Ces derniers temps, Delphine Horvilleur, Rabbin emblématique et très médiatique du MJLF, est l’objet d’insultes et de menaces sur les réseaux sociaux, suite à ses propos sur la déclaration de Trump a propos de Jérusalem. Il est notable qu’une partie des gens qui s’en prennent à elle ne l’ont pas écoutée, puisque leurs critiques n’ont que peu à voir avec ce qu’elle a dit.

Ce qui met en relief, plus encore si besoin était, la disproportion du feu nourri qui est dirigé contre la femme rabbin. Au-delà de la question personnelle de Delphine Horvilleur, c’est ce qu’elle représente qui explique (mais ne justifie pas, est-il besoin de le préciser) les attaques dont elle fait l’objet. A savoir le Judaïsme Libéral.

Et ce qui m’intéresse ici n’est pas le Judaïsme Libéral en tant que tel, n’y appartenant pas moi-même et ne m’y connaissant que peu sur le sujet, mais bien notre rapport à cette tendance. Car le Judaïsme Libéral est un cas d’exception pour l’Orthodoxie.

C’est le groupe juif qui soulève, et de loin, le plus vif antagonisme. La rhétorique anti-libéraux est d’une nature à part. Une personne totalement laïque est vue dans le monde religieux comme étant dans l’erreur. De même un sioniste pour un non-sioniste et réciproquement.

La discussion peut même prendre un tour très vif. Pourtant, dans tous ces cas, personne ne parle de trahison ou de volonté délibérée de faire disparaître le peuple juif. Or, c’est bien de cela qu’il est question, plus souvent qu’à son tour, quand on parle des Libéraux. D’une conspiration. Les Libéraux auraient falsifié le judaïsme. Les commentaires qui vont dans ce sens, même très explicites, ne manquent pas.

Pourtant, cette affirmation est absolument incompréhensible. Dans une société où chacun est libre d’être athée, de s’assimiler, de se faire moine bouddhiste, de critiquer le Judaïsme, bref dans une société libre, pourquoi chercher absolument à tromper le monde sur la nature de la religion juive ?

Pourquoi ne pas simplement l’abandonner ? Faute de réponse convaincante à cette question, on ne peut que poser comme principe que malgré tout ce qui sépare l’Orthodoxie du Judaïsme Libéral, et beaucoup de choses les séparent, il n’est pas question de mettre en doute l’honnêteté de ce dernier.

Et ce d’autant plus que la diabolisation a un contre-effet : la spécificité de l’Orthodoxie ne peut ressortir dans la confrontation des idées. Or, cette confrontation ne peut avoir lieu qu’avec un opposant qu’on respecte.
Mais alors, d’où vient cette attitude ?

Difficile à savoir exactement et les raisons en sont probablement multiples. Au niveau des idées, il est probable que le cas de Mendelssohn est une composante importante de la clé de l’énigme :
Le compositeur, Felix Mendelssohn-Bartholdy, est très connu. Par contre, son grand-père Moses Mendelssohn n’est que très peu connu.

Il était pourtant considéré, en son temps, comme le plus grand philosophe de sa génération, arrivé premier au concours royal de philosophie devant … Emmanuel Kant ! Pourtant, peu de temps après cet épisode, Kant va formuler sa fameuse “révolution copernicienne” qui va le couronner comme le plus grand philosophe de l’époque moderne. Du coup, bien sûr, la philosophie de Mendelssohn s’est vue reléguée au second plan. Mais à côté de son oeuvre strictement philosophique, Moses Mendelssohn était aussi un Juif pratiquant.

Et cette partie de son identité n’a pas échappé à l’interrogation de son esprit puissant. Il a rédigé un commentaire de la Tora, le ‘Beour’ et un livre, « Jérusalem », afin de donner des réponses quant à la valeur du Judaïsme dans un monde moderne, où souffle l’esprit de l’humanisme universel.

Il me semble que la lecture de ce livre a de quoi convaincre un lecteur attaché au Judaïsme traditionnel et vivant à part entière dans le monde moderne. L’édition française est préfacée par Levinas ce qui me semble bien correspondre à cette affirmation. Seulement voilà, des neufs petits-enfants de Mendelssohn (dont le fameux compositeur) pas un seul n’est resté Juif.

Si tant est que l’éducation qu’un homme donne à ses enfants et sa pensée sont liées, on peut voir ça comme un échec de son projet, puisque Jérusalem est un livre destiné à défendre la place du Judaïsme dans le monde moderne. Par ailleurs, Mendelssohn est perçu par les ancêtres du Judaïsme Libéral comme un précurseur de leur propre pensée. Que faut-il en penser ?

A la lecture de Jérusalem la conclusion qui s’impose est que c’est une interprétation possible mais pas nécessaire. Mendelssohn était, je l’ai dit, un pratiquant de stricte observance (le qualificatif Orthodoxe serait anachronique puisque celui-ci est né en réaction à la Réforme, qui est donc postérieure à son époque). Pourtant, il semble que le lien entre l’annonce supposée de la Réforme et l’assimilation de tous les descendants de Mendelssohn est une des causes de la crainte qu’inspire le Judaïsme Réformé. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : de peur.

Si ce n’était pas le cas, le débat entre Orthodoxes et Libéraux se mènerait sur un ton ferme mais toujours respectueux. Mais c’est bien la peur, qui au fond serait une peur de perte totale de l’identité, qui préside à la réaction face aux libéraux. Cette peur n’est pas veine au vu des chiffres de l’assimilation. Mais il est notable que l’Orthodoxie n’est pas garantie de sauvegarde.

Et la lecture d’un livre comme Jérusalem, qu’Orthodoxes Modernes et Libéraux peuvent lire et adopter au même titre soulève la délicate question de ce qui justifie la différence de pensée entre les deux courants au-delà des différences de pratiques. Il y a pourtant beaucoup à gagner à se confronter à ce problème plutôt que de l’éviter.

Tout d’abord, il y a la question sociologique. L’assimilation fait des ravages. La perte de repères identitaires entraîne beaucoup de Juifs, en France, aux États-Unis et ailleurs, loin du Judaïsme. Même en Israël, le problème se pose en termes différents, mais n’en existe pas moins. Or, dans cette perspective, les libéraux, à bien y regarder, ne représentent pas un problème mais plutôt une solution.

Car il n’y a personne qui ait choisi de quitter le Judaïsme suite à sa rencontre avec les Juifs Réformés. C’est le contraire qui est vrai : il y a un nombre non-négligeable de Juifs que seul l’existence de ce courant rattaché au Peuple Juif. Ce qui rend un peu ridicule l’attaque sur les intentions des Réformés.

Puis vient la question halachique (loi juive). La lecture des poskim (décideur) modernes montre bien le prix que paye le Judaïsme Orthodoxe de sa crainte de la Réforme. Dans leur recherche d’une adaptation possible au monde moderne, on voit parfois les poskim (décideur) interdire telle ou telle pratique sur la base de la ressemblance à la pratique réformée.

Ce qui revient à dire qu’il y aurait lieu d’autoriser une pratique si on ne craignait pas de passer pour des Réformés. Et cela représente, sans aucun doute, une perte pour la vivacité de la psika (décision).

Enfin, il y a une question d’humilité : il arrive tout simplement que le Judaïsme Libéral ait raison sur certains points et qu’il soit de notre devoir de gens intègres de le reconnaître. A titre d’illustration, un fait : Le Judaïsme américain n’a pas évité le débat qui a agité tout le pays a la veille de la guerre de sécession : faut-il, ou non, abolir l’esclavage ?

Le débat général, en pays protestant, portait entre autres, sur l’avis de la Bible sur cette question. Deux rabbins, Morris Raphall et David Einhorn, ont aussi débattu du point de vue juif d’après la Tora. Ou plutôt, des points de vue juifs puisque leurs opinions étaient opposées.

Alors que Raphall voyait l’esclavage sous un angle positif, puisque la Tora y faisait référence, Einhorn était abolitionniste et voyait dans le rappel fréquent de la Tora “Car vous avez été esclaves en Egypte” la source de l’interdiction morale qui étaient faite de maintenir des gens en esclavage. Son évocation, dans la Tora, n’était là que pour la mitsva (bonne action) de libérer les esclaves et non pour encourager l’esclavage. l’Histoire a rendu son jugement et l’esclavage a été aboli.

Je pense qu’on peut raisonnablement deviner que quelqu’un qui se réclame de l’Orthodoxie Moderne soit soulagé qu’il en soit ainsi et se range du coté de l’avis du Rabbin Einhorn. Pourtant, vous l’aurez deviné, celui-ci était un Rabbin Réformé, alors que le Rabbin Raphall était Orthodoxe.

Pas de quoi me faire gagner à la cause de la Réforme, pour ma part. Mais une invitation à prendre le temps de la réflexion, à exprimer du respect, toutes ces choses sans lesquelles la stricte observance se vide de sens, en vertu du principe יפה תורה עם דרך ארץ, la Tora est bonne quand elle est assortie de bonnes manières.