Démocratie en danger ? Appel à un engagement citoyen et un réinvestissement de l’espace public

Dans la lignée des récents articles, pamphlets qui promeuvent l’engagement des français en politique, je souhaite ajouter mon grain de sel.

J’en appelle non pas aux français, mais aux Israéliens de toutes origines (française et autres donc) à réinvestir la scène politique pour contribuer à l’amélioration de notre situation commune, de notre destin, j’appelle à prendre part à la « chose publique », notre Res Publica.

Contrairement à mes compatriotes, je n’invite pas à un investissement politique pour mieux représenter les intérêts politiques, sociaux, économiques, d’un seul groupe, mais plutôt pour que la politique en Israël prenne un tournant plus raisonnable à l’échelle collective. Je souhaite que la situation interne autant que la situation avec les territoires s’améliore.

Aujourd’hui, ce qui détermine le courant politique des uns et des autres c’est sa position vis-à-vis des territoires. On ne prend plus en compte les nuances multiples ni au sein de la droite, ni au sein de la gauche.

Par ailleurs, la droite israélienne mène un travail brillant dans la dé-légitimation constante de la gauche, en jouant sur la peur, en s’appropriant les symboles nationaux, le débat, la scène publique et la rhétorique sécuritaire. J’en appelle à tous les citoyens à dépasser ce clivage en se réappropriant la démocratie, en réinvestissant l’espace public, en guidant le débat et surtout en n’ayant plus peur d’exprimer des opinions qui vont contre la pensée dominante.

La démocratie ne se limite pas à un vote lors d’élections. L’espace de la démocratie est vaste, et en tant qu’Israélienne d’origine française, je constate que la pratique démocratique en Israël n’est pas aussi évidente qu’elle l’est en France. La démocratie se joue à l’échelle locale, elle s’ouvre par le débat, la démocratie c’est aussi être critique. Le citoyen a le droit de remettre en question le pouvoir, car l’espace public Kantien n’a pas vocation à évacuer les conflits mais plutôt à admettre une large diversité d’opinions, à les confronter par la discussion. Le pluralisme politique est essentiel à une démocratie, lieu de débats.

Je pense, aujourd’hui, en accord avec le mouvement de la société civile Darkenu  דרכנו auquel j’appartiens, que notre démocratie prend un mauvais tournant. Le gouvernement en place m’effraie et pourrait virer vers un autoritarisme qui mettrait fin au pluralisme politique.

Avec Darkenu, nous pensons qu’un autre chemin est possible, et nous savons que nous sommes nombreux à le penser en Israël. Nous voulons que notre Etat soit un exemple de droiture et de démocratie. Nous sommes de ceux qui brandissent fièrement le drapeau d’Israël, et qui pour cause critiquent leur pays car ils l’aiment. Comme un père gronderait son enfant qui ferait une bêtise, il le gronderait pour lui montrer le droit chemin par amour.

Evidemment, les fanatiques nous vendront l’argumentaire habituel que nous ne sommes que des « anti-sionistes » ou encore « des juifs qui se haïssent ». Vous n’imaginez pas combien ils sont agacés de voir que notre représentant à Beersheva porte une kippa, oui, car il est religieux et souhaite tout de même un changement politique. Ils ont horreur que l’on brandisse le drapeau d’Israël car ils souhaitent se l’approprier, ils pensent qu’Israël est leur.

Nous ne laisserons plus ces dangers de premier rang, qui ne voient pas plus loin que leur fanatisme, continuer à abimer notre démocratie. Nous voulons être en capacité d’écrire et de parler sans avoir peur. C’est l’objectif de Darkenu, rendre la parole à ces personnes qui veulent s’exprimer et qui ont une opinion qui diverge de la pensée dominante.

A titre d’exemple, j’évoquerai deux évènements qui ont eu lieu ces derniers mois en Israël en lien avec l’organisation « Breaking the Silence », largement contestée dans la société israélienne.

Peu importe ce que l’on en pense, la démocratie israélienne autorise toute opinion à s’exprimer, malgré le fait qu’elle s’exprime contre l’institution la plus importante de la société israélienne : l’armée. Les membres de « Breaking the Silence » sont avant tout des citoyens israéliens qui ont accomplis leur service militaire en Israël, ils ont donc tout droit et légitimité à s’exprimer en Israël.

Pourtant, il n’en a pas été de la sorte à Beersheva et à Tel Aviv. De nombreux concitoyens ont menacé gravement les organisateurs et hôtes des conférence qui devaient avoir lieu. Mais bon, la police est là pour assurer la sécurité me direz-vous ? Eh bien, faux. La police a demandé aux organisateurs de la conférence de Beersheva d’assumer la responsabilité en cas de problème, après les graves menaces, ils ont donc préféré annuler la conférence puisque la police (habituellement si performante) n’est pas capable d’assurer la sécurité d’une conférence, ni de calmer trois rigolos qui désirent casser du gauchiste à la sortie d’un bar.

Aujourd’hui, en Israël, la police prend position en ne protégeant pas tous ces citoyens d’une violence qui ne vient pas de l’autre côté de la ligne verte, mais bien de l’intérieur.

Je ne défends pas « Breaking the Silence » pour de nombreuses raisons qui sont les miennes, pourtant j’ai soutenu à Beersheva la conférence car si aujourd’hui, des associations de la société civile n’ont plus le droit de s’exprimer en Israël, c’est un signe dangereux qui signifie que les libertés d’expression et de réunion ne sont pas si évidentes et acquises.

Benjamin Franklin disait à juste titre que « un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre et finit par perdre les deux ». Je crois que c’est exactement le tournant que nous prenons en Israël, au nom de la sécurité qui est évidemment un élément primordial de notre politique.

Ainsi, j’en appelle à tous les citoyens Israéliens, et donc partiellement par le biais de ce média aussi aux Israéliens d’origine française à ne pas hésiter à s’engager en politique, à faire marcher la machine démocratique par le biais d’associations, d’organisations, par la participation à des débats organisés, par l’engagement dans un parti politique, par le biais des réseaux sociaux à ne pas avoir peur de s’exprimer.

Particulièrement pour nous, les Olim, il y a quelque chose que les Israéliens nés en Israël nous recracheront souvent au visage : « tu n’es pas vraiment Israélien tu ne peux pas comprendre… » à cela il faut leur répondre, que nous, contrairement à eux, avons fait le choix de quitter notre pays d’origine pour venir en Israël, par amour.

C’est un choix qu’ils n’ont jamais eu à faire dans leur vie puisqu’ils sont nés ici, et ils ne connaîtront jamais les difficultés que nous pouvons avoir à nous déraciner, à tout quitter par amour, à se réintégrer et j’en passe.

Ainsi, nous avons toute légitimité et droit de nous exprimer comme des citoyens qui tiennent tout particulièrement au bon fonctionnement de l’Etat que nous avons choisi. Il ne faut pas laisser la sécurité nous voler notre liberté, un équilibre doit impérativement être trouvé. Qu’importe votre appartenance politique, le débat doit continuer à être levé, sur toutes les questions qui animent notre pays. Je n’ai pas quitté la France pour perdre ma liberté de m’exprimer dans ce pays que je chérie.