« En vérité, des jours viendront, dit l’Eternel, où l’on ne dira plus: « Vive l’Eternel qui a fait monter les enfants d’Israël du pays d’Egypte! » mais: « Vive l’Eternel qui a fait monter les enfants d’Israël du pays du Nord et de toutes les contrées où il les avait exilés! », car je les aurai ramenés sur leur territoire, que j’avais donné à leurs ancêtres. » – Jérémie XVI, 14-15

L’Eternel me dit : « C’est trop peu que tu sois mon serviteur, pour relever les tribus de Jacob et rétablir les ruines d’Israël; je veux faire de toi la lumière des nations, mon instrument de salut jusqu’aux confins de la terre. » – Isaïe XLIX, 6

Galerie principale du Musée de Tel Aviv, 5 Iyar 5708 (14 mai 1948), 16h00. L’image est bien connue : David Ben Gurion, debout, entouré des membres du Conseil National Juif, proclame « la création de l’Etat Juif en Terre d’Israël, qui portera le nom d’Etat d’Israël ». Au-dessus de lui, Théodore Herzl, fondateur du sionisme politique décédé 44 ans plus tôt, semble assister depuis l’au-delà à la réalisation de sa prophétie, énoncée dans son Journal suite au premier Congrès sioniste: « A Bâle, j’ai fondé l’Etat juif ».

68 ans plus tard, quels enseignements pouvons-nous tirer des évènements ayant permis au peuple juif de retrouver son indépendance politique ? La création de l’Etat, puis la victoire israélienne lors de la Guerre d’Indépendance, ont-elles marqué l’aboutissement de l’aventure sioniste ?

L’impasse dans laquelle Israéliens et Palestiniens semblent se trouver depuis des années, accompagnée de cette nouvelle forme d’antisémitisme que l’on désigne sous le vocable politiquement correct d’antisionisme, signe-t-elle l’échec de « l’espoir bimillénaire de vivre en peuple libre sur notre terre » (1) ? Ou se pourrait-il, au contraire, que l’Etat d’Israël – et avec lui, au-delà du peuple juif, l’humanité entière – soit en train de vivre l’une des périodes le plus significatives de son histoire ?

Examiner dans le détail toutes ces questions nous ferait largement sortir du cadre de ce blog. Je souhaiterais cependant partager avec vous quelques réflexions, dans le prolongement des 3 premières parties de cette série, sur la signification de Yom HaAtzmaut (Jour de l’Indépendance) au regard de la destinée historique du peuple juif.

Pour le « père » de l’Etat, ainsi que pour la plupart des penseurs réunis à Bâle en ce mois d’août 1897 afin de « poser la première pierre de la maison qui, un jour, abritera la nation juive » (2), l’objectif est clair : apporter enfin une solution à « la question juive » (3) en établissant un Etat permettant « la mise [du peuple juif] sur un pied d’égalité comme nation au milieu des nations » (4). Essentiellement laïc, bien que pétri de références à « la foi de nos pères » et a « la Terre promise » (5), le mouvement sioniste s’est rapidement attiré les foudres de la plupart des dirigeants religieux, voyant dans la reprise en main de son destin par le peuple juif une révolte contre le décret divin de l’exil.

Un certain nombre de rabbins ont cependant activement soutenu l’entreprise sioniste : parmi ceux-ci, citons en particulier le rav Yehuda Alkalai (1797-1878) et le rav Tsvi Hirsch Kalisher (1795-1874) qui ont, très tôt, cherché à « intégrer la renaissance d’Israël dans le cadre de la fidélité à la pratique religieuse », dessinant ainsi « les contours du futur sionisme religieux » (6).

A dire vrai, plus tôt encore, d’autres rabbins avaient déjà encouragé la « montée » (‘alyah) en Terre d’Israël, à l’instar du rav Yehuda he’Hassid (« le pieux ») qui s’y installe avec sa communauté en 1790, et du rav Elyahu ben Shlomo Zalman (plus connu sous le nom de Gaon de Vilna), qui encourage ses élèves à faire de même au tout début du XIXe siècle. Mais bien que ces entreprises puissent être, à juste titre, considérées comme « le premier élan de [la] restauration du peuple juif sur la terre d’Israël » (7), elles n’étaient encore envisagées qu’à titre personnel ou communautaire, et dans un but purement religieux.

L’innovation représentée par les rabbins Alkalai et Kalisher réside dans leur capacité à déceler la valeur religieuse d’un projet purement nationaliste et d’inspiration laïque, voire, pour certains de ses représentants, carrément antireligieuse. Ils furent suivis, entre autres, par les rabbins Mordechai Eliasberg (1817-1899), Moshe Shmuel Glasner (1856-1924) et, surtout, par le rav Avraham Yits’hak haCohen Kook (1865-1935), qui deviendra le premier Grand Rabbin du « foyer national » et dont les écrits sont, aujourd’hui encore, à la base de l’idéologie sioniste religieuse.

Si tous ces rabbins, qu’on ne saurait soupçonner de manquer de foi en Dieu, ont apporté leur soutien au mouvement sioniste, c’est qu’ils ont compris que la « rédemption » (gueoula) tant attendue par le peuple juif devait passer par deux stades, « ni opposés ni exclusifs l’un de l’autre, mais complémentaires : le premier, d’ordre matériel et naturel, précède le second, d’ordre spirituel et miraculeux, de même que l’apparition du Messie fils de Joseph doit précéder celle du Messie fils de David » (8).

La référence à ces deux Messies trouve sa source chez le prophète Obadia (I, 18), qui mentionne deux « maisons », interprétées par les commentateurs comme deux Messies (9), le premier provenant de la tribu d’Ephraïm (fils de Joseph) et ayant pour mission la reconstruction matérielle de la nation d’Israël, le second provenant de la tribu de Juda et descendant de la lignée du roi David, ayant pour mission la réparation spirituelle d’Israël et de l’humanité.

Or, avant que ne vienne le second Messie (fils de David), nos sages enseignent que le premier (fils de Joseph) devra mourir (10) ! Plus précisément, comme l’explique David Saada, il « mènera des guerres pour permettre le retour d’Israël sur sa terre, et selon certaines opinions, il sera tué dans ces combats » (11).

Il existe bien entendu des dizaines de manières de comprendre ces commentaires et je n’ai certainement pas la prétention d’innover en la matière. Il me semble néanmoins, au vu des évènements vécus par le peuple juif au cours des deux derniers siècles, que l’audacieuse interprétation des rabbins cités plus haut, qui ont vu dans le mouvement sioniste laïc les prémices, voire même l’avènement, du Messie fils de Joseph (notion qui ne désignerait alors pas une personne en particulier mais plutôt un rôle historique bien précis), mérite qu’on la considère sérieusement.

En particulier, l’idée, développée entre autres par le rav Oury Cherki, selon laquelle « la mort du Messie fils de Joseph » désignerait la crise et la fin du sionisme laïc demande qu’on s’y arrête quelques instants.

Quelle que soit la position qu’on occupe sur l’échiquier politico-religieux et les opinions personnelles que l’on peut avoir sur la situation actuelle de l’Etat d’Israël, il est indéniable que celui-ci traverse actuellement une crise sans précèdent. Sans entrer dans les détails, citons simplement les récents débats sur le caractère juif de l’Etat, sur la manière dont l’armée et les forces de sécurité sont censées réagir face à des agressions quasi-quotidiennes, sur l’interdiction faite aux Juifs de prier sur le Mont du Temple ou sur la légitimité d’une présence juive sur telle ou telle partie de la Terre d’Israël.

On peut penser que l’existence de tels débats sont le signe d’une démocratie en bonne santé; il me semble cependant que, dans une période ou l’idéologie à la mode se nomme elle-même « post-sionisme », ils sont plutôt les symptômes d’une grave crise identitaire. La nation juive reconstruite semble, en effet, ne plus savoir qui elle est, ni quel est le sens de sa présence sur cette terre. Le sionisme laïc se basait sur le présupposé que la fondation d’un Etat juif entrainerait la fin de l’antisémitisme; à cet égard, et sans pour autant remettre en cause ses mérites et ses réalisations, il faut bien reconnaitre qu’il se solde par un échec retentissant. Le Messie fils de Joseph semble bel et bien mort, victime d’une guerre d’indépendance à laquelle Israël n’en finit pas d’être acculé, victime également (et peut-être surtout) des combats internes au peuple juif.

Ce diagnostic ne doit cependant pas nous effrayer. Car, comme nous l’avons vu, le rôle du Messie fils de Joseph est de permettre la reconstruction matérielle de la nation d’Israël afin de préparer celle-ci à la reconstruction spirituelle. Or, si cette reconstruction, qui sera également celle de l’humanité dans son ensemble, doit être menée à son terme par le Messie fils de David, c’est bien à nous qu’il incombe de la mettre en chantier. C’est d’ailleurs également ce qu’attend, inconsciemment, le reste du monde qui, par-delà la haine et la mauvaise foi les plus abjectes, ne cesse de nous interpeller et de nous demander : pourquoi êtes-vous revenu sur votre terre, si ce n’est pour y tenir le rôle qui vous est dévolu ?

L’examen de ce rôle, longuement décrit par nos prophètes et nos sages, sera l’objet d’un prochain texte. En attendant, je conclus (provisoirement) avec cette citation de Théodore Herzl, véritable prophète des temps modernes, et vous souhaite, amis lecteurs, de profiter pleinement des réjouissances de Yom Ha’Atzmaut, sans oublier de les agrémenter de vos propres réflexions quant à l’avenir de notre nation…

Le monde sera délivré par notre liberté, enrichi de nos richesses et grandi de notre grandeur. Et ce que nous tenterons là-bas en vue de notre prospérité particulière agira puissamment et heureusement, au dehors, pour le bien de l’humanité. – T. Herzl, L’Etat des Juifs (12)

Ce texte est dédié à la mémoire des 23 447 héros tombés en défendant notre indépendance et des 2 576 victimes du terrorisme de ceux qui continuent à nous la refuser. Que Dieu venge leur sang.

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(1) Selon les paroles de la Hatikva, l’hymne national israélien.

(2) Discours d’ouverture de T. Herzl au premier Congrès sioniste, in: Le sionisme dans les textes, CNRS 2008, p. 188

(3) Le livre L’Etat des Juifs de T. Herzl, considéré comme l’ouvrage de base du mouvement sioniste, porte comme sous-titre: « Essai d’une solution de la question juive ».

(4) Leon Pinsker, Autoémancipation – Avertissement d’un Juif russe a ses frères, in: Le sionisme dans les textes, CNRS 2008, p. 78

(5) T. Herzl, L’Etat des Juifs, in: Le sionisme dans les textes, p. 142, 176 et 186 notamment.

(6) Denis Charbit, Qu’est-ce que le sionisme ?, Albin Michel 2007, p. 234

(7) Ibid. p. 8

(8) Ibid. p. 235

(9) Voir notamment le Talmud, traite Baba Batra 123b, et le Midrash Rabba sur le livre de la Genèse, 73,7 et 99,2

(10) Voir le commentaire de Rashi (1040-1105) et de Ibn-Ezra (1089-1164) sur Zacharie XII, 10

(11) Voir En attendant le Messie, cours de David Saada donné en juillet 2012 pour le site d’études en ligne Akadem et dont on peut retrouver le texte ici. Pour plus de développements sur ces notions, voir l’ouvrage (en hébreu) Misped laMashia’h ?, écrit sur la base de cours donnés par le rav Yehuda Léon Askénazi (Machon Manitu, 2006).

(12) In: Le sionisme dans les textes, p. 187