Le problème de la nomination de la « Shoah » butte autant sur la nature de ce qu’elle désigne (un immense massacre, sélectif et systématique, « industriel ») que sur la capacité d’une époque et d’une civilisation de supporter la confrontation avec sa réalité.

Pour les descendants des victimes, une question lancinante s’ajoute: pourquoi leurs ascendants ont-ils été exterminés, eux plutôt que d’autres?

L’égarement est inscrit dans la nature même de la réalité historique qui vînt saisir des (Juifs) nationaux et des citoyens des pays européens pour les exterminer à l’échelle d’un continent.

« Génocide » définit les victimes comme une race (genos) or les juifs ne sont pas une race, judéocide laisse entendre que le meurtre du « judéo » est un meurtre qui ne se compare à aucun autre à moins qu’il concerne une classe d’individus qui ne peut se comparer à aucune autre (littéralement et tautologiquement: « le meurtre du « judéo »), « holocauste » est scandaleux – c’est l’écrivain catholique François Mauriac qui l’a soufflé à Elie Wiesel – car il définit le massacre comme un sacrifice à la Divinité, « Shoah » a l’avantage d’être un terme hébraïque (« la catastrophe ») mais il reste abstrait désignant l’effet de l’extermination des Juifs plus que la « chose » elle-même de sorte que son usage en français, laisse la nature de ce qu’il désigne dans l’indétermination.

Quelle est cette « chose » ? La morphologie de l’extermination aide à la saisir. Des individus, censés être des citoyens et des nationaux de tous les Etats européens en ont été sélectivement retranchés pour être rassemblés dans des camps afin d’y être exterminés parce qu’ils étaient juifs.

Ce qui apparaît immédiatement, c’est que ces individus furent exclus comme s’ils étaient membres d’un peuple au cœur de l’Europe moderne par delà le clivage national. Or ce critère n’est pas uniquement le fait du nazisme. Il a une histoire. Car ce qui s’effondre alors c’est toute l’émancipation des Juifs qui exigea d’eux de cesser d’être un peuple pour devenir, à titre individuel et juridique, des citoyens, ce qu’ils firent.

Ce que la Shoah démontre, c’est que la réalité de l’existence d’un peuple juif ne disparût pour autant : en soi (l’existence d’un peuple juif ne dépend pas d’un décret) et dans le regard des autres, comme le démontra l’antisémitisme qui apparût en 1848 et accusa les Juifs d’être un peuple secret et comploteur dans les coulisses de leur citoyenneté.

L’émancipation a ainsi introduit le plus grand trouble dans la capacité de comprendre ce qui se trame dans le destin juif. Ainsi la « Shoah » donna à voir un peuple, censé avoir disparu, remonter sur la scène même de l’histoire où il avait disparu. C’est pour exorciser cette impasse que seule une version victimaire de la Shoah a été retenue en Europe, noyant la réalité et le concept sous la compassion et la culpabilité, renonçant au sens – trop dur à soutenir – pour l’émotion.

Objectivement, quand on parle aujourd’hui de « Shoah », on fait référence, sans le comprendre, à la condition des Juifs comme peuple, condition politique, telle qu’elle apparût, effectivement, pour la première fois, avec une évidence brute, dans la modernité. C’est quelque chose d’indicible en France, et déjà sur le plan du concept, parce que les Juifs y sont censés ne plus être un peuple, ni une… communauté.

C’est ce qui pousse à faire l’équivalence de la Shoah avec la « nation » israélienne, seule occurence d’un destin collectif juif assumé ouvertement et politique. Ce lien permet aux anti-sionistes de retourner la Shoah contre Israël qui usurperait, dans sa nature même, l’héritage victimaire de la Shoah, que seule la modernité peut reconnaître, contre les Palestiniens dont la « Nakba/catastrophe » serait la seule « actualité » aujourd’hui.

Le soldat de Tsahal serait l’antithèse monstrueuse du déporté en pyjama rayé. Pour d’autres, la Shoah est la seule « justification » de l’existence d’un Etat juif, ce qui l’obligerait à une politique qui n’assumerait pas pleinement la souveraineté, une politique victimaire. Cette alternative se retrouve avec une grande intensité dans le fameux discours de De Gaulle en 1967 sur le « peuple juif dominateur »…

Ainsi la réalité politique de la Shoah, non assumée et impossible à assumer dans la conscience moderne, se voit-elle retournée contre la nation israélienne, signe de ce que la condition collective juive reste toujours problématique, même dans la modernité finissante. Hier comme aujourd’hui c’est le peuple juif, les Juifs comme peuple, dans la forme de l’Etat d’Israël, qui est menacé d’extermination, contesté dans sa raison d’être intrinsèque. Mais le peuple juif puise en lui les forces de la continuité, comme l’Etat d’Israël l’a prouvé au lendemain même de la Shoah. Netsah Israel!

* À partir d’un article sur Actualité Juive du jeudi 5 mai 2016.