Le surf ! Et oui, sa tignasse blonde nous avait échappé. Et pourtant, lisez toute la presse respectable et respectée depuis la parution de son dernier ouvrage, et vous aurez droit à la compilation des plus beaux dérapages et peurs sur lesquelles notre polémiste glisserait pour se frayer à bon prix le chemin de la postérité.

La situation décrite ne serait pas pathétique si elle ne venait pas immédiatement au secours de l’une des principales thèses de l’auteur vilipendé : l’immense majorité des journalistes français baignent dans le conformisme de prêts-à-penser forgés sur mesure pour vêtir les débats interdits des oripeaux de l’irrationnel. Vous connaissez ces débats : ils commencent, puis tournent vite à l’invective, tel un bal de thérapeutes traquant les phobies.

Le technique est bien connue des staliniens. A Moscou, les procès éclairs pour trahison de la doxa socialiste ne s’embarrassaient pas des faits. La dissidence idéologique était renvoyée à une déviance mentale, comme pour mieux dépouiller l’infâme mal-pensance de toute clairvoyance. Le maintien de l’ordre était à ce prix.

Aujourd’hui, plus de goulags, mais un bannissement médiatique. Plus de petit Père des peuples, mais des hordes d’associatifs subventionnés reprenant à tue-tête la maxime de leur ancêtre Saint-Just : «  pas de liberté pour les ennemis de la liberté ». Alors que les postures ont remplacé les programmes politiques, nous sommes tous sonnés de célébrer le changement, quel qu’il soit, et gare à ceux qui viendraient gâcher la fête !

Ainsi, pour les amateurs du journalisme objectif et fort de nuances, Zemmour serait plus maréchaliste que le maréchal, ou au mieux l’ultime avatar d’un romantisme poussiéreux que les lumières du Progrès finiront bien par balayer. Une sorte de Chateaubriand, pour les nuls.

Et c’est déjà pas mal ! Certes, n’est pas Chateaubriand qui veut. Eric Zemmour aime trop la littérature française pour se comparer à l’un de ses plus illustres représentants. Mais à la question d’un internaute sur le fait de savoir s’il ne serait pas au XXIème siècle ce que l’auteur du Génie du Christianisme fut au XIXème, il répondit :

«  Vous ne pouvez pas me faire compliment plus flatteur. C’est Chateaubriand qui écrit Mémoires d’Outre-Tombe, le chef d’oeuvre de la littérature française. Non seulement il a vu venir 1848, mais il a prévu l’avènement inéluctable de la République. Il voyait venir le monde qui arrivait et ne pouvait se déprendre de son amour du monde passé. Exactement comme moi. » Mais alors, Zemmour ou le nouveau conteur désespéré de la fin d’une époque ?

«  Quand un peuple, transformé par le temps, ne peut plus rester ce qu’il a été, disait Chateaubriand, le premier symptôme de sa maladie, c’est la haine du passé et des vertus de ses pères. »

Zemmour ne dit rien d’autre. La grandeur d’une œuvre réside dans sa force de dévoilement, sa capacité à briser les murs de la société du spectacle au sein de laquelle tous les guignols de toutes les infos nous ont dressés au sarcasme.

Dans son dernier livre, le journaliste du Figaro explique pourquoi la haine de la France véhiculée par ses élites médiatiques, politiques, économiques et culturelles résulte d’une lame de fond née sur la fatuité moderniste des années 70. L’époque où les CRS étaient des SS, la Famille un carcan, la Nation une supercherie, la messe un conte pour décervelés du capitalisme mondain. Conséquences ? L’homme s’est libéré de toutes les tutelles collectives qui structuraient un monde millénaire. Ni dieux, ni maître ! Nihilisme, quand tu nous tiens…

Ces vieux particularismes

Eric Zemmour a ceci d’essentiel pour l’époque qu’il lit. Tout simplement. Il se confronte à l’incertitude caractéristique de cette faculté humaine si inconfortable qu’elle peut ébranler tout l’édifice de certitudes dont nous nous étions insidieusement promis de ne jamais affaiblir le moindre pilier : la liberté de penser.

Il le répète souvent. Son maître à penser est un philosophe socialiste, au sens XIXèmiste du mot : Jean-Claude Michéa. Un des penseurs les plus stimulant et radical de notre temps. Que nous dit-il ?

Afin d’éviter de relancer les guerres de religion qui avaient ravagé l’Europe, la recherche de toute conception du Bien, fondée sur une éthique, une philosophie ou une religion commune a du être proscrite au profit de l’avènement d’un individu axiologiquement neutre, libéré des tenailles morales qui bridaient son instinct et sa créativité.

Résultat ? A la longue et douloureuse aventure que le passage à l’âge adulte incarnait, et que la formule « il faut bien que jeunesse se passe » résumait parfaitement, s’est substitué une logorrhée jeuniste nous intimant l’ordre libertaire de s’affranchir de toutes les limites afin d’assouvir enfin la plénitude de notre être et notre désir irrépressible d’avoir tout, tout de suite.

Le capitalisme n’en demandait pas tant. Ce que l’ancien PDG de TF1 Patrick le Lay voulait, « vendre à Coca-cola du temps de cerveau humain disponible », les cultureux foucaldiens l’ont théorisé : toute entrave à la jouissance personnelle est un appel à peine masqué au retour à l’ordre bourgeois et à l’autorité patriarcale. La frénésie marchande du consommateur-roi errant au gré de ses pulsions mercantiles n’est-elle pas la version bankable de cet hédonisme philosophique ?

« Déconstruction-Dérision-Destruction ». Les 3D, comme écrit Zemmour, ont donc achevé un monde dont de plus en plus d’européens voient chaque jour les conséquences ravageuses que sa disparition a engendré en termes de cohésion sociale, d’altruisme et d’esprit civique.

A ceux qui confondent changements et progrès, l’auteur du Suicide français répond que les sociétés ne naissent pas en un jour, que tout peuple a ses singularités, et qu’il va de soi que son rapport spécifique au temps, à la politique, à l’économie, à l’hospitalité, à la culture, à l’art, à l’éducation, à la gastronomie résulte d’un entrelacs de vénérables traditions ossifiées par le temps.

Si l’immense Claude Lévi-Strauss nous apprît que la civilisation européenne n’était pas supérieure aux autres, mais simplement une des modalités possibles de l’existence humaine, parmi tant d’autres, il vit ensuite jusqu’où ce relativisme culturel pouvait mener les européens : à la déprise d’eux-mêmes. C’était en 1971, dans Races et cultures :

 » On ne peut se dissimuler qu’en dépit de son urgente nécessité pratique et des fins morales élevées qu’elle s’assigne, la lutte contre toutes les formes de discrimination participe de ce même mouvement qui entraîne l’humanité vers une civilisation mondiale, destructrice de ces vieux particularismes auxquels revient l’honneur d’avoir créé les valeurs esthétiques et spirituelles qui donnent son prix à la vie et que nous recueillons précieusement dans les bibliothèques et dans les musées parce que nous nous sentons de moins en moins certains d’être capables d’en produire d’aussi évidentes.  »

Même s’il sera difficile pour tout le monde de s’accorder sur les 500 pages de son dernier ouvrage, il devrait être possible de reconnaître à Eric Zemmour une sagacité intellectuelle qui se fait rare dans le paysage médiatique contemporain. Car que voulez-vous ? Dire la vérité et être cultivé peut porter préjudice, même au XXIème siècle. Que dis-je ! Surtout au XXIème siècle.