« L’an prochain à Jérusalem » – Hagada de Pessa’h

Durant près de 20 siècles, Jérusalem a représenté l’horizon du peuple juif en exil. Ni la destruction du deuxième Temple par les troupes romaines en 70, ni les déportations massives qui suivirent, ni la décision prise par l’occupant de renommer la Judée « Syria Palaestina » et Jérusalem « Aelia Capitolina » n’ont pu faire oublier aux Juifs le lien qui les unissait à la capitale du roi David, lieu de pèlerinage trisannuel et, selon nos Sages, « lumière du monde ».

Quels que furent le pays et l’époque, sur les bûchers de l’Inquisition comme au temps de l’Âge d’or espagnol, c’est toujours en direction de Jérusalem que les Juifs priaient. Assis à terre au neuvième jour du mois de Av ou dansant à l’occasion d’un mariage, c’est toujours la reconstruction de Jérusalem qu’ils appelaient de leurs vœux. Et au jour de leur mort, c’est en direction de la ville éternelle qu’ils étaient enterrés, afin, selon la Tradition, de ne pas perdre de temps au moment de la résurrection des morts.

C’est dire l’émotion qui s’est emparée du monde juif en ce 28 Iyar 5727 (7 juin 1967), lorsque, au troisième jour d’une guerre éclair (et, de toute évidence, miraculeuse), la vieille ville de Jérusalem, sous occupation jordanienne depuis 1948, est libérée par un détachement de parachutistes israéliens. Jérusalem réunifiée, le peuple juif retrouve enfin les lieux vers lesquels il a dirigé ses prières pendant 2 000 ans. Et lorsque le général Mordechai Gur annonce, à la radio militaire, « Le Mont du Temple est entre nos mains », c’est bel et bien un nouveau chapitre de l’histoire biblique qui semble s’ouvrir…

« Car c’est de Sion que sortira la Torah, de Jérusalem la parole de l’Eternel » – Isaïe II, 3

C’est que Jérusalem, au-delà de son importance symbolique, est surtout le vecteur de l’une des valeurs les plus importantes qui soient pour le judaïsme : l’unité.

En effet, « point d’unification de toutes les tribus » à l’époque biblique (1), Jérusalem est jusqu’à nos jours l’élément central qui permet d’unir tous les Juifs du monde. Et ce caractère unificateur est encore plus prononcé pour le Temple, que le rav Yehiel Yaakov Weinberg décrit en ces termes: « La sainteté qui lui est attachée, sainteté religieuse, n’a pas d’équivalent pour unifier les membres de ce peuple. Le Temple était capable de faire vibrer en chaque individu le sentiment d’appartenance à une collectivité. […] Face au Temple, le Juif apercevait une figure maternelle qui l’exhortait à voir un frère en son prochain. » (2)

Permettre à chaque individu, grâce au sentiment d’appartenance à une même collectivité, de considérer l’autre comme un frère, voilà la véritable unité. Si tel est le cas, cependant, il est légitime de se demander en quoi le Temple est nécessaire pour parvenir à cette unité. En effet, toute personne ayant un jour assisté à un match de football, par exemple, pourra témoigner du très fort sentiment d’appartenance qui se crée entre les supporters et du fait que ceux-ci se considèrent souvent comme une famille. Ne s’agit-il pas là de la même unité ?

Il me semble que la 5e mishna du 5e chapitre du Traité des Pères peut nous éclairer à ce propos : il y est dit que, parmi les 10 miracles qui se produisaient régulièrement au Temple, « on se tenait debout serré mais on se prosternait aisément ». Commentant ce passage, Rashi (Rabbi Shlomo Yitshaki, 1040-1104) explique : « Lorsque les enfants d’Israël se rassemblaient dans la cour du Temple, lors des fêtes de pèlerinage ou les autres jours de l’année, ils s’y tenaient debout serrés et pressés les uns contre les autres ; cependant, lorsqu’ils se prosternaient vers la Shechina [Présence divine] en demandant grâce, l’espace entre eux s’élargissait tant que chacun était distant de son prochain de quatre coudées, de sorte que personne n’entendait la prière de son voisin et que nul n’avait honte d’avouer ses fautes. » (3)

Ainsi, l’unité résultant de la sainteté du Temple ne se limite pas au sentiment d’appartenance à la collectivité (la foule ou l’on se tient « debout serrés et pressés les uns contre les autres »), mais elle permet également à chacun de garder son individualité, son « jardin secret », sans être gêné par les autres. Tel est le miracle du Temple : permettre à chacun d’exprimer sa relation à Dieu, telle qu’elle lui appartient en propre, tout en se sentant pleinement appartenir à la collectivité – c’est cela, la parole de l’Eternel qui sort de Jérusalem.

La réunification de Jérusalem, il y a 49 ans, n’était ainsi que le premier pas vers cette grande entreprise de réunification du peuple, elle-même prélude à la réunification de l’humanité. Et tous les mensonges de ceux qui tentent désespérément de nier le lien unissant le peuple juif à la ville éternelle ne pourront nous empêcher de mener à terme cette grandiose aventure.

L’an prochain à Jérusalem reconstruite !

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(1) Rene H. Levy, La haine gratuite – Comment cela m’implique, Gefen 2012, p. 75

(2) La Haggada de Pessa’h commentée par le rav Y.Y. Weinberg et annotée par son élève le rav Abraham Weingort, pp. 65-66 (magnifiquement traduit par mon ami le Dr Joël Hanhart)

(3) Commentaires du Traite des Peres, traduit de l’hébreu et annoté par Eric Smilévitch, Verdier Poche 1990, p. 226