Demis Roussos, décédé à 68 ans dans la nuit du 24 au 25 janvier 2015, avait, trente ans plus tôt, été otage du Hezbollah libanais, la milice pro-iranienne qui n’était pas encore devenue « l’Etat dans l’Etat » qu’elle est aujourd’hui.

Cette expérience de cinq jours aux mains des preneurs d’otages avait durablement impressionné le chanteur d’Aphrodite’s Child.

Le 14 juin 1985, un Boeing de la TWA assurant la liaison entre Athènes et Rome est détourné vers Beyrouth par deux « pirates de l’air » du Hezbollah, qui agit sous la couverture publique de « l’Organisation des opprimés de la terre » (fondée clandestinement en 1982 à Baalbek, la milice pro-iranienne aura utilisé différents alias, dont « le Jihad islamique », avant de s’afficher officiellement comme Hezbollah, littéralement le « Parti de Dieu »).

Roussos est un des 145 passagers pris ainsi en otages, aux côtés des huit membres d’équipage.

A l’arrivée à Beyrouth, les « pirates de l’air » libèrent 17 femmes et deux enfants. Ils obtiennent le ravitaillement en carburant pour s’envoler vers Alger, où 22 autres passagers sont libérés.

L’avion, ravitaillé, repart à Beyrouth, où un otage américain, soupçonné d’être un « marine », est battu à mort par les terroristes.

Avant l’aube du 15 juin 1985, le Boeing détourné repart pour Alger, les deux « pirates de l’air » ayant reçu, lors de cette escale nocturne au Liban, le renfort à bord d’autres membres du Hezbollah. Ils exigent la libération par la Grèce d’Ali Atwa, un de leurs complices, détenu à Athènes, menaçant d’exécuter les huit passagers grecs. Athènes cède et Atwa est placé dans un avion d’Olympic Airways à destination d’Alger.

Ce geste entraîne la libération de 63 passagers, dont sept de nationalité grecque. Car les preneurs d’otages, sans doute conscients de la notoriété de Demis Roussos, ont décidé de le garder captif.

Le 16 juin, l’avion revient à Beyrouth où Nabih Berri, chef de la milice chiite Amal, réputée pour être plus proche de Damas que de Téhéran, s’impose au centre de la crise.

Les miliciens d’Amal se déploient autour du Boeing, avant de disperser 31 des otages restants dans la banlieue sud de Beyrouth. Berri, qui siège au gouvernement libanais comme ministre de… la Justice, fait sienne l’exigence des preneurs d’otages d’une libération par Israël de 766 prisonniers chiites capturés au Sud-Liban, et transférés dans la prison israélienne d’Atlit.

Demis Roussos fait partie de ces 31 otages répartis dans le sud de Beyrouth. Des miliciens chiites, dont on ne sait s’ils sont des « terroristes » du Hezbollah ou des « négociateurs » d’Amal, apprennent que le chanteur est né le 15 juin 1946 à Alexandrie. Ils lui offrent un gâteau pour son 39ème anniversaire et lui apportent même une guitare. En revanche, Roussos sera longtemps ulcéré qu’une certaine presse l’ait présenté chantant pour ses preneurs d’otages.

Le 18 juin, Demis Roussos est libéré. Certains observateurs font le lien entre sa libération et une déclaration de la Maison blanche : le président Ronald Reagan a en effet affirmé qu’Israël a violé la convention de Genève de 1949 en transférant sur son propre territoire les prisonniers capturés au Liban.

Il faut cependant attendre le 30 juin pour que les otages détenus dans Beyrouth-Sud, ou toujours dans le Boeing détourné, soient transférés à Damas pour y être remis aux Etats-Unis sous l’autorité du président Hafez al-Assad, le père de Bachar. Israël, qui avait déjà libéré 31 détenus d’Atlit le 23 juin, en libère quelque sept cents autres au cours des semaines suivantes.

Demis Roussos sera profondément marqué par cette épreuve et il abandonnera volontiers les mélodies sirupeuses de sa carrière solo pour chanter la paix avec une conviction sans précédent.

Mais son chef d’œuvre reste 666, le double album « posthume » des Aphrodite’s Child, paru en 1972 après la dissolution du groupe. « The Four horsemen » est à cet égard un sommet de la pop non pas psychédélique, mais « apocalyptique », du fait de son adaptation irrésistible de l’Apocalypse de Jean.

Quant au Hezbollah, il a continué de détenir des otages occidentaux, parfois durant de longues années, les libérant au compte-goutte, selon un calendrier et une procédure soigneusement agréés avec la dictature Assad.

Michel Seurat, enlevé par le Hezbollah peu avant le détournement de la TWA, mourra aux mains de ses geôliers, probablement pour avoir dénoncé avec trop de force « l’Etat de barbarie », ouvrage des Assad. Et le Hezbollah est aujourd’hui à l’avant-garde de la guerre menée par Bachar al-Assad contre son propre peuple.