Il y a un peu plus de deux mois, j’ai initié sur ce blog une série de textes ayant pour but d’explorer (une partie de) la signification des différents temps forts marquant la période connue sous le nom de sefirat ha’omer (décompte du ‘omer), envisagés dans une perspective globale qui devait nous mener de la naissance du peuple juif (Pessa’h) au dévoilement de sa mission et de la raison de son existence (Shavu’ot), en passant par les différentes étapes de sa destinée hors du commun.

Cette série, dont vous lisez ici le dernier « épisode », a été pour moi l’occasion de vous faire partager quelques-unes des mes réflexions sur les thèmes de la maitrise du temps (Rosh ‘Hodesh Nissan), de la liberté (Pessa’h), du déchaînement du mal absolu (Yom haShoah), de l’indépendance retrouvée d’Israël (Yom ha’Atzmaut) et de la manière dont Jérusalem et son Temple symbolisent la véritable unité (Yom Yerushalaïm).

Pour le dernier texte de cette série, consacré à la fête de Shavu’ot, je souhaiterais évoquer avec vous la manière dont nos Sages envisagent le rôle du peuple juif au sein de l’humanité, par le biais d’une métaphore connue comparant ce dernier à l’astre lunaire.

Selon un enseignement rabbinique, en effet, « l’identité et l’histoire d’Israël sont comparées au temps de la lune », symbole d’un éternel renouvellement (1). Mais la lune est également, beaucoup plus concrètement, l’astre dont l’observation nous permet de fixer les mois et les fêtes. Or la fête de Shavu’ot possède a ce sujet deux caractéristiques:
– la Torah ne nous indique pas de date pour la célébration de Shavu’ot mais précise que la fête aura lieu 50 jours après Pessa’h, c’est donc la seule fête de la Torah à ne pas dépendre de l’observation de la lune mais d’un décompte précis de jours;
– si l’on compte 50 jours après le début de Pessa’h, on aboutit au 6 Sivan; Shavu’ot est donc la seule fête parmi celles dites « de pèlerinage » (les deux autres étant Pessa’h et Sukkot) qui n’a pas lieu au moment de la pleine lune mais relativement au début du cycle lunaire (2).

Afin de mieux appréhender la signification de ces deux spécifités de la fête de Shavu’ot, il nous faut d’abord comprendre la manière dont la lumière de la lune nous est transmise. Penchons-nous à cet effet sur les explications (forcément lumineuses !) du professeur Noah Dana-Picard (3) :

« En fait la Terre reçoit de la Lune deux sortes de lumière. […] Pendant la nuit chez nous, le Soleil éclaire l’autre face de la Terre, qui réfléchit 30% de la lumière reçue. Il éclaire aussi la Lune en direct. Selon les positions respectives des trois astres, la Lune réfléchit vers la Terre une partie plus ou moins importante de la lumière reçue directement du Soleil, et une partie plus ou moins importante de la lumière qu’elle a reçue de la Terre. La partie bleu-gris du disque lunaire nous est visible parce qu’elle réfléchit vers nous la lumière solaire renvoyée par la Terre vers la Lune. C’est ce qu’on appelle la lumière cendrée […]. »

En observant la lune, nous percevons donc la lumière du soleil de deux manières : directe (par réflexion de la lune vers la terre) et indirecte (par réflexion de la terre vers la lune, puis à nouveau vers la terre). Or, continue le professeur Dana-Picard, cette double perception de la lumière sert de base à une métaphore extrêmement profonde, développée par le rav Shimshon Raphaël Hirsch :

« Le Soleil symbolise la lumière divine, la Torah, qui nous est envoyée. La Lune représente le Peuple d’Israël qui reçoit la sagesse divine et la reflète lorsqu’il vit une vie de Torah. La Terre représente les nations du monde avec qui Israël peut partager un peu de cette sagesse divine. »

Transmettre la lumière divine aux nations, tel est en effet le rôle du peuple juif, comme nous l’enseignent la Torah et les prophètes à de multiples reprises. Mais, conclut le professeur Dana-Picard, il y a plus :

« La lumière cendrée représente un autre aspect de cette interaction. Lorsque nous la percevons, nous voyons en fait la lumière solaire que nous, la Lune, avons envoyée vers la Terre et que la Terre nous a renvoyée. Une partie de la sagesse divine que nous voulons dispenser aux nations nous revient en retour. Nous pouvons apporter la Torah au monde, mais le monde peut aussi nous enseigner quelque chose. »

Nous pouvons à présent comprendre ce que signifient les particularités de la fête de Shavu’ot, soulignées plus haut. A Pessa’h et à Sukkot, la lune étant pleine, on ne perçoit que sa lumière, c’est-à-dire celle d’Israël; la lumière des Nations est pour ainsi dire invisible. Ces deux fêtes, bien qu’ayant une certaine importance pour les Nations, ont avant tout une signification nationale, raison pour laquelle c’est uniquement la lumière d’Israël qui y est perçue.

A l’inverse, l’événement célébré à Shavu’ot (la révélation sinaïtique) est significatif pour l’ensemble de l’humanité, quand bien même c’est Israël qui se retrouve au premier plan. C’est pourquoi la lumière que l’on perçoit à ce moment-là est un mélange composé de celle d’Israël et de celle des Nations, afin de nous faire prendre conscience que, si Israël reçoit la lumière divine, ce n’est pas pour en jouir seul mais bien pour la partager avec les Nations (même contre leur gré !).

C’est peut-être également à cela que correspond la deuxième particularité de Shavu’ot relevée plus haut, à savoir le fait que la fixation de la date de la fête ne dépende pas de l’observation de la lune mais d’un décompte précis de jours depuis Pessa’h. Selon de nombreux commentateurs, le but de ce décompte est de nous permettre de nous élever spirituellement afin d’être à même de recevoir la Torah. Mais peut-être s’agit-il également de nous élever à un niveau où nous serons capable de percevoir les deux sortes de lumière et de remplir notre rôle consistant à guider les Nations de notre lumière tout en nous laissant également éclairer par elles lorsque cela est nécessaire.

Tel est le souhait que je formule pour cette fête de Shavu’ot : que chacun d’entre nous soit à même de recevoir la lumière qui lui correspond et que, tous ensemble, nous puissions enfin faire sortir le monde de l’obscurité dans laquelle il se débat depuis trop longtemps.

Shabbat shalom veshaket et ‘hag Shavu’ot samea’h umevorach à tous !

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(1) Rav Yehuda Léon Askénazi, Le couple, créateur de l’histoire, in: La parole et l’écrit, tome I, Albin Michel 1999, p. 211

(2) Pessa’h et Sukkot, sont fixées respectivement au 15 Nissan et au 15 Tishri, soit très précisément au moment de la pleine lune.

(3) Prof. Noah Dana-Picard, De deux choses lune, texte publié sur le site LPH Info en date du 29 février 2016