis, où il a été l’élève de Leo Strauss.

Dans un livre autobiographique, il relate comment il a découvert, après son alyah en 1976, à quel point l’université israélienne était perméable aux conceptions occidentales et notamment au relativisme moral, et comment Israël était ainsi amené à douter de la justesse de sa cause face à ses ennemis.

La thèse centrale de son livre Demophrenia est que le système démocratique souffre d’une maladie congénitale, qui consiste à traiter comme égales des choses qui ne le sont pas, ou plus précisément à “appliquer les principes démocratiques d’égalité et de liberté à des conflits idéologiques, dans lesquels une de ces parties rejette ces mêmes principes”. En d’autres termes, et pour dire les choses plus simplement, Eidelberg analyse et critique l’attitude des pays démocratiques confrontés à des ennemis qui ne le sont pas et qui les traitent comme tels.

Les exemples sont nombreux dans l’histoire du vingtième siècle, mais c’est le cas d’Israël qui a intéressé le plus Eidelberg. Pourquoi l’Etat juif est-il incapable de vaincre ses ennemis, alors même qu’il jouit d’une supériorité militaire et politique ? Qu’est-ce qui empêche Israël de transformer ses victoires militaires en victoires politiques ?

Cette question récurrente depuis 1967 a pris une acuité brûlante à l’époque des accords d’Oslo. Les analyses de Paul Eidelberg s’appuient non seulement sur la philosophie politique, qu’il a étudiée à la meilleure école, celle de Leo Strauss, mais aussi sur les sources juives qu’il a reçues de son maître aux Etats-Unis, le rav Chaim Zimmerman.

La politique des “territoires contre la paix” mise en pratique par les gouvernements israéliens de droite comme de gauche n’était pas seulement, rappelle Eidelberg, une victoire de la ruse arabe et soviétique. Elle était avant tout la conséquence d’un “défaut fondamental de la mentalité démocratique des élites politiques et intellectuelles d’Israël”.

Demophrenia est une tentative brillante pour tenter d’analyser et de comprendre ce défaut fondamental. (J’ajoute que je me suis moi-même intéressé à cette question cruciale, et ai tenté d’y apporter des éléments de réponse dans mon livre La trahison des clercs d’Israël, paru en 2016 et écrit avant de connaître les travaux de Paul Eidelberg).

Le slogan “les territoires contre la paix”, qui est devenu un leitmotive de la politique israélienne depuis Camp David (rappelons que c’est un gouvernement de droite qui a mis en oeuvre cette politique pour la première fois), repose sur une vision fondamentalement erronée des rapports entre Israël et le monde arabo-musulman. Elle comporte en effet, explique Eidelberg, un mépris et une totale méconnaissance de la culture musulmane et arabe, dans laquelle la notion même de paix (au sens occidental d’une situation durable et idéale) n’existe pas !*

Les “territoires contre la paix” : de Camp David à Oslo

Dans des pages éclairantes de son livre, Paul Eidelberg explique ainsi comment l’Occident a cru qu’il était possible de résoudre le conflit israélo-arabe, en lui appliquant les concepts de civilité, de primauté de l’individu sur le groupe et de liberté d’expression – notions inhérentes à la démocratie et essentielles pour notre civilisation, qui n’ont pas d’équivalents dans le monde musulman aujourd’hui.

“L’humilité et la mentalité cherchant à s’évader du réel (escapist mentality) des dirigeants sionistes et leur incapacité à répondre de manière appropriée à l’hostilité arabo-islamique est typique de l’humanisme laïque. On pourrait même qualifier cette mentalité de ‘christianisme sécularisé’, car elle prône l’effacement de soi et la bienveillance envers ceux qui vous haïssent”. C’est précisément cette mentalité et cette attitude de fuite du réel qu’il explique par le concept de demophrénie. “Les personnes atteintes de demophrénie ont tendance à s’identifier à leurs ennemis et à céder à toutes leurs demandes”.

Analysant l’attitude de plusieurs gouvernements israéliens depuis 1948 face à l’hostilité arabe, Paul Eidelberg écrit encore : “le gouvernement d’Israël est paralysé par des contradictions exacerbées. Il tente d’échapper à l’anarchie en recourant à la logique de la symétrie [entre Israël et ses ennemis]. Mais la réalité, celle de l’islam, refuse de conclure la paix avec ce gouvernement demophrénique. Les actes occasionnels d’auto-affirmation de ce dernier apparaissent comme des flashes “d’assymétrisation”, dans un monde plongé dans une ‘unité symétrique’.

Seul dans un océan d’hostilité arabe, Israël s’extasie sur son image au sein du monde démocratique. L’ironie atteint des proportions bibliques : du fait que le gouvernement demophrénique d’Israël ne peut pas fonder sa politique envers les Arabes sur la vérité, il est constamment la victime de mensonges. Aspirant à l’acceptation des nations, Israël est condamné sans relâche par les Nations unies”.

Ces lignes écrites il y a plus de vingt ans n’ont rien perdu de leur actualité. Les récents événements à la frontière de Gaza illustrent parfaitement le concept de demophrénie créé par Eidelberg pour décrire l’attitude du gouvernement israélien (qu’il s’agisse de celui d’Itshak Rabin à l’époque, ou de B. Nétanyahou aujourd’hui).

Face à des ennemis voués à sa destruction, Israël continue, aujourd’hui comme hier, de tergiverser et d’hésiter entre inaction et auto-défense, entre l’attentisme et la riposte, entre la volonté illusoire de plaire aux nations et la nécessité impérieuse de contre-attaquer et de vaincre ses ennemis.

*Voir sur ce sujet, en français, les analyses classiques de B. Lewis, Le langage politique de l’islam, d’Emmanuel Sivan, Mythes politiques arabes, et bien entendu les travaux pionniers de Bat Ye’or.