« Juifs
Je sais vos yeux craintifs
Et ce stylet sous la paupière
Ce vif acier furtif qui injurie.
Je sais vos sourires sous les coups
Vos faces baissées
Vos mains qui crochent et ne lâchent
Et les petits rires dans les coins d’ombre.

Je sais.

Je sais aussi cette flamme en vos poings
Hommes
Hommes aimés. »

(Albert Cohen, Paroles Juives, 1921)

Dans ces vers de Paroles Juives, c’est le mot craintif qui se détache, sort et danse devant mes yeux. Craintive, c’est ce qui définit mon identité juive. Je la tais toujours un petit peu. Elle n’a d’existence qu’en réponse à une question claire, sans issue. Elle est en moi mais je ne la veux pas en face des autres; j’évite l’aveu tant que je peux. Je suis souvent surprise, et un peu mal à l’aise, quand mes co-religionnaires mettent un soupçon de leur judéité dans l’espace public. Taisez-vous, ai-je envie de leur susurrer, enlevez-moi cette kippa quand vous marchez dans la rue et évitez le mot “Israël” dans une conversation, par pitié. De quoi ai-je peur ? De quoi “juif” est-il le nom ?

Désir d’abdication de soi post-traumatique, lettres du mot Persécution qui planeraient au dessus de ma tête, j’entends déjà vos théories freudiennes arriver à pas lourds, à grand renfort de mots à majuscules comme “Moi”, “L’Autre”, ou “Crise Identitaire Post Shoah”. Pourtant, ce n’est pas une nouvelle étoile jaune ou un second désert d’Egypte que je crains. Ce n’est pas vraiment de la peur, ni tout à fait de la honte : les petites choses, infra-ordinaires, qui font ma judéité – un plat, une expression, un goût – me plaisent et me rassurent. Les histoires d’Esther ou de Ruth sont autant de mythologies qui donnent forme à mon monde et mon prénom hébreu m’enracine, malgré moi, quelque part (où, ça je ne sais pas).

Ça ne veut rien dire

Ma réticence a d’autres causes, nombreuses, irrationnelles. L’une d’entre elles est ce caractère trouble, indéfinissable, de ce que veut dire “juif”. Une religion, me direz-vous. Mais je ne crois pas en Dieu, je n’entends pas les mots des prières que je dis, et aucun mot hébraïque, fut-il sacré, ne fait loi à mes yeux. Et pourtant, je suis juive. Alors c’est une culture, une tradition, me répondra t-on. Mais qu’ai je vraiment en commun avec ce juif de l’autre bout du monde qui ne mange pas ce que je mange, qui ne chante pas ce que je chante. Et pourtant, il est juif. Daniel Boyarin résume alors: «La judéité perturbe toutes les catégories d’identité, car elle n’est ni nationale, ni généalogique, ni religieuse, mais toutes celles-là à la fois, en tension dialectique». C’est le vide, l’innommé qui fait le judaïsme; ainsi, ces mots de Perec résonnent :

« je ne sais précisément ce que c’est

qu’être juif

ce que ça me fait d’être juif

c’est une évidence, si l’on veut, mais une évidence

médiocre, qui ne me rattache à rien

ce n’est pas un signe d’appartenance,

ce n’est pas lié à une croyance, à une religion, à une

pratique, à un folklore, à une langue

ce serait plutôt un silence, une absence, une question,

une mise en question, un flottement, une inquiétude … »

(Georges Perec, Ellis Island, 1980)

Alors quand on me demande si je suis juive, je ne veux pas répondre car, au fond, je ne sais pas ce que ça veut dire. Or le flou, l’incertitude du judaïsme n’est pas recevable. On recadre, on fait un choix. Si Perec ne choisit pas, d’autres se chargent de le faire. Je ne veux ni qu’on me dise israélienne, ni qu’on me pense religieuse – aussi ne dis-je rien pour conserver le droit de n’être pas définie.

Ça veut tout dire

Plus encore que le silence définitionnel, ce sont les mains de l’autre s’en emparant qui dérangent. Ce vide ouvre la porte et me voici façonnée par une main étrangère. Le judaïsme, alors, devient riche de sens – trop. Je deviens l’Autre, celui qui connote, qui invite à l’imagination. Je deviens Juive. Ce judaïsme créé par l’autre est tragique : il est autosuffisant, il définit par excellence, à tel point que le juif n’est plus homme, il est d’abord juif. Lors de ma première année d’études supérieures, alors qu’une amie évoquait mon judaïsme, une autre me répond : “Mais tu es juive ? Ah. Je ne savais pas.”. Est-ce si important, de savoir ? La lente transformation s’opérait : je devenais autre chose. Je n’existais plus que sous ce regard, un regard qui pèse, qui attribue. « C’est l’antisémite qui fait le Juif » disait Sartre. Cette phrase fera écho en moi tant qu’on me fera de moi, d’abord et avant tout, une juive.

En 1977, l’historien Gershom Scholem racontait sa société allemande dans « De Berlin à Jérusalem. Souvenirs de jeunesse ». Il y emploie alors un mot pour décrire un processus propre aux juifs allemands de la fin du XIXème siècle : l’automystification. C’est “un espoir de disparaître”, une volonté de se fondre, d’oublier, au point qu’on ne questionne plus la judéité, ou même, qu’on la censure. C’est par automystification, me semble t-il, que j’omets mon judaïsme, pour les autres et pour moi-même. Croisée avec ces morceaux de moi, comme immuables, qui me font juive, elle n’est finalement – et heureusement – jamais complète.

La réticence à dire son judaïsme peut sembler isolée. Souvent, je constate au contraire une fierté immense, une identité clamée, hurlée. Mais je garde la certitude que ces attitudes symétriques sont les symptômes d’un même mal, le regard, terrible, annihilant, de l’autre. Et ce sera ainsi tant que Juif sera le nom de quelques uns au lieu d’être le nom de quelque chose.