En 1951, le gouvernement israélien a institué la date du 27 Nissan (cette année, 5 mai) comme journée de commémoration de la Shoah. Le nom officiel de cette journée est Yom hazikaron laShoah velaguevura: « Jour du souvenir de la Shoah et du courage », en référence notamment au soulèvement du ghetto de Varsovie.

Du point de vue de la Halacha, il faut savoir que le mois de Nissan est entièrement relié au thème de la liberté (voir à ce sujet la deuxième partie de cette série) et l’on ne peut donc décréter de jours de deuil pendant ce mois (1). Ainsi, même si on honore la mémoire des défunts (par l’allumage de bougies, la récitation de prières spéciales et, en Israël, l’activation des sirènes dans tout le pays), les commémorations de Yom haShoah devraient, à mon humble avis, être d’avantage centrées sur la guevura (courage), et ce sous deux angles:
– le courage de ceux (Juifs et non-Juifs) qui ont résisté physiquement aux nazis (et de ceux qui, aujourd’hui, résistent à la tyrannie, sous toute ses formes);
– le courage des Juifs qui ont résisté spirituellement, en continuant à pratiquer les mitsvot, malgré les persécutions (2).

Mais il est également possible de « célébrer » cette journée en menant une réflexion centrée, non pas sur le passé, mais bien sur le présent et l’avenir. C’est ce que j’aimerais tenter de faire ici, en me demandant, à mon humble niveau, quels peuvent être les enseignements de Yom haShoah pour une génération qui n’a pas vécu dans sa chair les atrocités nazies et qui voit peu à peu s’éteindre les derniers survivants.

Pour ce faire, il convient en premier lieu de s’interroger sur le choix de la date de cette journée de commémoration, choix qui fut l’objet d’âpres débats à la Knesset. La date proposée en premier lieu était celle du 14 Nissan, date hébraïque correspondant au 19 avril de l’année 1943, jour du début du soulèvement du ghetto de Varsovie. Mais cette date, qui est également celle de la veille de Pessa’h (3), ne pouvait convenir aux députés religieux, qui bataillèrent fermement pour obtenir que Yom haShoah soit repoussé après Pessa’h (et même après le mois de Nissan, pour les raisons évoquées plus haut). Ce n’est qu’au terme de deux ans de débats qu’un arrangement fut trouvé et la date du 27 Nissan acceptée par toutes les parties.

Il est possible de ne voir dans cette date qu’un simple compromis visant à ménager les sensibilités des uns et des autres. Mais il me semble que le choix de cette date, à mi-chemin entre la fin de Pessa’h et Yom ha’Atzmaut (Jour de l’Indépendance israélienne, dont nous parlerons la semaine prochaine) peut également être interprété dans une perspective plus large.

Il convient cependant, en premier lieu, de tordre le cou à une interprétation tenace des événements voulant que Yom haShoah précède Yom ha’Atzmaut parce que la fondation de l’Etat d’Israël serait une conséquence ou une réparation de la Shoah. Une telle conception, renforcée par la proximité chronologique entre la fin de la Deuxième Guerre mondiale (1945) et la Déclaration d’Indépendance d’Israël (1948), n’est en pas moins fausse au plan historique et a pour conséquence d’empêcher la compréhension de la portée véritable de ces deux événements. Et ce, même si « un lien secret semble malheureusement lier les deux événements, celui qui devait être, et celui qui n’aurait pas dû être, celui qui exprime l’éternité d’Israël, et celui qui concrétise les dangers et les menaces liés à l’accomplissement, ou au non accomplissement de la vocation du peuple de la Bible » (4).

Ce « lien secret », le rav Yehuda Léon Askénazi le définit ainsi (5):

« A la vérité, tout à la fois la Shoah et la renaissance nationale appartiennent à l’époque particulière de la fin de l’exil, et c’est là que réside la cause de leur proximité chronologique, chacune ayant ses caractéristiques spécifiques: la Shoah, comme événement catastrophique, appartient à l’option négative de notre peuple, consistant à s’accrocher à l’espoir d’une perpétuation de l’équilibre fragile établi avec les nations à l’époque de l’émancipation et d’une pérennisation de la vie en exil; la renaissance est quant à elle le résultat d’une option positive et novatrice: mettre fin à l’exil et faire revivre la nation hébraïque sur la terre de ses ancêtres. »

L’intention du rav Askénazi n’est évidemment pas d’opposer les individus qui, bien avant la montée du nazisme, ont embrassé la cause du sionisme à ceux qui l’ont rejetée. Encore moins faut-il lire dans ses propos une explication de la Shoah comme « punition » face au peu d’empressement d’une grande partie du peuple quant à l’idée de mettre fin à l’exil. Ce que le rav Askénazi met en évidence ici, c’est qu’il existe une « tendance d’Israël à s’attacher à l’exil », tendance qui « débouche sur une situation antinaturelle, où deviennent possibles des explosions maléfiques sans précédent, lesquelles frapperaient principalement, bien entendu, le peuple juif » (6).

En d’autres termes, lorsque l’époque est propice au rassemblement des exilés et à la reconstruction de la nation d’Israël, elle est également propice au déchaînement du mal absolu, qui porte dans notre Tradition le nom de ‘Amalek.

Dans la Torah, ‘Amalek est le nom du peuple qui s’en prend à Israël à un moment très précis de son histoire: entre la sortie d’Egypte et l’entrée en Israël, alors que le peuple est tiraillé entre deux tendances: avancer dans le projet divin ou retourner en Egypte ! (7). Plus tard, au moment des événements relatés dans le Livre d’Esther et commémorés lors de la fête de Purim, c’est également à une époque de possible sortie d’exil que Haman, descendant de ‘Amalek (8), s’en prend aux Juifs (9). Et au XXe siècle, c’est précisément au moment où certains cherchent à reconstruire la nation juive sur sa terre que frappent les descendants spirituels de ‘Amalek.

Le choix du 27 Nissan, situé à mi-chemin entre la célébration de la sortie d’Egypte et celle de notre indépendance retrouvée, comme date de  commémoration de la volonté ‘amalécite de destruction me semble donc plus qu’un simple compromis. Et la proximité entre Yom haShoah et Yom ha’Atzmaut, providentiel reflet du « lien secret » reliant la Shoah et l’Indépendance, ne doit pas nous induire en erreur quant à la véritable nature de ces événements: ce n’est pas parce que la Shoah a eu lieu que l’Etat d’Israël existe, mais c’est bien parce que la nation d’Israël était sur le point d’être reconstruite que la potentialité d’un événement tel que la Shoah a pu exister et se concrétiser.

C’est également ce que nous enseigne le rav Yossef Attoun (10):

« Le Retour de ce peuple sur sa terre […] et plus tard l’avènement d’une royauté qui ne soit pas seulement « de droit divin », mais le « reflet du divin » – telles sont les conditions de la réussite de l’histoire des hommes, dont est chargé le peuple hébreu.
C’est justement aux tournants essentiels de cette entreprise que surgit Amalek, pour tenter d’en empêcher l’aboutissement. Et c’est la raison de la permanence du devoir de Mémoire, non pas dans le but de sacraliser un passé trop profondément douloureux, mais en vue d’assurer l’aboutissement du Projet. »

Commémorer Yom haShoah le 27 Nissan, alors que nous venons à peine de célébrer la fête de la liberté et que nos esprits sont déjà dirigés vers Yom ha’Atzmaut, c’est ainsi prendre conscience de la signification de cet événement dans l’Histoire de notre peuple. Que ce jour ne soit pas considéré uniquement comme un jour de deuil, mais également comme un jour propice à la reconstruction et à la consolidation de notre nation, voilà, à mon humble avis, le plus bel hommage que nous pouvons rendre à nos martyrs.

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(1) Shul’han ‘Aruch, Ora’h ‘haïm, 429, 2

(2) A ce sujet, il est grand temps de mettre fin à l’injurieux mensonge selon lequel les Juifs seraient allés à la mort « comme des moutons à l’abattoir »; à cet effet, je recommande la lecture, entre autres, de l’excellent ouvrage De l’école au maquis – La résistance juive en France (Johanna Lehr, Vendémiaire 2014) qui montre comment de nombreux Juifs ont su allier, au plus fort de la guerre, résistance armée et spirituelle.

(3) Ceci n’est évidemment pas un hasard; voir à ce sujet la deuxième partie de cette série, évoquant le vent de liberté qui souffle sur le monde à Pessa’h et la nécessité d’agir en vue de cette liberté.

(4) Abraham Livni, Le retour d’Israël et l’espérance du monde, Editions du Rocher 2010, p. 46

(5) Et il arriva, à la fin des temps, in: La parole et l’écrit tome I, Albin Michel 1999, p. 308

(6) Ibid., pp. 316-317

(7) Exode XVII, 8-16

(8) Esther III, 1

(9) Voir à ce sujet l’introduction de l’édition Artscroll du Livre d’Esther (en anglais), qui resitue les événements célébrés lors de la fête de Purim dans une perspective historique et prophétique.

(10) Naissance d’Israël – Le printemps du monde, Jérusalem 2012, pp. 400-401