C’est bien connu. « Le communisme est une belle idée qui a mal tourné ». Qui ne l’a jamais entendu ? Les cuistres ont leur idole.

Mais on leur pardonne ! Promesse ne rimant pas toujours avec félicité, on édulcore volontiers l’ampleur des crimes commis en son nom.

C’est qu’il bénéficie de circonstances atténuantes, le communisme. Après tout, il n’est qu’une utopie.

Utopie ? Le mot magique ! Tout le mérite du dernier livre de Frédéric Rouvillois est de ramener ce concept sur terre. Reprenant l’ancestrale définition de son inventeur, Thomas More, il définit l’utopie comme un espace coupé du monde, « renfermé sur sa propre perfection ».

Si le XIXème siècle fut l’enfant des constructions théoriques les plus audacieuses, le XXème fut celui de leur froide mise en application. Et si l’autre nom des camps d’extermination et des exécutions sommaires était l’utopie ?

« Refaçonnner une Terre plus belle qu’aujourd’hui ». Qui n’y a jamais songé ? Rares sont pourtant ceux dont les paupières n’entrouvriront pas la porte de l’étonnement à la connaissance de l’auteur d’une telle maxime. Prononcée par Himmler, elle n’est ni l’extrait de son testament, ni l’ouverture du repentir que le maître de la SS aurait souhaité soumettre à l’audience de Nuremberg. Moment d’égarement du plus grand meurtrier du siècle ? Faisceau de lumière dans la nuit du IIIème Reich ? Carburant de l’idéologie nazie, projet délibéré, dont l’Etat, incarné par le Führer, avait la charge de mettre méticuleusement en œuvre ! Ni plus, ni moins.

Frédéric Rouvillois nous ramène donc à la source mystique du Nazisme. Cherchant l’origine de la supériorité aryenne, les Nazis vont arrimer le culte spartiate de la sélection du plus fort à l’arraisonnement de la nature, signe de la toute-puissance humaine. Le passé est ici mis à disposition. Il n’est qu’un outil consolidant le torrent du présent qui emporte avec lui les doux rêves d’un futur purifié de ses ennemis.

Sursaut de nostalgiques de la grandeur teutonne ? L’Homme nouveau que le Nazisme entendait façonner dans les années 1930 n’a aucune antériorité. L’humanité est un laboratoire, la pâte à modeler que l’Etat-Parti, agent de l’évolutionnisme biologique, modèle à sa guise.

Pure folie ? Ce serait une nouvelle fois dédouaner les intellectuels du IIIème Reich. Le Nazisme est démesurément rationnel. De la sélection des embryons à la Solution finale, de l’hygiénisme le plus strict au gigantisme architecturale épuré de toutes ornementations religieuses, le Nazisme est un bloc idéologique, un projet mobilisateur dont on ne peut comprendre qu’il pût attirer tant de savants et de citoyens allemands si l’on ne rend pas à Hitler ce qui lui revient de fait : le Nazisme était une utopie, baptisée Germania.

L’oeuvre de Frédéric Rouvillois terrifiera les thuriféraires en lendemains qui chantent. « Il faut remplacer le hasard », arguait Hitler. Rien que ça !

Conjurer la contingence en épousant l’univers de l’incommensurable éternité de la force des races supérieures. Telle fut la mission téléologique de la race aryenne, « l’archange de la mort qui garde silencieusement l’entrée de la révolution et qui scrute l’avenir. Non pas cet avenir fait de mille petites espérances et de peur du commun des mortels, mais avenir où tout calcul se résout, où toute énigme trouve sa réponse, où tous fruits mûrissent, où toute passion ardente se consume déjà en la flamme incolore de la perfection ».

Ainsi fut décrit l’archange Saint-Just, compagnon de route de Robespierre durant les pages les plus sanglantes de la Révolution française. Avant que la Révolution ne les emporte à leur tour… La Révolution, cette mécanique en marche où l’homme n’est que le simple rouage d’un vaste mouvement salvateur. Délivrer de toute entrave, les hommes avancent alors telle une masse uniforme, le sang des victimes dessinant les berges du paradis sur Terre à venir. C’est pour avoir voulu faire cesser le règne de la dissemblance et de l’aléa, délivrer l’humanité du Mal, « alors qu’il traverse le cœur de chaque homme », comme disait magnifiquement Soljenitsyne, rescapé des camps soviétiques, que l’humanité plongea dans l’obscurité et qu’il nous sera permis, sur ces quelques lignes, l’analogie entre les deux grands totalitarismes du XXème siècle.

La toute-puissance de l’acte révolutionnaire n’est que l’arborescence zélée du nihilisme qui a ravagé l’Europe au XXème siècle. « Il faut bien casser des œufs pour faire une omelette », disait Staline.

L’utopie joue toujours de son ambiguïté : elle subjugue le réel et sa démente prétention à bâtir sur des ruines. Elle est un projet politique, dont la fin justifie les moyens. « Idéal et programme », comme le rappelle Rouvillois, elle comble le désir impatient de fraternité de ses ouailles. Elle est communion lyrique de l’humanité déifiée dans la toute-puissance de son implacable dynamique, destructrice en même temps qu’elle accomplit, tel Hitler, l’architecte de Germania, la cité parfaite, heureuse, réconciliée, car purifiée et donc unifiée.

Les anathèmes psychologisant la folie du Führer, ce monstre imbu de haine, barbare des temps modernes, détournent de l’analyse. L’oeuvre de Rouvillois a le mérite de penser le Totalitarisme, dans le sillage d’Hannah Arendt. Albert Camus, dans L’Homme révolté, avait également posé le diagnostic.

La disparition de Dieu sur Terre a donné un boulevard aux entreprises humaines les plus démentes. Débarrassé de toute limite transcendantale, l’idée de nature humaine en berne, l’homme n’eut alors plus qu’à suivre l’action rationnelle des bienfaiteurs de l’humanité, ces bâtisseurs de vertes prairies, ici-bas.

La politique, placée sous le paradigme de la transformation, n’est dès lors plus qu’un duel à mort entre les amis du Bien et les ennemis du genre humain.

« Avec le Juif, s’exprima Hitler, il n’y a pas à pactiser, mais seulement à décider : tout ou rien ».

L’ivresse de la grande alternative, voilà le péché originel ! « La révolution ou la mort ! », s’écriaient les révolutionnaires. Le frisson du dilemme domine le Nazisme, la Terreur de 1793 et la Révolution d’Octobre 1917.

Tous sont les enfants du rien, les rejetons de l’arrogance humaine à repartir de zéro, à ne voir la part d’ombre d’un mur que comme l’insupportable survivance de l’ancien monde, alors qu’elle n’est que le pendant des lumières qui réchauffent les coeurs. « Les hommes d’action, disaient Camus, lorsqu’ils sont sans foi, n’ont jamais cru qu’au mouvement de l’action ».

L’action déchaînée se nourrit d’ennemis. Légitimée par sa soif d’identification totale « avec le courant de la vie, au niveau le plus bas, et contre toute réalité supérieure », elle ne laisse pour héritage que les souffrances d’une promesse qui ne pouvait que mal tourner.

A l’heure où les progrès de la Science nous promettent le meilleur des mondes, ce passionnant essai donne à méditer. Et de donner raison à Pascal. « Il n’y a pas d’utopie innocente ».